Coxe, Corso et le Liber Spirituum d’Amboise : le Livre qui n’existait plus

Avenue de l’Observatoire, un café refroidi et un carnet noir relié toile posé sur la table entre nous. Coxe m’attendait, et Coxe ne demande jamais rien pour rien. Il s’agissait d’un manuscrit de 1623, porté à l’inventaire de la collégiale d’Amboise, puis transféré à Toulouse en 1631.

À la manière de Lucas Corso

Amis bibliophiles bonjour,

J’aurais dû me douter que la journée tournerait mal au moment où j’ai vu Coxe assis dans l’ombre du café, les doigts posés sur la couverture glacée de son catalogue comme s’il tenait un chien de garde. Il m’avait donné rendez-vous avenue de l’Observatoire. Pas un endroit que je fréquente souvent : trop de gens qui savent, ou qui croient savoir, ou qui se donnent l’air de savoir. Coxe n’avait besoin d’aucun de ces artifices. Chez lui, le savoir s’organise comme un système digestif : naturellement, sans effort apparent, et le résultat sent souvent le soufre ancien.

Il m’attendait, droit comme un bourgeois du XIXᵉ redressé par un corset d’acier. Sur la table : un café refroidi, quelques notes griffonnées, et surtout son regard — ce regard légèrement penché, un peu trop pénétrant, comme s’il évaluait déjà votre cote de rareté.

Je me suis assis.

— Vous êtes en retard, dit-il en soulevant à peine un sourcil.

— Et vous êtes Coxe, ai-je répondu. Nous avons chacun nos défauts.

Il ne sourit pas. Coxe n’exprime pas vraiment d’émotions : il les classe. Je me suis demandé dans quelle colonne il venait de m’archiver. Sans doute “outil utile mais instable”, entre “exemplaires incomplets” et “notes marginales d’origine douteuse”.

Il posa sa main sur un carnet noir, relié toile, banal en apparence.

— J’ai besoin de vous, Corso.

Les mots étaient courts, nets, comme des coups de marteau.

— C’est inquiétant, ai-je dit. Quand un homme comme vous “a besoin” de quelqu’un, c’est que le monde vient de basculer d’un millimètre de trop.

— Ne plaisantez pas, Corso.

J’haussai les épaules. Je ne plaisantais jamais vraiment, mais il m’arrive de faire semblant pour mettre les maniaques en confiance. Coxe n’était pas un maniaque ordinaire. Il appartenait à cette race d’érudits qui savent mieux que vous pourquoi vous respirez, d’où viennent les feuilles du livre que vous tenez, et comment un manuscrit de 1623 a pu voyager de l’ombre à la lumière et inversement. Coxe est dangereux précisément parce qu’il a raison trop souvent. Et un client qui a raison, c’est le pire ennemi d’un enquêteur.

Il tira lentement sur la tranche de son carnet, comme s’il évaluait la résistance du monde.

— Je cherche un livre.

— Vous en cherchez beaucoup, non ?

— Celui-ci est particulier.

— Tous vos livres le sont.

Il ferma les yeux un instant, comme pour garder son calme. Puis il murmura :

— Le Liber Spirituum. La version française. Celle d’Amboise.

J’ai cessé de respirer un quart de seconde. Un réflexe.

— Le… ?

— Oui.

— Celle dont on ne conserve qu’une mention dans un inventaire de la collégiale, daté de 1623 ?

— Exactement.

— Qui n’a jamais été revue ?

— Jamais.

— Et dont certains pensent qu’elle n’a jamais existé ?

— Ceux qui pensent cela n’ont pas lu les marges du manuscrit latin de Prague.

— Bien sûr, ai-je dit. Comment ai-je pu oublier les marges de Prague ?

Il m’adressa ce regard-là — celui qui dit qu’il vous juge, mais qu’il le fait avec la froideur d’un radiologue observant une fracture. Pas de mépris. Un constat clinique.

Il ouvrit le carnet. Sur la première page, un seul mot : AMBOISE.
En dessous, une date : 1623.
Puis un nom de famille, écrit à la plume : Dulac.

— Voici ce que je sais, dit-il. Le manuscrit — ou plutôt la traduction française — a été mentionné dans un inventaire après décès. L’homme en question, Philippe Dulac, notaire royal, avait une bibliothèque bien plus fournie que sa position sociale ne le laisserait croire. Son fils a récupéré l’ensemble, l’a fragmenté, dispersé, vendu. Les livres religieux ont été donnés, les livres juridiques légués au cousin, et le reste… échangé contre de la verrerie.

