Lucas Corso: ce que les livres peuvent détruire

Un traité de démonologie latin du XVIIe siècle, imprimé à Lyon sous une fausse adresse, reparaît dans une vente de province. Deux hommes le veulent, amis depuis vingt ans, l’un avec l’argent, l’autre avec la mémoire. Dans les marges, une note d’époque renvoie à un procès de possession piémontais.

par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

Amis bibliophiles, bonjour.

On me demande parfois ce que les livres détruisent. La question amuse les naïfs. Ils imaginent des mors fendus, des coiffes frottées, des charnières mortes, quelques feuillets roussis, ce petit cimetière matériel où les bibliophiles aiment promener leur mélancolie.

Ils se trompent.

Les livres détruisent surtout les gens.

Pas par magie. Pas parce qu’ils contiendraient un pouvoir obscur réservé aux amateurs de soufre, de grimoires et d’idioties occultes. Ils détruisent parce qu’ils concentrent de l’argent, de la vanité, de la mémoire, du mensonge, du désir et cette maladie très humaine qui consiste à vouloir se raconter une histoire flatteuse à propos de soi-même.

Puis un détail revient du fond de l’objet : une note, une date, une provenance, un envoi, une restauration, une main. Et tout se met à craquer.

J’en ai vu assez pour savoir que les livres abîment moins les bibliothèques que les amitiés, les couples, les réputations et les commerces.

Tout a commencé, ou presque, avec un livre de sorcellerie.

Pas un grimoire de parade pour imbéciles fortunés. Un vrai livre dangereux au sens où le marché aime ce mot : rare, douteux de réputation, bibliographiquement désirable, assez mal signalé pour exciter les gens sérieux et assez mal famé pour attirer les autres. Un exemplaire latin du XVIIe siècle, imprimé à Lyon sous une fausse adresse, traité de démonologie pratique attribué à un théologien sans scrupules.

Deux hommes le voulaient. Ils étaient amis depuis vingt ans. Des amis de ce genre solide en apparence : mêmes dîners, mêmes libraires, mêmes souvenirs de chasse, mêmes perfidies cultivées ensemble. L’un avait l’argent. L’autre la mémoire. Le premier achetait. Le second savait pourquoi il fallait acheter. Cela tenait depuis longtemps. On appelait cela une amitié.

Le livre reparut dans une vente de province, mal annoncé, presque honteusement. La notice était courte, ce qui est souvent le meilleur signe. Les lots vraiment intéressants n’ont pas besoin d’éloquence ; seuls les médiocres réclament des adjectifs. Les deux hommes me demandèrent mon avis. Officiellement, pour vérifier l’exemplaire. En réalité, pour savoir si l’autre avait compris.

J’examinai le volume. Vélin fatigué mais sincère. Galerie de vers ancienne. Quelques feuillets roussis. Rien d’élégant. Mais l’exemplaire était complet, ce qui, pour ce texte, relevait déjà d’une petite insolence. Mieux : plusieurs notes marginales d’époque, dont l’une renvoyait à un procès de possession dans une ville piémontaise. Pas de quoi invoquer le diable. De quoi doubler une estimation, oui.

Je leur dis la vérité : le livre était bon.

J’aurais dû me taire davantage.

À partir de là, la vieille amitié se mit à pourrir avec une rapidité remarquable. L’homme d’argent voulut acheter seul. L’homme de mémoire rappela qu’il avait signalé le lot le premier. On ressortit de vieux services, d’anciens renoncements, des achats “laissés” autrefois, des promesses jamais formulées mais tenues pour acquises. Le livre n’était déjà plus le sujet. On liquidait vingt ans de comptabilité affective.

La salle des ventes fit le reste. Rien ne corrompt mieux qu’une enchère publique : chacun y apprend en direct ce qu’il vaut dans le désir de l’autre. Les mises montèrent vite, puis stupidement. Aucun des deux ne pouvait plus s’arrêter. Ce qu’ils achetaient n’était plus un traité de démonologie, mais le droit d’humilier l’autre devant témoins.

Le plus riche l’emporta, très au-dessus du raisonnable. L’autre quitta la salle sans un mot. Je crus l’affaire terminée.

