Le marché noir du livre ancien (1939–1950) : réseaux, hommes, circuits

Dans les archives F17, une note sèche signale que trois caisses manquent à Nevers, une autre des pertes non expliquées aux triages de Dijon. Versailles avait expédié ses fonds à Autun, Strasbourg les siens à Aubusson. Entre 1946 et 1949, les catalogues suisses regorgent de volumes sans provenance.

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers, spécialiste du classement bibliophilique dans les ordres réguliers

Amis bibliophiles, bonjour.

Il est des sujets que l’historiographie aborde du bout des doigts, comme si la seule évocation risquait de réveiller d’anciennes ombres. Le marché noir du livre ancien durant et après la Seconde Guerre mondiale appartient à cette catégorie. Non pas par pathos, ni par goût du secret, mais parce que l’on se trouve ici au croisement de trois forces rarement réunies : le conflit, l’érudition et l’argent. Le mélange, reconnaissons-le, fut explosif.

J’ai passé une partie de ma vie à plonger dans les archives poussiéreuses du ministère de l’Éducation nationale, dans les rapports de l’OSS, dans les dossiers de l’Art Looting Investigation Unit. J’y ai trouvé, non pas des anecdotes, mais un véritable récit : une histoire clandestine, souterraine, où les livres circulaient à la manière de valises diplomatiques, traversant frontières et gares de triage pendant que l’Europe brûlait.

Ce que vous allez lire n’est pas un catalogue, encore moins une légende. C’est une enquête historique, mais racontée comme on suit une piste : pas à pas, caisse après caisse, nom après nom.


I. 1939–1942 — Dans la poussière des gares de triage

Imaginez la France de 1939-40. Dans les couloirs des grandes bibliothèques, l’odeur de papier remplace peu à peu celle de la cire d’abeille : on emballe, on ligature, on répertorie à la hâte. Versailles envoie des caisses à Autun, Strasbourg fuit vers Aubusson, Lille, Arras et Dunkerque entassent leurs fonds dans des dépôts improvisés. Les fonctionnaires savent qu’ils doivent sauver l’essentiel, mais ne savent pas encore de quoi.

Et dans cette urgence, tout se fissure.
Les wagons sont plombés, puis déplombés. Les caisses portent des numéros, puis perdent leur étiquette. Dans les archives F17, des notes sèches témoignent de la catastrophe : « Manquent trois caisses à Nevers », « Triages de Dijon : pertes non expliquées ». À lire ces lignes, on imagine les silhouettes qui rôdent dans les entrepôts nocturnes. On devine des mains qui se servent au passage.

Le reste de l’enquête est sur le site : les noms que l’OSS a relevés autour de Kurt von Behr, les incunables hébraïques et les rituels maçonniques partis par la Suisse, et le blanchiment des provenances après 1945, qui tient encore.

Ce chaos fondateur crée une brèche. Et dans cette brèche, une économie parallèle va s’engouffrer.


II. L’Occupation et les grandes saisies — L’ERR, les camions gris et les couloirs brisés

Lorsque l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) s’installe à Paris, la mécanique change d’échelle. Les hommes d’Alfred Rosenberg (au centre, le bras levé) ne sont pas de simples pillards. Ce sont des administrateurs maniaques, tenants d’une idéologie rigide, persuadés de collecter pour la postérité du Reich.

Ils saisissent :

  • la bibliothèque de l’Alliance israélite universelle,
  • les fonds maçonniques du Grand Orient et de la Grande Loge,
  • les archives de la Ligue des Droits de l’Homme,
  • la librairie Fischl.

Les documents exceptionnels prennent la route de Francfort. Mais entre la rue de l’Université et le quai, entre le quai et les gares, se trouve la zone grise : les transporteurs, les auxiliaires, les sous-officiers, les manutentionnaires. Ce sont eux qui, parfois par opportunisme, parfois par survie, prélèvent dans les caisses ce qui leur semble vendable.