— Typique, ai-je dit. La verrerie a fait plus de ravages que les autodafés.

— Je ne plaisante jamais avec ça, Corso.

— Moi non plus. Continuez.

— Le manuscrit réapparaît dans une liste de biens saisis pendant la Révolution. Une simple mention : “un livre en vieux français, reliure abîmée, contenu suspect, vraisemblablement superstition”. Ensuite… plus rien.

— Ça, vous le savez déjà.

— Oui.

— Alors pourquoi moi ?

Il se pencha vers moi. Je sentis soudain le poids exact de son regard. C’était comme si quelqu’un évaluait votre colonne vertébrale pour vérifier si elle peut supporter un certain type de vérité.

— Parce qu’il y a quelqu’un d’autre sur le coup.

Je pris une gorgée de mon café — tiède, amer, comme cette après-midi qui venait de basculer.

— Qui ?

Il prononça le nom dans un souffle, presque malgré lui.

— Pereira.

Le café eut soudain le goût de la rouille.
Pereira.
Pas un bibliographe : un courtier.
Un entremetteur de l’ombre, silhouette courte, crispée, dont la démarche semblait construite sur une géométrie personnelle, comme s’il glissait dans un corps qui n’avait pas été prévu pour lui.
Un œil vif et précis, l’autre toujours comme absent, détourné, perdu dans un angle mort du monde.

— Il chasse pour quelqu’un, ajouta Coxe.

— Je sais pour qui. Thormund.

Coxe hocha la tête. Le Danois.
Le collectionneur dont la passion pour les livres ressemble à une maladie héréditaire.

Son père avait servi dans la Dienststelle Rosenberg, cet organisme nazi chargé de saisir les bibliothèques “suspectes” : juives, occultistes, maçonniques, rosicruciennes.
Thormund père ne brûlait pas les livres : il les déplaçait, les cataloguait, les rendait invisibles.
Le fils avait hérité non seulement de l’argent, mais de cette pulsion — et surtout des carnets de saisie paternels.

— Thormund veut ce manuscrit, dit Coxe.
— Évidemment qu’il le veut. Il veut tout ce que vous convoitez.
— Non.
— Non ?
— Il veut… le contraire.
— Votre perte ?
— Exactement.

Il referma sèchement le carnet.

— Je veux que vous retrouviez la trace du manuscrit.
Je veux savoir s’il existe encore.
Et je veux que vous soyez plus rapide que Pereira.

J’ai fixé Coxe un long moment.
Il venait de m’embarquer dans une histoire qui commençait en 1623 et finirait… je ne savais où. Mais certainement pas dans le calme d’une bibliothèque municipale.

— D’accord, ai-je dit.
— Vous acceptez ?
— Non. Je constate juste que je suis déjà en train de réfléchir au trajet Paris–Amboise.
— Donc vous acceptez.
— Vous devriez éviter les conclusions hâtives.
— Vous êtes Corso.
— Et vous êtes Coxe.
— Précisément.

Il se leva. Il n’avait plus rien à dire.
Mais moi, j’avais déjà trop entendu.


Amboise

Je pris le train du soir. Paris s’effaça comme un livre qu’on referme trop vite. Le carnet de Coxe pesait dans ma poche comme un talisman qui vous veut du mal.

La ville d’Amboise avait cette manière de fixer les passants à travers ses murs. Je déposai mes affaires dans un hôtel anonyme, puis me dirigeai vers les archives.
On m’y apporta l’inventaire de 1623.
Je cherchai.
Longtemps.

J’y trouvai enfin la fameuse ligne :

“Item. Un livre en langue françoise, reliure abîmée, matière superstitieuse, trouvé dans la chambre basse.”

Je notai la référence exacte.

Je sentis soudain qu’on m’observait.

Je levai la tête.

Dans l’embrasure de la porte,
immobile,
une silhouette trop courte pour être confortable,
trop droite pour être honnête,
un imper trop long,
un œil trop brillant.

Pereira.

Il ne dit rien.
Son regard fit le travail.

Puis il murmura :

— Tu n’as rien à faire ici, Corso.

Je refermai le registre.
Je sortis.
Il me suivit du regard, l’œil unique fixe, l’autre comme flottant ailleurs.


La chambre basse

Le cadastre m’emmena vers une cour intérieure murée, vestige de la maison de Dulac.
Je trouvai un mur dont le mortier avait été gratté — récemment.
La marque caractéristique de Pereira.

