Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.
Du vol dans les bibliothèques patrimoniales
Il y a, dans toute bibliothèque patrimoniale, une inquiétude sourde que ne dissipent ni les murs épais, ni les alarmes, ni les procédures. Une inquiétude ancienne, presque constitutive de l’institution elle-même : celle de la disparition silencieuse. Le livre ancien, si patiemment conservé, catalogué, restauré, demeure un objet vulnérable. Non parce qu’il est fragile — il l’est — mais parce qu’il est désirable. Et qu’il circule.

L’actualité récente, ponctuée de vols spectaculaires dans des bibliothèques universitaires, nationales ou muséales, ne fait que rappeler une vérité ancienne : le vol de livres – comme celui des couronnes, hélas -, est aussi ancien que le livre lui-même. Il accompagne l’histoire des collections comme une ombre fidèle, changeant de visage selon les époques, mais conservant les mêmes ressorts : la convoitise, la passion, la cupidité, parfois la conviction intime de mieux servir le patrimoine que l’institution qui le conserve.

Une menace contemporaine, un mal ancien
À l’automne 2023, plusieurs affaires rappelaient brutalement que les bibliothèques patrimoniales ne sont pas des sanctuaires inviolables. À Varsovie, près de quatre-vingts volumes rares d’éditions russes disparaissaient des collections universitaires, remplacés pour certains par des fac-similés soigneusement installés sur les rayonnages. À Paris, dans la nuit, une intrusion visait les réserves de la BULAC, où des éditions originales de Pouchkine avaient été demandées en consultation la veille. À Lyon, quelques mois plus tôt, d’autres éditions russes rares avaient déjà disparu. Les bandes de vidéosurveillance établirent rapidement que les mêmes individus circulaient d’un établissement à l’autre.
Ces faits, pris isolément, pourraient sembler relever du fait divers. Ils dessinent en réalité un phénomène plus vaste : celui d’un marché international du livre ancien et du document patrimonial, où certaines pièces circulent sur commande, parfois à l’échelle d’un État, parfois pour satisfaire un collectionneur discret, parfois pour alimenter un commerce parallèle.
Mais réduire le vol en bibliothèque à une criminalité organisée serait une erreur. Car l’histoire montre que les bibliothèques ont été pillées par toutes sortes d’acteurs, et souvent de l’intérieur.
Sorts, chaînes et serments : la longue histoire des parades
Dès l’Antiquité, on tenta de dissuader les voleurs par la menace surnaturelle. Des formules de malédiction, gravées ou copiées dans les manuscrits, promettaient le courroux des dieux à quiconque oserait soustraire un livre. Au Moyen Âge, ces imprécations cédèrent la place à des formules d’excommunication, parfois ajoutées au colophon. On enchaîna les livres aux pupitres, on ferma les armoires, on surveilla les lecteurs.
À l’époque moderne, les bibliothèques firent prêter serment à leurs usagers. Certaines salles de lecture affichaient encore, au XVIIIᵉ siècle, des avertissements solennels rappelant que toute altération ou soustraction serait sévèrement punie. Le célèbre serment exigé à Oxford, toujours en vigueur aujourd’hui sous une forme modernisée, rappelle cette continuité : le lecteur promet de ne pas emporter, mutiler ou endommager les ouvrages qui lui sont confiés.
« I hereby undertake not to remove, deface, or injure in any way, any volume, document, or other object belonging to it or in its custody; not to bring into the Library, or kindle therein, any fire or flame; and not to smoke in the Library. And I promise to obey all rules of the Library.”
En français:
« Je m’engage par la présente à ne retirer, dégrader ou endommager de quelque manière que ce soit aucun volume, document ou autre objet appartenant à la bibliothèque ou placé sous sa garde ; à ne pas introduire dans la bibliothèque ni y allumer aucun feu ou flamme ; à ne pas fumer dans la bibliothèque ; et je promets de respecter l’ensemble des règles de la bibliothèque.«