Ainsi naissent les premiers filons d’un marché noir du livre très particulier : discret, intellectuel, mais redoutablement lucratif.


III. Les acteurs de l’ombre — Une Europe secrète des livres

Lorsque l’on ouvre les rapports de l’OSS, on croirait feuilleter un roman noir tant les personnages semblent tout droit sortis d’une intrigue. Mais non : tous ces noms sont réels.

1. Les organisateurs allemands : les cerveaux et les exécutants de l’ERR

Derrière les camions gris, il y a des visages. L’ombre dominante est celle d’Alfred Rosenberg, mais Paris vit sous l’autorité directe de Kurt von Behr, chef de la Dienststelle Westen, que les rapports OSS décrivent comme un administrateur « froid et mécanique ».

Autour de lui gravitent trois figures clés :

  • Gerhard Utikal, directeur opérationnel de l’ERR, coordinateur méthodique des transferts de caisses entre Paris et Francfort ;
  • Hermann Bunjes, spécialiste des imprimés et archives, chargé d’identifier les pièces ayant une valeur intellectuelle ou marchande ;
  • Franz Six, universitaire devenu idéologue, responsable du tri doctrinal des bibliothèques saisies — c’est lui qui classe, hiérarchise, sélectionne, et son tri crée autant de pertes que les détournements.

Ces hommes ne participent pas directement au marché noir.
Ils créent le système qui le rend possible.
Comme l’écrit l’OSS :
« Les pertes constatées entre Paris et Francfort n’étaient pas accidentelles ; elles étaient structurelles. »


2. Les intermédiaires allemands

Ils n’agissent pas pour l’idéologie, mais pour eux-mêmes :

  • Schmidt de Berlin, libraire spécialisé en histoire,
  • Kurt Pflugbeil de Munich, discret mais régulier,
  • Karl-Heinz Wetterling, dont le réseau court de Bregenz à Saint-Gall et qui est l’un des premiers “organisateurs logistiques” du marché noir.

Ils récupèrent, revendent, alimentent les circuits parallèles créés par la désorganisation des saisies.


3. Les courtiers suisses

La Suisse n’est pas seulement un refuge : c’est un carrefour.

  • Theodor Fischer, à Lucerne, dont les galeries voient passer aussi bien des tableaux que des imprimés spoliés ;
  • August Laube, à Zurich, acheteur de correspondances politiques françaises à provenance « complexe » ;
  • Hans Peter Kraus, futur titan du livre ancien, qui avouera plus tard avoir acquis en Suisse des volumes d’origine « confuse ».

4. Les intermédiaires français

Ils sont peu nombreux, mais leurs noms reviennent constamment :

  • Martin Fabiani, actif sous l’Occupation, impliqué dans des ventes suspectes, essentiellement des tableaux ; jamais condamné.
  • Raphaël Gérard, associé à des dispersions douteuses ;
  • Walter Andreas Hofer, acheteur de Göring, se fournissant auprès d’intermédiaires parisiens.

Certains, comme Paul Graupe, furent eux-mêmes spoliés, mais leurs réseaux furent traversés par des flux hétérogènes où se mêlaient objets légitimes et biens volés.


5. Les réseaux belges et néerlandais

  • Menno Hertzberger, grand libraire d’Amsterdam, acheteur de fonds juifs belges ;
  • Albert Stapel, courtier dans les fonds maçonniques.

Ainsi se dessine une véritable constellation européenne du livre clandestin.


IV. Les livres eux-mêmes — Ce qui circulait sous la table

Contrairement à l’imaginaire populaire, ce ne sont pas les grands classiques littéraires qui dominent le marché clandestin, mais des corpus plus sensibles :

  • des incunables hébraïques du YIVO de Vilnius,
  • des rituels maçonniques,
  • des correspondances politiques,
  • des ouvrages d’alchimie et de mystique très recherchés par les érudits allemands.