J’ouvris.
Derrière : un escalier voûté.

Je descendis.
Au sol, des fragments de papier.

Trois. Minces. Inachevés.

Sur l’un : “Spirit…”
Sur un autre : “…tous les noms de ceux…”
Sur le troisième : un filet rouge, signe d’un rubricateur.

Je les ramassai.
Je remontai.
Et lui était là.

Pereira.
Sorti de l’ombre, littéralement.

— Toujours en avance, dit-il.

— Ou peut-être êtes-vous en retard, ai-je répondu.

Il s’approcha, sa démarche rigide, presque heurtée.

— Ce que tu trouves, je le saurai.
— Et ce que vous ne trouvez pas ?
— Je le saurai aussi.

Il disparut.


La bibliographie des ombres

De retour à Paris, j’étalai sur ma table :

  • Kieckhefer, Forbidden Rites
  • Les études de Julien Véronèse
  • Boudet, Entre science et nigromancie
  • Le catalogue BnF des manuscrits latins de magie
  • Une compilation d’inventaires ecclésiastiques médiévaux
  • Une édition des procès d’inquisition du XVIIᵉ

La lumière rasante révéla un mot nouveau sur un fragment :
“…invoqué…”

C’était une pièce du puzzle.
Et le puzzle était plus vaste que je ne l’imaginais.


Le retour de Coxe

Je lui apportai les fragments. Il les observa comme un chirurgien examine un organe rare.

— Alors il a existé, dit-il.

— Et il n’existe plus.

— Alors tout va bien.

Je ne compris pas.

— Un livre dangereux n’est dangereux que par ce que les hommes veulent en faire.

Puis il me donna une adresse.
Ou plutôt : une destination : Toulouse.


Toulouse

Aux archives diocésaines, je trouvai un registre de 1631 mentionnant :

“un livre en françois contenant plusieurs noms d’esprits et invocations superstitieuses, saisi chez un chirurgien natif d’Amboise.”

En marge :
“transféré au dépôt théologique.
S’est ensuite trouvé absent.”

“Absent” est le pire mot du vocabulaire bibliophile.

Pereira réapparut.
Il se glissa entre deux rayonnages comme une anomalie.

— Thormund veut ce livre, dit-il.
— Je sais.
— Et il l’aura.
— Non.

Il rit — un bruit sec.

— Tu ne peux pas protéger Coxe.

— Je ne protège pas Coxe, Pereira. Je t’emmerde, simplement.

Il ne répondit pas.


L’atelier fantôme

En sortant des archives, je passai devant une librairie abandonnée.
La serrure avait été forcée.
Je pénétrai.

Sur un lutrin, un feuillet ancien.
Un seul. Fragile. XVIIᵉ. Bizarre.

Je le lus.

“Quant est venu le nom qui ouvre la porte,
que nul ne prononce,
mais que chacun entend.”

En bas :
“P. D.”
Philippe Dulac.

Je n’eus pas le temps de respirer.

— Laisse ça, Corso.

Pereira était revenu.
Et derrière lui…
un homme plus grand, plus glacial. Je n’avais jamais vu Thormund d’aussi près.

— Ce feuillet appartient à ma famille, dit-il.

— Non.

— Pardon ?

— Il appartient à personne.

— C’est faux.

— Non. Parce qu’il n’existe plus.

Je sortis le feuillet. Je le déchirai. Devant eux.

Quatre morceaux.
Puis huit.

Pereira poussa un cri étouffé.
Thormund resta de marbre — mais son œil bleu trembla d’un millimètre.

J’avais gagné.

Je sortis.

Personne ne me suivit.


Epilogue

Je retournai chez Coxe. Il m’attendait, impassible. Je posai les fragments sur la table. Il les regarda longtemps.

— Vous avez sauvé quelque chose, dit-il.

— Quoi ?

— L’incertitude.

Je restai silencieux.

— Faites attention à Pereira, Corso. Et encore plus à Thormund. Les héritages monstrueux ne dorment jamais vraiment.

Je quittai le manoir. Dans la rue, je sortis les fragments de ma poche.

Ils étaient légers.
Insignifiants.
Survivants.

Comme tout ce qui a réellement compté.