Elle commençait.

Trois jours plus tard, l’acquéreur me demanda de revoir le volume. Non pour l’édition, mais pour une note de provenance, presque effacée, qu’il n’avait pas remarquée dans l’excitation. Elle indiquait que l’exemplaire venait d’une bibliothèque où son ami avait longtemps soutenu qu’il se trouvait encore. En clair : celui qui avait perdu savait probablement, depuis des années, où dormait le livre. Il ne l’avait jamais dit. Il attendait son heure. Ou son besoin d’argent. Ou sa vengeance. Peut-être les trois.

Je confirmai l’authenticité de la note. Mon rapport fut bref.

Ils ne se sont plus parlé.

Officiellement, ils se sont brouillés pour une question de loyauté. La vraie raison est plus simple : un livre a donné à chacun la mesure exacte de ce qu’il était pour l’autre. Non pas un ami, mais un rival patient.

Depuis, chaque fois qu’on me parle d’amitié bibliophilique, je pense à ce volume. Pas parce qu’il traitait des démons, mais parce qu’il en a fait apparaître deux sans effort.

Les livres détruisent aussi les couples. Plus lentement. Avec méthode. Un adultère fait du bruit ; un livre préfère attendre qu’on l’ouvre.

On me confia un jour un Madame Bovary en édition originale, un exemplaire assez désirable pour troubler une maison dès qu’on y découvre un envoi. Sur le faux-titre, deux initiales et un prénom : « G.F. à Édouard. » Rien de plus. Mais l’épouse avait décidé d’y voir quelque chose. Pour elle, G.F., c’était Gustave Flaubert. Et cet Édouard devenait aussitôt un intime, un élu, presque un confident. Jackpot.

Son mari, Édouard, paraissait moins ému. C’est souvent un signe.

Elle me demanda si l’envoi pouvait être authentique. La question réelle était ailleurs. Elle voulait qu’on lui confirme une histoire : un grand écrivain, un geste personnel, un supplément d’âme, et, si possible, un supplément de prix. Le vieux rêve bourgeois : la littérature et la valeur marchande enfin réconciliées.

Je regardai l’écriture. Puis le livre. Puis l’écriture encore. Ce n’était pas Flaubert. Ce n’était même pas un homme. Une lettre glissée dans le volume, puis une autre, réglèrent l’affaire.

G.F., c’était Georgette Fenouillet. Pas une femme de lettres. Une maîtresse.

La maîtresse de son mari, pour être exact. D’un mari qui s’appelait effectivement Édouard, et qui avait eu la maladresse — ou peut-être le goût pervers — de laisser dormir le livre dans sa bibliothèque conjugale.

Je n’eus pas besoin d’en dire beaucoup. Seulement ceci : non, madame, il ne s’agit pas d’un envoi de Gustave Flaubert ; oui, il s’agit bien d’un envoi privé ; et oui, tout indique que le destinataire est vraisemblablement votre mari.

Elle n’a pas crié. Les gens vraiment blessés crient rarement tout de suite. Elle a reposé le volume avec un soin parfait. Lui s’est mis à parler trop vite, ce qui est une manière comme une autre d’avouer. J’ai compris qu’il savait depuis le début ce que contenait ce livre et qu’il avait laissé sa femme rêver autour de l’erreur avec cette lâcheté molle propre aux hommes qui préfèrent l’embarras différé au courage immédiat.

Le livre fut remis dans son étui. Le mariage, je l’ignore. Mais ce jour-là, j’ai pensé qu’un envoi n’a pas besoin d’être illustre pour détruire un couple. Il lui suffit d’être exact.

Les livres détruisent ensuite les réputations, avec une économie admirable. Ils n’ont pas besoin de scandale. Ils ont besoin de temps, d’un peu de lumière, et d’un rapport rédigé sans lyrisme.

Il s’agissait d’un Gargantua lyonnais, reliure du XVIIIe siècle, annotations marginales attribuées à un lecteur humaniste du XVIe. Un universitaire avait bâti sur cet exemplaire un article applaudi, plein d’hypothèses hardies et de rapprochements subtils. On me demanda un examen indépendant.