Ces livres ne sont pas seulement rares : ils portent des identités, des mémoires, des symboles. C’est ce qui les rend si facilement traçables — et si douloureux à suivre.


V. Les routes du livre noir — Géographie d’un trafic silencieux

Les archives permettent de reconstituer des itinéraires précis, comme les routes du sel ou de la soie, mais inversées : ici, tout circule dans l’ombre.

1. Paris → Dijon → Bregenz → Zurich

La route Wetterling.
Des caisses « égarées » réapparaissent en Autriche, puis en Suisse.

2. Paris → Lyon → Genève

La plus active.
Les douaniers suisses interceptent régulièrement des incunables, correspondances, manuscrits portant encore la mention « Bibliothèque de la Ligue des Droits de l’Homme ».

3. Anvers → Amsterdam → Hambourg

Réseau permettant d’écouler les fonds juifs belges.

4. Turin → Lugano → Zurich

Active surtout après 1943, lorsque des bibliothèques privées italiennes sont saisies par la RSI.


VI. 1945–1950 — Le temps du blanchiment

La guerre s’achève, mais les livres continuent de voyager.

Les catalogues suisses de 1946 à 1949 regorgent de volumes sans provenance, d’incunables mutilés, de correspondances politiques issues de « successions anonymes ».

Les libraires allemands reconstruisent de fausses histoires :
« Succession du Sud », « bibliothèque privée disparue », etc.

En parallèle, le Jewish Cultural Reconstruction (JCR) récupère ce qu’il peut : incunables, ouvrages talmudiques, manuscrits yiddish — mais constate la disparition de milliers de volumes dans les circuits parallèles.

Des incunables du YIVO réapparaissent à Yale.
Des rituels maçonniques français surgissent chez Kraus.
Des registres de la LDH circulent à Genève.

Il n’y a pas de hasard.
Seulement des itinéraires.


VII. Ce que ce marché noir a changé — Les cicatrices encore visibles

Trois conséquences majeures demeurent.

1. Le règne de la provenance

Après 1950, la provenance devient centrale.
Tout livre rare sans histoire claire est suspect.

2. Le réexamen des catalogues

Depuis les années 1990, les bibliothèques re-vérifient systématiquement leurs acquisitions 1946–1950.

3. Les fonds muets

Certains volumes entrés dans nos institutions portent encore une ombre :
ils ne disent pas d’où ils viennent — ou ne le disent plus.


Conclusion — Les fantômes bibliographiques

Lorsque l’on referme ces dossiers, on croit encore entendre le bruit d’un wagon nocturne, le frottement d’une caisse frappée du poing pour vérifier qu’elle contient vraiment du papier. Le marché noir du livre ancien n’a pas dispersé seulement des volumes : il a dispersé des mémoires. Il a créé une diaspora d’ouvrages orphelins, sans ex-libris, sans histoire visible, mais chargés d’un passé clandestin.

Et derrière cette diaspora, on retrouve les silhouettes d’Utikal, de Six, de Bunjes, de von Behr — architectes involontaires d’un réseau parallèle qui survivra longtemps après eux.

Lorsque, sur une table de libraire, surgit un incunable sans provenance ou une correspondance politique inattendue, notre tâche est double : admirer… et écouter ce qu’elle ne dit pas.
Car derrière certains silences se cache une guerre entière.

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers
Pour Les Cahiers de la Guilde

Annexe – Les hommes de l’ERR : biographies essentielles

Franz Six (1909–1993)

SS-Brigadeführer, universitaire et idéologue nazi, Franz Six est l’un des personnages les plus inquiétants du dispositif Rosenberg. Docteur en science politique, professeur à l’Université de Berlin, il met ses compétences intellectuelles au service de l’appareil nazi.