Cote de bibliothèque

Cote Guilde : GBO-COXE-LIB-010
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Le client impossible


Note légale

Les Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso relèvent d’un exercice de fiction littéraire et bibliophilique. Toute ressemblance avec des personnes, événements ou ouvrages existants ne saurait être que fortuite. Le personnage de Lucas Corso, ainsi que les clins d’œil à d’autres figures littéraires, sont utilisés dans le cadre du pastiche et de l’hommage, conformément aux exceptions prévues par le Code de la propriété intellectuelle.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Lucas Corso: Vanitas vanitatum, à chaque siècle son carnage

Lucas Corso : Vanitas vanitatum

Sur Catawiki, entre des montres bracelet et des canapés Knoll, un in-douze de 1785 : Le Spectacle du Feu Élémentaire, de Rabiqueau. Trois cents euros à Drouot un mauvais jour, six cents un bon. La couvrure, elle, est un feuillet gothique à deux colonnes, lettrines rubriquées, droit romain successoral.

Par Lucas Corso, courtier par nécessité, arpenteur des marges bibliophiliques

Amis Bibliophiles bonjour,

C’est sur Catawiki que je l’ai vu. Je le précise tout de suite parce que les choses ont leur importance, et que tomber sur un objet pareil au milieu des montres bracelet et des canapés Knoll a quelque chose d’obscène.

La plateforme, en soi, fait partie de l’histoire que je vais raconter. Elle en est même la chute.

Un petit volume in-douze, modestement relié, dont la couvrure consiste en un feuillet imprimé gothique récupéré, gondolé par les siècles et les humidités successives. Pas un papier d’attente jeté à la va-vite : une vraie reliure souple, cousue, des rabats collés « proprement » aux contreplats. Une reliure modeste mais structurée.

Le livre? Imprimé à Paris chez Belin, libraire rue Saint-Jacques près Saint-Yves, en l’an de grâce 1785, avec Approbation et Privilège du Roi : Le Spectacle du Feu Élémentaire, ou Cours d’Électricité Expérimentale, par Charles Rabiqueau, avocat au Parlement, Ingénieur Privilégié du Roi pour ses Ouvrages de Physique et de Méchanique. Quatre livres broché. Dix figures en taille-douce. Édition posthume — Rabiqueau était mort l’année d’avant, et Belin écoulait le fonds.

Le Rabiqueau, je le connais. Tout le monde le connaît, dans le métier. C’est l’un de ces livres-monstres des Lumières finissantes qui prétendent expliquer l’Univers entier par un seul principe — chez lui, c’est le feu élémentaire, qui rend compte aussi bien de la combustion d’une chandelle que de la chute des corps au centre de la Terre, du tonnerre et de la capillarité. Il y a là-dedans une charge furieuse contre les paratonnerres à pointes, polémique anti-Franklin qui agitait alors les salons savants à l’époque où Robespierre plaidait pour Vissery à Saint-Omer. Trois cents euros à Drouot un mauvais jour, six cents un bon. Rien d’extraordinaire.

Non, ce qui m’a arrêté, c’est l’enveloppe.

J’ai zoomé. J’ai zoomé encore. Petit à petit les caractères gothiques sont sortis du brouillard numérique : deux colonnes denses, lettrines champies en rouge, pieds-de-mouche rubriqués, abréviations à se crever les yeux. Du droit civil romain successoral — Heredes. Pupillus. Fideicommissum. Aulus. Sabinus. Labeo. — dans une mise en page qu’on ne datait plus que par excès de prudence. Disons 1490-1520, Lyon ou Venise, peu importe. C’était de toute façon un cadavre. Un grand mort de la jurisprudence médiévale, défait à la hache, dépecé feuillet par feuillet, et l’un de ses morceaux servait maintenant à habiller une plaquette de physique singulière qu’on n’avait pas pris la peine de revêtir de cuir.
Vanité des vanités, et tout est vanité.

Il faut comprendre. Au XIIIᵉ siècle, quand Accurse a fini sa Glose à Bologne, il a produit l’un des monuments intellectuels du Moyen Âge tardif. Pendant trois siècles, aucun juriste européen n’a pu plaider sans avoir Bartole et la Glose dans la tête et dans les marges. Nemo bonus iurista nisi bartolista, disait l’adage. Et puis Cujas est passé.

L’humanisme juridique français du XVIᵉ a déclaré la scolastique médiévale barbare — Rabelais avait ouvert le bal au siècle précédent, dans cette phrase de Pantagruel sur les Pandectes que tout libraire ancien devrait connaître par cœur : « Au monde n’y a livres tant beaulx, tant aornez, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes ; mais la brodure d’iceulx, c’est assavoir la glose de Accursius, est tant salle, tant infame et punaise, que ce n’est qu’ordure et villenie. »

Au début du XVIIᵉ siècle, les in-folio juridiques médiévaux étaient devenus impubliables. Invendables. Bons à dépecer.