J’ai regardé l’écriture non comme un paléographe amoureux, mais comme on regarde une serrure forcée. Quelque chose clochait dans l’occupation de la page. Pas l’encre. Pas le papier. Le geste. Cette main ancienne était trop consciente d’être ancienne. Elle imitait, savamment, avec culture, sans lourdeur. Le genre de fraude qui ne vise pas le novice, mais flatte l’expert.

Mon rapport fut sec, technique, presque ennuyeux. L’article cessa d’être cité. Puis d’être mentionné. Puis son auteur disparut du paysage sans scène ni éclat. On ne l’a pas brûlé ; on a seulement cessé de lui tendre des chaises. Les livres détruisent les réputations non en exposant les hommes, mais en retirant sous eux le plancher de leurs certitudes.

Ils détruisent aussi les libraires. Pas tous. Seulement ceux qui confondent rareté et immunité.

Un jeune professionnel s’endetta pour acquérir un Ulysses de 1922, couverture bleue, bel exemplaire, de ceux qu’on croit capables de se revendre tout seuls. Il comptait sur une rotation rapide, une belle marge, un acheteur américain. Il voulut un rapport. Je lui en donnai un.

Le dos avait été consolidé avec habileté, presque invisiblement. Travail propre, intelligent, mais travail tout de même. Je le mentionnai. L’acheteur lut, négocia, puis renégocia. La marge disparut. Quelques mois plus tard, la boutique ferma.

L’homme me reprocha mon zèle, mot commode pour désigner chez autrui ce qu’on redoute d’appeler honnêteté. Je lui répondis que l’omission est un zèle aussi ; elle travaille simplement pour une autre faillite, plus lente et plus sale.

Ce que détruit un Joyce, dans ces cas-là, ce n’est pas seulement un commerce. C’est la croyance enfantine selon laquelle un livre rare pardonnerait les détails. C’est l’inverse. Plus le livre est rare, plus le détail devient souverain.

Voilà ce que les livres détruisent quand on les laisse travailler : non les choses, mais les récits protecteurs. Le récit flatteur du propriétaire. Le récit amoureux du couple. Le récit savant du chercheur. Le récit commercial du libraire.

Ceux qui disent que la culture adoucit les hommes n’ont jamais assisté à une expertise où une date contredit un héritage, où une restauration ruine un discours, où une provenance abîme une lignée, où un envoi ramène un rêve conjugal à sa simple condition de malentendu. Ils parlent de littérature comme d’un parfum. Ils n’ont jamais senti l’odeur d’un dossier qu’on ouvre trop tard.

Je ne dis pas cela par amertume. J’ai simplement compris ceci : les livres ne sont pas des objets moraux. Ce sont des objets de pouvoir. Pouvoir d’argent, pouvoir social, pouvoir symbolique. Et tout pouvoir, tôt ou tard, casse quelque chose.

Le résumé cynique, si vous y tenez, le voici : ce que les livres détruisent, ce n’est pas la littérature. La littérature s’en sort toujours. Ce qu’ils détruisent, c’est l’échafaudage humain construit autour d’elle : les postures, les faux prestiges, les vanités en reliure pleine, les souvenirs arrangés, les pedigrees qu’on croyait présentables.

Les livres laissent faire.

Puis ils corrigent.

Et, dans ce métier, la correction laisse rarement tout debout.

CORSO — 094 LIV DES / 2026

La lettre du bibliophile

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À la manière de Lucas Corso : Les listes du président

François Mitterrand bibliophile: un texte inédit

Le matin du 10 mai 1981, après avoir voté à Château-Chinon, François Mitterrand est allé passer une heure chez son libraire, au manoir de Pron, dans la Nièvre. Il en est reparti avec du Flaubert et du Daudet, payés en espèces. Un courtier attendait dans la même maison depuis le petit jour, pour le compte d’un autre client.

Amis bibliophiles, bonjour.

Par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.