En 1941, il dirige le Vorkommando Moskau au sein de l’Einsatzgruppe B et participe à la planification des massacres dans les territoires occupés.
Au sein de l’ERR, il supervise le tri doctrinal des bibliothèques saisies : choix des ouvrages destinés à l’Institut de Francfort, élimination ou dispersion des livres « nuisibles ».
Arrêté après la guerre, il est condamné lors du procès des Einsatzgruppen, puis libéré en 1952.
Figure centrale du pillage culturel et criminel de guerre avéré.


Kurt von Behr (1890–1945)

Chef de la Dienststelle Westen, l’antenne parisienne de l’ERR, Kurt von Behr organise la spoliation systématique des biens culturels en France et en Belgique.


Il est l’artisan logistique du pillage massif des bibliothèques juives, maçonniques et progressistes.
Administrateur rigide et méthodique, il dirige les opérations de saisie, les transferts de caisses, les expéditions vers l’Allemagne, et collabore étroitement avec le Kunstbüro Göring pour alimenter les collections privées du Reichsmarschall.
Considéré par les Alliés comme l’un des principaux responsables du vol culturel en Europe occidentale, il se suicide en mai 1945.
Responsable principal du pillage des bibliothèques françaises.


Gerhard Utikal (1903–1984)

Administrateur et officier SS, Gerhard Utikal occupe un rôle clé au sein de l’ERR en tant que directeur opérationnel.
Moins idéologue que Six ou Rosenberg, il est l’ingénieur de l’appareil de pillage : organisation des convois, établissement des dépôts, coordination entre Paris, Francfort et les centres de tri.
Ce sont ses méthodes qui transforment les “pertes” en phénomène structurel, créant l’écosystème bureaucratique dans lequel le marché noir s’épanouit.
Après la guerre, il échappe à une condamnation lourde et disparaît des radars judiciaires.
Architecte logistique du pillage, responsable de la mise en place d’un système propice aux détournements massifs.


Hermann Bunjes (1908–1945)

Historien de l’art de formation, ami de plusieurs universitaires allemands, Bunjes est l’un des intermédiaires culturels de l’ERR.
Il joue un rôle délicat : repérer, identifier, évaluer les livres, manuscrits et archives susceptibles d’enrichir les institutions du Reich ou les collections privées des dignitaires nazis.
On lui doit le tri d’ouvrages rares issus de bibliothèques juives, maçonniques ou savantes.
Moins directement impliqué dans la violence physique que Six, il est néanmoins un rouage essentiel du pillage intellectuel.
Il se suicide en 1945 à la veille de son interrogatoire par les Alliés.
Figure de la spoliation “savante”, interface entre idéologie et marché.


Karl-Heinz Wetterling (dates inconnues)

Intermédiaire discret, rarement photographié, Wetterling apparaît dans les rapports OSS comme organisateur de routes de transit entre Bregenz, Saint-Gall et Zurich.
Il n’appartient pas à la haute hiérarchie de l’ERR, mais joue un rôle crucial dans la circulation clandestine des caisses “égarées” entre les dépôts français et les places de marché suisses.
Un logisticien actif de la zone grise, au carrefour entre l’ERR et le marché noir.


Friedrich Hermann W. Schmidt (actif années 1930–1950)

Libraire allemand spécialisé dans les ouvrages historiques, identifié par les enquêteurs américains comme acheteur régulier de lots provenant des saisies en France.
Sa boutique, officiellement indépendante de l’appareil nazi, sert de point de redistribution à des manuscrits et incunables en provenance de dépôts ERR.
Un acheteur opportuniste, moteur du blanchiment commercial.


Kurt Pflugbeil (actif années 1930–1950)

Libraire de Munich mentionné par les archives OSS et les fonds F17 comme intermédiaire dans l’écoulement de livres spoliés.
Son rôle n’est pas idéologique, mais purement commercial : il acquiert, revend, reconditionne.
Un maillon du marché parallèle, opérant depuis l’Allemagne du Sud.