C’est ce qui s’est passé pour le Rabiqueau. Belin, en 1785, vendait l’ouvrage broché à 4 livres. Le client repartait avec une plaquette à peine cousue, qu’il devait porter chez son relieur s’il voulait du veau ou du maroquin. Le nôtre l’a fait — mais pas pour du veau.

Quelqu’un, à une date qu’on ne saura jamais, a apporté ce Rabiqueau à un atelier qui pratiquait encore la reliure souple en parchemin ou en papier de réemploi, technique modeste héritée du XVIᵉ siècle et qui survivait dans les campagnes et chez les libraires économes jusqu’au début du XIXᵉ. Le relieur a sorti d’un tiroir un feuillet de droit gothique — un feuillet parmi des centaines qui dormaient par paquets chez les brocanteurs de la rue de la Huchette ou dans les arrière-boutiques des libraires de la rue Saint-Jacques —, il l’a coupé aux dimensions du volume, il a renforcé les angles avec d’autres bandes de parchemin, il a cousu sur trois nerfs visibles au dos, il a rabattu et collé. Cinq sols de main-d’œuvre, peut-être dix. Et le tour était joué : l’opuscule électrique des Lumières finissantes était désormais habillé d’un Corpus Juris Civilis que personne ne lisait plus depuis Cujas.

C’est ce qui rend l’objet précieux à mes yeux, d’ailleurs — bien plus que ne le serait un Rabiqueau en maroquin contemporain. Parce que cette reliure de fortune dit deux choses à la fois. Elle dit la « pauvreté » du commanditaire, ou son absence de prétention. Et elle dit, surtout, qu’à la fin du XVIIIᵉ siècle, un grand in-folio juridique médiéval valait moins qu’un cuir de veau. Les économies du livre se mesurent à ces inversions de valeur.

Et c’est ici que l’histoire devient intéressante. Parce que ce mécanisme n’est pas une anecdote du XVIIIᵉ. C’est la loi du livre. À chaque siècle son tas de papier qui ne vaut plus rien et qu’un autre siècle utilise. Je vais vous dire, et c’est peut-être la seule chose que j’ai vraiment apprise en trente ans à courir les ventes : un livre n’est jamais détruit, il est redistribué. Les missels enluminés du XIIIᵉ ont fini en couvrures de coutumiers au XVIᵉ. Les incunables juridiques du XVᵉ ont fini en chemises d’opuscules au XVIIIᵉ. Et les reliures du XVIIIᵉ, justement — les reliures du XVIIIᵉ, j’y viens — ont fini sous le couteau des relieurs du XIXᵉ.

Là, mes amis, on touche au crime parfait. Parce que le réemploi du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle relève encore de l’économie : on récupère le papier parce qu’il est utile, parce qu’il coûte cher, parce qu’on est pauvre ou pingre. Le geste est laid mais il est sincère. Il sauve d’ailleurs souvent ce qu’il maltraite, en empêchant que les cahiers se débrochent.

Tandis que la cassation des reliures anciennes par les Trautz, Bauzonnet, Capé, Lortic, Cuzin, Chambolle-Duru — toute la pléiade des grands relieurs du Second Empire et de la IIIᵉ République — relève de l’esthétique pure. C’est-à-dire de la pire des barbaries.

Imaginez la scène. Un bibliophile fortuné — un Yémeniz, un Double, un Behague, un de ceux qui inondaient Drouot dans les années 1860-1880 — se rend chez Trautz rue de Lille. Il pose sur la table un Molière en édition originale, dans sa modeste reliure de veau brun d’époque. Légèrement frottée. Coiffes fatiguées. Mors un peu fendillés. « Maître, je voudrais quelque chose de plus digne. » Trautz prend le volume. Il l’ouvre, vérifie la pagination, palpe le papier, hoche la tête à peine. Il dit oui.

Le client repart soulagé, déjà en train de se féliciter du futur état de sa pièce. Et le veau d’époque, ce veau qui avait protégé le livre depuis 1670, qui portait peut-être encore les armes effacées d’un président au Parlement, la trace d’un ex-libris du XVIIIᵉ, les annotations marginales de trois générations de lecteurs — ce veau part au feu, ou dans la corbeille, ou chez le chiffonnier qui passe le mardi. Le livre ressort six mois plus tard en maroquin rouge plein or, lavé, dos à cinq nerfs, doublures de moire, tranches dorées sur marbrure, fers à la Du Seuil ou pastiches de Padeloup. Sublime. Parfait. Et muet : on a effacé deux siècles de sa biographie matérielle pour le remettre aux normes du goût bibliophilique de 1875.