Ces dispositifs, pourtant, n’ont jamais empêché les vols. Ils rappellent seulement que la conscience du danger est ancienne, et que la bibliothèque n’a jamais été un espace naïf.
Le livre : un objet d’art volable
Contrairement au tableau ou à la sculpture, le livre ancien présente une particularité troublante : il n’est que rarement unique. Un exemplaire volé peut être remplacé par un autre de la même édition, parfois sans que la perte soit immédiatement détectée. Pire : il peut être transformé. On change une reliure, on coupe des marges, on efface des cachets, on recompose un volume à partir de feuillets dispersés.
Cette plasticité explique en grande partie l’attrait du livre pour les voleurs. Elle permet le camouflage, la dilution, la réintégration sur le marché. Les affaires récentes l’ont montré : certains voleurs n’hésitent pas à substituer des copies aux originaux, retardant la découverte du vol parfois de plusieurs années.
Passion, bibliomanie et pulsion de possession
Tous les voleurs de livres ne sont pas mus par l’appât du gain. L’histoire bibliophilique est jalonnée de figures ambiguës, où la passion pour le livre se transforme en justification du vol.
Le cas de Stephen Carrie Blumberg demeure emblématique (https://bibliophilie.com/stephen-carrie-blumberg-bibliophile-et-voleur-de-haut-vol/). Pendant plus de quinze ans, il pilla près de trois cents bibliothèques nord-américaines, dérobant plus de vingt-trois mille ouvrages et manuscrits. À son arrestation, il se présenta non comme un criminel, mais comme un sauveur : selon lui, les institutions ne protégeaient pas suffisamment leurs trésors, et il ne faisait que les mettre à l’abri. Cette rhétorique du « sauvetage » revient avec une constance troublante dans les procès de voleurs bibliomanes.
En France, l’affaire du Mont Sainte-Odile révéla un autre profil : celui d’un lecteur solitaire, passionné d’ouvrages anciens, qui profita d’un passage secret pour s’approprier plus d’un millier de volumes, dont plusieurs incunables. Il ne revendait rien. Il conservait. La bibliothèque publique devenait le réservoir de sa collection privée. (https://bibliophilie.blogspot.com/2007/05/un-arsne-lupin-bibliophile.html)
Compléter sa bibliothèque aux dépens des autres
Chez certains collectionneurs, la tentation est plus insidieuse encore. Ils fréquentent assidûment les bibliothèques, notent les manques de leurs propres exemplaires, puis découpent, feuillet par feuillet, ce qui leur fait défaut.
L’affaire Farhad Hakimzadeh, à Londres, est à cet égard exemplaire. Pendant des années, il découpa avec une précision chirurgicale des pages dans des ouvrages rares de la British Library et de la Bodleian Library. Les pages volées servaient à compléter ses propres livres. La découverte de l’affaire ne fut possible que grâce à l’examen minutieux des particularités d’exemplaire : taches, défauts, dorures de tranches, petites marques invisibles à l’œil non exercé.
Ici, le vol ne détruit pas seulement le patrimoine : il le fragmente, le disperse, le rend presque impossible à reconstituer.
Le lucre et le spectaculaire
D’autres affaires relèvent d’une criminalité plus classique, parfois teintée d’une audace presque théâtrale. La tentative de vol de la Bible de Gutenberg à Harvard, en 1969, reste l’une des plus célèbres. Caché dans les toilettes, le voleur tenta de s’échapper par une corde improvisée, avant de s’effondrer, grièvement blessé, sous le poids des volumes. Ironie cruelle : il ne fut jamais condamné.
La même Bible de Gutenberg suscita d’autres convoitises, jusqu’au vol commis à Moscou par d’anciens officiers du renseignement, qui tentèrent de la revendre plusieurs années après l’avoir subtilisée.
Ces affaires spectaculaires fascinent, mais elles masquent une réalité plus banale : la majorité des vols sont discrets, progressifs, presque invisibles.
Quand les professionnels trahissent
L’une des dimensions les plus dérangeantes du vol patrimonial réside dans l’implication de professionnels : libraires, experts, universitaires, bibliothécaires. Leur connaissance intime des collections, des procédures et du marché en fait des acteurs redoutablement efficaces.
Dans les années 1920-1930, un réseau de libraires new-yorkais organisa le pillage systématique des bibliothèques publiques, alimentant un commerce parallèle florissant. Plus récemment, des marchands réputés ont été condamnés pour avoir dérobé cartes, livres ou manuscrits directement en salle de lecture.
Les universitaires ne sont pas exempts de cette dérive. Musicologues, papyrologues, historiens du livre ont parfois cédé à la tentation, revendant à l’étranger des documents qu’ils étaient censés étudier. L’affaire des fragments de papyrus anciens vendus à un musée américain, puis reconnus comme volés, illustre les zones d’ombre où se mêlent recherche, marché et collection privée.
Les bibliothécaires, entre négligence et prédation
Plus douloureux encore est le constat que certaines bibliothèques ont été pillées par ceux-là mêmes qui en avaient la garde. Le XIXᵉ siècle connut le scandale Guglielmo Libri ; le XXᵉ et le XXIᵉ n’ont pas été en reste. (https://bibliophilie.com/laffaire-du-comte-libri-le-biblio-kleptomane/)
Au Danemark, en Suède, en Italie, en France, des conservateurs et des agents ont méthodiquement soustrait des milliers de volumes. À Naples, le cas de la bibliothèque des Girolamini frappa les esprits : des éditions originales de Galilée furent remplacées par des faux d’une qualité telle qu’ils trompèrent longtemps les experts.
À Paris, l’affaire du manuscrit hébraïque exporté frauduleusement révéla combien une signature administrative pouvait suffire à faire disparaître un trésor national.
Il faut aussi évoquer la négligence. Certains vols ne furent découverts que des décennies plus tard, à l’occasion d’une succession ou d’une vente. Des bibliothèques entières ont été amputées sans que personne ne s’en aperçoive.
Illusion technologique et véritables remparts
Caméras, RFID, bases de données, numérisation massive : les bibliothèques contemporaines n’ont jamais été aussi équipées. Pourtant, aucune technologie ne garantit une protection absolue. Les puces ne peuvent être apposées sur les ouvrages anciens sans risque. Les bases de données peuvent être modifiées. Les images ne servent souvent qu’après le vol.
Ce qui s’avère décisif, en revanche, c’est la connaissance fine des exemplaires : relevé systématique des particularités, photographies, conservation des anciens catalogues sur fiches, vérfifications régulières. Là où ces pratiques existent, les voleurs sont plus vite confondus.
Conclusion : une responsabilité partagée
Le vol en bibliothèque ne disparaîtra jamais totalement. Il est le revers sombre de l’amour du livre, de sa valeur symbolique et marchande. Face à lui, aucune parade n’est infaillible. La protection du patrimoine repose sur une vigilance collective : celle des professionnels, des chercheurs, des libraires, mais aussi des lecteurs.
Car le livre ancien n’est pas seulement un objet à conserver : il est un objet à comprendre. Et c’est peut-être là, dans cette compréhension partagée, que réside la meilleure défense contre sa disparition.
IGLI — DPM-XVI-PIG-PEY-1993
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