Walter Andreas Hofer (1893–1971)

Bien que souvent associé au marché de l’art, Hofer joue également un rôle dans le pillage des livres.
Directeur du Kunstbüro Göring, il achète plusieurs lots d’imprimés et de manuscrits issus de saisies parisiennes, notamment par l’intermédiaire de marchands français.
Il bénéficie du système ERR sans en être un officier direct.
Jugé après la guerre mais peu inquiété.
L’intermédiaire de Göring, richement servi par le pillage culturel.

Une source passionnante: https://books.openedition.org/pur/130197

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

L’Argent de Zola et celui des bibliophiles: petite enquête sur les prix, les libraires et les illusions du marché

L'Argent de Zola, édition originale

L’Argent d’Émile Zola a été tiré à 250 exemplaires sur Hollande, dont un, relié par Bernasconi, est affiché 3 500 euros. Chez Artcurial, le 9 décembre 2019, un exemplaire venu de la Fondation Napoléon est tombé à 1 643 euros. Même livre, même papier.

Une enquête d’Alcide Raturon, Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues, membre correspondant de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

L’argent est un sujet vulgaire, ce qui explique sans doute qu’il soit presque toujours traité avec hypocrisie. En bibliophilie comme ailleurs, on l’enveloppe volontiers de gaze morale, on le parfume à l’esthétique, on lui met des gants blancs, et l’on feint ensuite de s’étonner qu’il revienne, le bougre, par la caisse, par la facture, par l’adjudication, par l’étiquette au crayon sous le contreplat.

Il revient toujours.

On a beau répéter, avec Pierre Bérès, que la bibliophilie est cosa mentale, elle demeure aussi, parfois, cosa bancaire. Il suffit d’un catalogue un peu trop séduisant, d’une provenance un peu plus noble que les autres, d’un maroquin bien allumé, d’un nom de relieur qui vous chuchote à l’oreille, et l’esprit le plus ferme commence à vaciller. Le bibliophile, qui se croyait homme de goût, découvre soudain qu’il est aussi homme de prix. Il compare, il hésite, il calcule, il s’indigne, il rationalise, il se promet de ne pas céder, puis cède; ou bien il n’achète pas, ce qui est encore une manière douloureuse de payer.

Car le livre ancien n’a pas un prix: il a des prix.
Un prix rêvé.
Un prix affiché.
Un prix obtenu.
Un prix supportable.
Et, ce qui complique tout, un prix que l’on accepte parce qu’on désire.

C’est là que commencent les ennuis.

Il fut un temps où l’on pouvait encore se raconter que la boutique donnait le ton, que la salle donnait la vérité, et que le hasard faisait le reste. Internet a dissipé cette innocence. Il n’a pas rendu le marché simple; il l’a rendu visible. Nuance immense. Les incohérences existaient déjà; le réseau les a simplement placées sous une loupe brutale, en permettant au bibliophile de passer, dans la même heure, du catalogue prestigieux à la petite annonce mal peignée, de la maison de ventes au libraire scrupuleux, du relieur signé à la reliure douteuse, et de l’exemplaire très honnête à l’exemplaire délirant.

Le relevé est sur le site : les 3 500 euros demandés pour L’Argent de Zola sur Hollande relié par Bernasconi, les 1 643 euros obtenus chez Artcurial le 9 décembre 2019 pour le même papier, et le calcul qui sépare la marge du prix d’autosuggestion.

Or, dès que plusieurs prix apparaissent pour un objet apparemment comparable, le poison du doute entre dans la pièce.

Prenons un cas d’école, et même un cas providentiel, puisque le titre porte déjà son commentaire: L’Argent, d’Émile Zola.

Ce roman a pour lui d’être un bon livre, un grand Zola, un livre sur la spéculation, et un objet bibliophilique très praticable en édition originale, avec ses exemplaires sur grand papier, ses reliures plus ou moins ambitieuses, ses états plus ou moins frais, ses provenances plus ou moins bavardes. C’est donc un parfait terrain d’observation pour qui veut examiner non seulement le prix des livres, mais la psychologie du marché.