Multipliez par dix mille. Par cinquante mille. Multipliez par trente ans de vogue de la reliure pastiche. Comptez tout ce qui est passé entre les mains de Bauzonnet (qui faisait pourtant partie des plus respectueux), de Trautz qui prétendait imiter Padeloup et Derome, des innombrables ateliers de second rang qui copiaient les copieurs en province et à l’étranger.

Vous avez une idée du carnage.

Des bibliothèques entières d’éditions originales du XVIIᵉ siècle ont été anonymisées matériellement par cette vague de re-reliure maroquinée. Aujourd’hui un livre dans sa reliure d’époque, fût-elle médiocre, vaut souvent plus qu’un même livre re-relié somptueusement par Trautz — exactement parce que les bibliophiles d’aujourd’hui ont compris ce que ceux du XIXᵉ avaient ignoré : la reliure d’époque est un document. Elle parle. Elle date l’objet, elle situe son commanditaire, elle dit son rang social, son usage, son trajet à travers les bibliothèques successives. Le maroquin de Trautz, lui, ne dit rien d’autre que le goût d’un industriel parisien des années 1870.

Le mécanisme est toujours le même. Chaque siècle juge celui d’avant à l’aune de son propre goût, et trouve que ce goût est mauvais. Le XVIIᵉ trouve la scolastique médiévale punaise. Le XVIIIᵉ trouve le veau brun XVIIᵉ étriqué. Le XIXᵉ trouve les reliures d’attente XVIIIᵉ pauvres et les habille de maroquin pastiche. Le XXᵉ a redécouvert tout ce que le XIXᵉ avait jeté, et a reconstitué à grands frais ce que ses ancêtres avaient liquidé. Et nous, au XXIᵉ, qu’allons-nous détruire ? Qu’avons-nous déjà détruit, peut-être, sans nous en apercevoir, dans nos numérisations qui se croient pieuses et nos restaurations qui se croient discrètes ?

Quand j’ai vu cet objet sur Catawiki, je n’ai pas vu une curiosité ancienne. J’ai vu une chaîne ininterrompue de dépréciations. Le manuscrit liturgique du XIIIᵉ devenu couvrure au XVIᵉ. L’incunable juridique du XVᵉ devenu reliure de fortune au XVIIIᵉ. Le veau d’époque XVIIᵉ devenu chiffon dans l’arrière-cour de Trautz. Et maintenant le Rabiqueau lui-même, dans sa chemise gothique, qui finit lot 47 d’une vente Catawiki, expédié sous bulle plastique chez un acheteur qui le revendra peut-être dans dix ans avec un descriptif Google-traduit. À chaque siècle son tas de papier qui ne vaut plus rien. À chaque siècle ses héros d’hier reconvertis en matière première. Chaque siècle son carnage.

Il y a une dignité, malgré tout, dans ce processus. Le juriste médiéval n’est pas mort en pure perte : il a sauvé Rabiqueau de la dispersion. La reliure de fortune a fait office de tombeau. Les Trautz et les Lortic, eux, n’ont rien sauvé du tout — ils ont juste embelli. C’est peut-être ce qu’il faut retenir, finalement. On pardonne la pauvreté qui détruit pour conserver. On ne pardonne pas le luxe qui détruit pour briller.
Je n’ai pas enchéri. Pas encore. La vente est en cours, le compteur s’affiche à 307 euros au moment où j’écris ces lignes, et il montera peut-être encore. Mais j’ai pris note du lot. Quelque part dans mes carnets, sous la cote eBayana puisque c’est désormais le nom générique que je donne à ces trouvailles numériques, j’ai écrit : Rabiqueau 1785, reliure de fortune en feuillet juridique gothique, vu Catawiki novembre 2026, en cours, 307 euros.

Trois cent sept euros. Pour Bartole et Rabiqueau réunis. Moins qu’une bouteille de Pétrus, plus qu’un Côtes-du-Rhône. Tout est dans la mesure.

Vanité des vanités.

Cote Guilde — Cabinet des Élégances Parallèles, fragment XXII
Cet article relève du pastiche littéraire et de l’hommage, conformément aux exceptions du Code de la propriété intellectuelle.

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.