La première liste est arrivée par la poste, dans une enveloppe sans en-tête, un automne où je payais mon loyer avec des missions dont je n’étais pas fier. Six titres tapés à la machine. Pour chacun, le papier voulu, et rien d’autre : ni prix plafond, ni délai, ni signature. En bas, une adresse de secrétariat dans le VIIe et un numéro qui sonnait chez une femme dont je n’ai jamais su le nom de famille.

La première liste était tapée à la machine, la seconde était manuscrite.

J’ai travaillé vingt ans pour cet homme, et pendant les sept premières années je n’ai pas su qui il était. Un client qui garde le silence est un client qui garde ses habitudes. Les siennes étaient constantes : un grand texte de la littérature française en édition originale et sur grand papier, de préférence un livre qu’il avait déjà, si possible avec un envoi de l’auteur à quelqu’un. Rien d’antérieur à 1900. Le paiement se faisait en espèces.

J’ai su qui il était le 10 mai 1981, dans la Nièvre, et non le soir devant un poste comme le reste du pays.

J’avais tiré monsieur Oberlé de son lit au petit jour, au Manoir de Pron, pour un livre que cherchait un autre client. Il m’avait ouvert, puis il était retourné somnoler en me laissant seul avec ses rayons, ce qui dit assez ce qu’il pensait de mon affaire. Vers midi, une voix a appelé depuis la cour. Deux syllabes, sans façon, comme on hèle dans une ferme.

L’homme est entré avec un chauffeur et quelqu’un qui regardait les fenêtres. Il venait de voter à Château-Chinon. Il est resté plus d’une heure, il a feuilleté debout, et il a mis de côté du Flaubert et du Daudet.

Puis il a sorti de sa poche une bande de papier étroite, coupée dans un papier ordinaire, et il a écrit dessus sans rien poser sous sa main. J’ai reconnu l’écriture avant de reconnaître le visage. C’était celle de ma deuxième liste.

Le maître de maison a voulu lui faire cadeau des volumes. Il a refusé, et il a payé en espèces, comme il payait chez tous les libraires de Paris et comme il m’a payé pendant vingt ans. Je ne rapporterai pas ses paroles.

Nous nous sommes croisés dans le couloir. Il m’a laissé passer. C’est la seule fois où j’ai été à moins d’un mètre de cet homme, et je n’ai pas voté ce jour-là, faute d’être français.

François Mitterrand, portrait officiel de 1981
Portrait officiel de 1981, photographié dans une bibliothèque, un livre ouvert sous la main.

Le premier nom de la première liste était Péguy. Notre jeunesse, aux Cahiers de la Quinzaine, 1910, sur whatman. Il en existe douze. J’ai passé onze ans à les chercher, j’en ai localisé sept, j’ai pu en approcher deux, je n’en ai obtenu aucun. Il l’a trouvé sans moi, chez les libraires, comme n’importe quel amateur de son âge, et il l’a fait relier par Huser : la fiche jointe au volume porte deux maisons, Coulet et Faure et Loliée, et deux années. Il avait hésité un an.

Ma seule victoire en vingt ans porte le même nom d’auteur. L’Argent, suivi de L’Argent suite, aux mêmes Cahiers, 1913, deux volumes in-douze, un des quinze whatman. Je l’ai sorti d’une succession vaudoise où l’on m’a demandé si les deux tomes se vendaient séparément. Il l’a payé quinze mille francs en janvier 1988. Il avait dit au congrès d’Épinay, dix-sept ans plus tôt, ce qu’il pensait de l’argent et de tous ses pouvoirs.

Demi-maroquin rouge à coins, plats de papier marbré, tête dorée, reliure signée Alix.

Il allait chez Alix deux fois par an, et je l’ai attendu dehors plus souvent qu’à mon tour. Un homme qui pousse la porte d’un atelier de reliure deux fois par an pendant quinze ans n’y va pas pour le résultat, il y va pour l’odeur de colle. Sa femme reliait aussi, de ses mains.

Le seul livre que j’aie vraiment voulu pour moi, je l’ai perdu contre un cadeau. Il existe des Hommes de bonne volonté imprimés sur japon pour Max Fischer, l’éditeur de Flammarion : trente-trois volumes reliés en maroquin rouge doublé de soie par Miguet, et treize envois de la main de Jules Romains à Max et Madeleine Fischer. J’ai suivi cet exemplaire quatre ans, jusqu’à un coffre suisse. Un industriel qui vend de l’eau minérale n’a pas besoin de moi pour faire un cadeau : Antoine Riboud le lui a offert, et je n’ai pas été payé pour cette affaire-là.