En 2017 déjà, l’exemplaire sur Hollande me servait de sonde. Je le reprends en 2026, et le thermomètre n’est pas devenu plus lisible.

Car voici ce que montre, à cette date, un rapide examen des offres et résultats encore visibles.

D’un côté, un exemplaire sur Hollande, relié en demi-maroquin bleu nuit signé Bernasconi, est proposé 3 500 euros par la Librairie Vignes. Le livre est présenté comme un des 250 exemplaires sur Hollande, en belle condition, avec trois ex-libris gravés.

Chez Koegui, un autre exemplaire sur Hollande, relié différemment, figurait déjà à 3 500 euros dans un catalogue de 2024; et la librairie a, par ailleurs, vendu d’autres exemplaires sur Hollande, notamment en reliure Affolter ou Lanoë.

Nous sommes donc, en librairie, dans une zone psychologique très nette: 3 500 euros semble être un palier de présentation tout à fait assumé pour un bel exemplaire sur Hollande.

De l’autre côté, les résultats publics rappellent que la gravité terrestre existe encore. Chez Artcurial, un exemplaire sur Hollande relié en demi-maroquin bordeaux à coins par Alix, provenant de la Fondation Napoléon, estimé 1 500 à 1 800 euros, a été vendu 1 643 euros le 9 décembre 2019 (certes).

Chez de Baecque, un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin cerise à coins, relié par Moscovitz et surtout enrichi d’une carte de visite de Zola avec envoi manuscrit, a atteint 1 500 euros.

Et l’on trouve aussi, chez Ader, un exemplaire sur Hollande relié par Affolter adjugé 400 euros, ainsi que chez Mirabaud-Mercier un autre sur Hollande, en demi-maroquin bleu à coins, adjugé 400 euros également.

Le plus piquant est que ce paysage de 2026 ne contredit pas tant celui de 2017 qu’il ne le prolonge en le durcissant.

En 2017, on voyait déjà:

  • un exemplaire sur Hollande, en plein maroquin signé David, proposé 1 500 euros en librairie;
  • un exemplaire sur Hollande en demi-maroquin signé de Champs, adjugé 1 600 euros chez Alde en 2012;
  • un autre, en demi-maroquin signé de Yseux, adjugé 1 000 euros chez Cornette de Saint-Cyr;
  • et un exemplaire sur Hollande, relié par Affolter, porté jusqu’à 8 000 euros chez PBA en 2010.

Plus savoureux encore: le plein maroquin de David proposé 1 500 euros par le libraire avait, peu auparavant, été adjugé 520 euros chez Ader.

Autrement dit, les écarts qui scandalisaient déjà l’amateur en 2017 n’ont nullement disparu; ils se sont installés, et peut-être même ennoblis.

Hier, le bibliophile hésitait entre 520, 1 000, 1 500 ou 1 600 euros selon les circuits et les exemplaires; aujourd’hui, il voit surgir des 3 500 euros en librairie alors que des adjudications publiques sérieuses continuent de rappeler que la terre ferme n’est pas si haute. Le marché n’a donc pas gagné en cohérence: il a gagné en aplomb.

Qu’en conclure?

D’abord, que le bibliophile qui cherche une loi simple n’aura qu’un chagrin simple. Les prix ne racontent pas une histoire unique. Ils racontent plusieurs histoires à la fois, parfois contradictoires.

Le libraire dira, non sans raison, qu’un prix de vitrine n’est pas une adjudication. Il ajoutera qu’entre la salle et la boutique se glissent des frais, de l’immobilisation, de la description, du tri, du temps, du regard, une garantie morale sinon juridique, bref tout ce qui distingue le stock pensé de la trouvaille brute. Il n’a pas tort. La marge, en elle-même, n’a rien de scandaleux. Elle est la condition même du métier.

Le bibliophile, de son côté, rétorquera, non sans raison également, qu’un livre qui dort cinq ans à un prix héroïque ne prouve pas sa valeur mais l’endurance de son vendeur (mon collègue Barthélémy qui lit par dessus mon épaule, me dit qu’on oublie trop souvent ceci). Là encore, il n’a pas tort. Un prix affiché n’est pas un sacrement. Il n’est même pas toujours une offre sérieuse: il peut n’être qu’un ballon d’essai, un marqueur de prestige, un “on verra bien”, ou cette forme particulièrement française de rêverie marchande qui consiste à placer un livre à un niveau où il ne sera vraisemblablement jamais acheté, mais où il aura l’air de mériter qu’on en parle.

C’est ici qu’il faudrait faire une distinction salubre entre le prix de marché et le prix d’autosuggestion.

Le premier est celui auquel un exemplaire comparable trouve réellement preneur, dans des conditions observables. Le second est celui auquel le vendeur explique au monde ce qu’il aimerait qu’on lui donne pour des raisons qui lui appartiennent: besoin de marge, espoir d’un amateur captif, réputation à soutenir, lenteur voulue de rotation, ou simple goût du panache.

Or le marché du livre ancien abonde en prix d’autosuggestion.

Qu’on me pardonne l’impertinence: certains vendeurs ne vendent pas seulement des livres, ils vendent la possibilité de croire qu’ils ont raison. Ils tarifent l’autorité, l’emphase, le décor, parfois même le silence. Et comme le bibliophile est un être impressionnable, il lui arrive de prendre la confiance pour de la justesse.

Il faut pourtant résister à cette liturgie.

Prenons notre L’Argent sur Hollande. Entre les 400 euros de certains résultats publics et les 3 500 euros observés en librairie pour des exemplaires bien reliés, l’écart est énorme. Bien sûr, il faut tout de suite ajouter ce que les commentaires de jadis avaient eu l’intelligence de rappeler: on ne compare pas mécaniquement deux exemplaires. La reliure compte. Le relieur compte. L’état compte. La fraîcheur compte. La provenance compte. La présence d’un envoi, d’une lettre, d’un ex-libris prestigieux, d’un catalogue joint, compte. Le simple fait qu’un exemplaire soit resté broché ou qu’il ait été confié à Bernasconi, Affolter, Lanoë, Alix, Moscovitz ou Semet et Plumelle déplace déjà la conversation.

Mais cette vérité, qui est incontestable, sert aussi parfois d’écran de fumée. Car à force de rappeler que chaque exemplaire est singulier, certains finissent par laisser entendre qu’aucune comparaison n’est possible. C’est faux. Elle est difficile; elle n’est pas interdite. Et même: elle est indispensable.

Le bibliophile digne de ce nom ne doit pas comparer brutalement; il doit comparer intelligemment.

Il doit se demander:
cet exemplaire est-il simplement plus beau, ou absurdement plus cher?
cette reliure ajoute-t-elle une vraie valeur, ou seulement une allure?
cette provenance éclaire-t-elle le livre, ou meuble-t-elle la notice?
ce prix rémunère-t-il un travail réel, ou une espérance sans base?

Autrement dit, il faut sortir de la superstition du chiffre pour revenir à l’économie du cas.

Les commentaires suscités naguère (en 2017… Sic transit gloria mundi) par ce sujet avaient d’ailleurs mis le doigt sur plusieurs points décisifs. L’un rappelait très justement qu’un exemplaire adjugé 520 euros n’était pas “obtenable” à 520 euros par tout le monde, puisqu’il fallait encore l’emporter. C’est parfaitement exact.

La salle produit des résultats, non des promesses. Le marteau ne garantit rien d’autre qu’un instant. Un autre faisait observer que la confiance envers le vendeur a un prix. C’est encore exact. Un professionnel identifié, précis, stable, engage davantage que le brocanteur de hasard ou que la notice fuyante d’une plate-forme. Un autre enfin rappelait que les petites différences font parfois les grands écarts: et c’est peut-être la phrase la plus bibliophiliquement exacte de toutes.