Les livres qui comptaient le plus lui sont arrivés sans moi et sans argent. Mauriac lui a envoyé son De Gaulle avec cette ligne : « À François Mitterrand, qui ne sera pas d’accord, bien sûr… » Et il y avait, sur un rayon où je n’ai jamais eu à intervenir, un exemplaire des Justes de Camus : « À monsieur le ministre de l’Intérieur, en souvenir d’une juste cause, avec l’hommage déférent d’Albert Camus. » Juin 1954. Ils s’étaient connus dans la Résistance.

Un détail dont je n’ai jamais rien tiré : le japon des Fischer sent le buis, ce qui ne se produit qu’une fois sur cent et que personne n’explique.

Je l’ai revu huit ou dix fois en vingt ans, toujours debout, jamais chez lui. Il regardait les livres des autres avant de regarder les siens. Le contrat ne prévoyait pas de terme.

Et il y avait le premier de tous. Terre des hommes, Gallimard, 1939, offert par sa sœur Geneviève pour ses vingt-trois ans, au front, avec le souhait que l’angoisse de ces jours-là prépare des années victorieuses. Il l’avait signé au crayon. Il le lisait en mai 1940 quand il a été fait prisonnier, et le volume est revenu avec lui : la notice en tire un raisonnement solide, ce livre serait resté en Allemagne si l’homme n’en était pas sorti par ses propres moyens. Il est usé, la jaquette manque.

Les 29 et 30 octobre 2018, chez Piasa, sur un catalogue établi avec Jean-Baptiste de Proyart, six cent quatre-vingt-trois lots venus de cette bibliothèque sont passés en deux vacations pour un million et demi d’euros, contre quatre cent cinquante mille attendus, et j’ai lu les notices une par une comme on relit ses propres bordereaux.

Les trente-trois volumes de Romains, lot 578, sont partis à quarante et un mille six cent un euros. Le whatman de Notre jeunesse, lot 514, à vingt-neuf mille neuf cent un, et je suis bien placé pour dire qu’il les valait. Mes deux tomes de L’Argent, à dix mille quatre cents. Le Saint-Exupéry de sa sœur, lot 597, à sept mille cent cinquante.

Reste la chose que le catalogue décrit sans y insister, et dont j’avais vu un exemplaire s’écrire debout dans un couloir de la Nièvre. Dans presque chaque volume, il avait glissé une bande de papier étroite portant de sa main l’auteur, le titre, le prix payé, la date, le relieur et le prix de la reliure. Sur l’une d’elles : deux cent cinquante francs. Retournez la bande, et vous avez l’en-tête de l’Élysée, coupé en deux. Il a passé quatorze ans à découper le papier de la République en petits rectangles pour y noter des prix qu’il était le seul à devoir lire, et c’est la seule écriture de cette bibliothèque qui ne s’adressait à personne.

Je verse ceci au dossier. J’ai cherché douze exemplaires pendant onze ans ; il en a trouvé un tout seul en deux étés.

Note de la rédaction. Le Manoir de Pron et les règlements en espèces ne sont pas de l’invention de M. Corso : nous les avions rapportés ici il y a une douzaine d’années, en signalant la plaquette que la librairie d’Âpre-Vent avait tirée à cent exemplaires sur vergé azuré pour le salon du Grand Palais, et qui contenait un texte inédit sur le président bibliophile. Nos archives en gardent la trace.

GUILDE · LC/LISTES

La Guilde rappelle que ses arpenteurs travaillent pour des clients dont ils ignorent tout, disposition qui simplifie beaucoup la facturation et complique le reste.

Document classé : diffusion restreinte.

2 Commentaires

  1. Décapant, comme tous vos articles!
    Merci pour ces analyses au bistouri! Même si le sng gicle un peu partout!
    Les eclats font du bien, les éclaboussures aussi!

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