Mais de ces corrections, il ne faut pas tirer une indulgence générale pour les excès.

Car il existe bel et bien des cas où le vendeur exagère.

J’irai plus loin: il existe des cas où il exagère avec une candeur désarmante.

Quand un exemplaire sur Hollande, bien relié certes, mais ni miraculeux, ni enrichi d’une pièce autographe majeure, ni chargé d’une provenance impériale, s’installe à des niveaux deux ou trois fois supérieurs à ce que montrent plusieurs résultats publics sérieux, on n’est plus dans l’écart normal; on entre dans la prime d’optimisme. Quand cette prime devient systématique, elle cesse d’être une politique de prix pour devenir une morale de l’attente. Le vendeur attend l’acheteur insuffisamment renseigné, ou l’acheteur non contraint financièrement, ou l’acheteur pressé, ou l’acheteur amoureux — ce qui revient parfois au même.

Il ne s’agit pas ici de blâmer la marge; il s’agit de railler l’abus.

La différence est considérable.

Car la marge rémunère un métier.
L’abus rémunère une asymétrie d’information.
La première est légitime.
Le second est un pari.

Et c’est précisément ce pari que l’Internet, malgré tous ses défauts, rend moins confortable qu’autrefois. Non parce qu’il harmonise les prix — il en est encore très loin — mais parce qu’il permet au bibliophile de voir, presque simultanément, le prix demandé, le prix obtenu, l’exemplaire vendu, l’exemplaire toujours disponible, et parfois l’exemplaire retiré discrètement du marché après une longue sieste tarifaire. Ce simple voisinage des chiffres suffit à troubler les belles assurances.

Où donc L’Argent / L’argent est-il le moins cher?

La question paraît simple; la réponse ne l’est pas.

Il n’est pas automatiquement le moins cher en salle, car la salle suppose disponibilité, réactivité, chance, concurrence limitée ce jour-là, frais en sus, et une certaine résignation à l’imprévu. Il n’est pas automatiquement le moins cher chez le libraire, car le libraire ajoute à juste titre un coût de structure, mais y mêle parfois une dose variable de lyrisme. Il n’est pas automatiquement le moins cher en ligne, où la compétition rapproche parfois les prix de la vérité, mais où l’hétérogénéité des vendeurs, des descriptions et des garanties réintroduit d’autres risques.

L’argent est le moins cher là où l’on paie le moins de fiction autour du livre.

Voilà la seule formule qui me paraisse tenir.

Quand le prix correspond à l’objet, à son état, à sa reliure, à sa provenance, à sa désirabilité réelle, l’argent est bien employé. Quand le prix finance surtout l’illusion qu’un exemplaire banalement beau serait une apparition, l’argent devient soudain très cher.

Il faut donc comparer, oui. Comparer sans mesquinerie, sans fétichisme du “prix cassé”, sans croire qu’un libraire devrait vendre au niveau du marteau nu. Mais comparer tout de même, parce que l’absence de comparaison est l’impôt volontaire du bibliophile impressionnable.

Et s’il fallait tirer de notre petit dossier de L’Argent une morale provisoire, la voici:

Le marché du livre ancien n’est ni rationnel comme l’industrie, ni absurde comme la loterie. Il est local, discontinu, psychologique, sensible à la qualité de l’information, et extraordinairement vulnérable à l’exagération présentée avec aplomb.

Le bibliophile, quant à lui, n’a qu’une défense: regarder de près, lire les notices comme des plaidoyers intéressés, tenir ensemble le désir et la décence, et se souvenir qu’un beau livre trop cher n’est pas moins trop cher parce qu’il est beau.

Au fond, L’Argent de Zola continue d’enseigner la même leçon qu’en 1891: la spéculation commence toujours au moment où l’on confond la valeur d’une chose avec l’assurance de celui qui vous la vend.

Alcide Raturon
Inspecteur occasionnel des écarts tarifaires et survivant de plusieurs catalogues

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.