Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Cinq cents euros par an achètent au mieux deux ou trois livres anciens corrects, parfois un seul si l’on vise juste. En dix ans, une vingtaine de volumes ; en vingt ans, une cinquantaine. Celui qui dispose de 5 000 € par an construit dix fois plus vite, et ne joue pas le même jeu.

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Peut-on être bibliophile avec 500 € par an ?

Cinq cents euros par an pour les livres anciens.
C’est moins qu’un dîner dans un restaurant étoilé.
Moins qu’un week-end à l’hôtel.
Moins que ce que certains dépensent en un seul passage chez leur libraire favori.

Et pourtant, je pose la question sans détour : peut-on être bibliophile avec un budget aussi modeste ?

La question dérange. Elle sonne mal. Elle sent l’argent, donc le tabou. Tant mieux. Parce qu’à force de parler de passion, de goût et de transmission, on finit par oublier un détail trivial : la bibliophilie coûte cher. Et parfois beaucoup plus qu’on ne veut bien l’admettre.

Le mythe confortable de la bibliophilie démocratique

On aime raconter que la bibliophilie serait une passion ouverte, accessible à tous, affaire de patience et de flair plus que de moyens. C’est une belle histoire. Elle est largement fausse.

Oui, on peut acheter des livres anciens pour quelques dizaines d’euros. Des éditions populaires du XIXᵉ siècle, des reliures fatiguées, des volumes sans valeur marchande particulière. Mais soyons honnêtes : tout ce qui fait vibrer le discours bibliophilique dominant commence bien au-delà.

Les belles reliures ne se négocient pas à prix doux.
Les éditions originales rares dépassent vite les mille euros.
Les grands livres à figures, les exemplaires de provenance solide, les reliures signées : tout cela se situe hors de portée d’un budget annuel de 500 €.

On peut appeler cela de la bibliophilie modeste. On peut aussi reconnaître qu’il s’agit d’une autre pratique.

Le reste du calcul est sur le site : le nombre de volumes qu’on rassemble en vingt ans à ce rythme, les trois renoncements qu’impose un budget de 500 €, et la seule stratégie qui tienne encore debout à ce prix.

L’arithmétique, cette ennemie de la passion

Faisons un calcul simple.
Avec 500 € par an, on achète au mieux deux ou trois livres corrects. Parfois un seul, si l’on vise juste. En dix ans, une vingtaine de volumes. En vingt ans, une cinquantaine.

C’est respectable. Mais comparons avec un bibliophile disposant de 5 000 € par an. À ce rythme, en dix ans, il aura constitué une bibliothèque dix fois plus dense, plus cohérente, plus spectaculaire.

Et inutile d’évoquer ceux qui disposent de budgets à cinq chiffres. Ils ne jouent pas le même jeu. Ils écrivent l’histoire des collections pendant que les autres la lisent dans les catalogues.

Les compromis permanents

Avec un budget limité, chaque achat est un renoncement. On renonce d’abord à l’état. Les rousseurs deviennent “charmantes”, les coins émoussés “authentiques”. On apprend vite à transformer la contrainte en discours.

On renonce ensuite à la rareté. Les livres vraiment rares ne sont pas seulement rares : ils sont chers. Très chers. Il faut donc viser les marges, les seconds couteaux, les éditions tolérées mais jamais célébrées.

Enfin, on renonce souvent à la cohérence. Avec deux achats par an, difficile de construire une bibliothèque réellement pensée. On achète ce qui passe, ce qui entre dans le budget, ce qui console un peu.

Les stratégies du bibliophile sans argent

Cela ne rend pas la chose impossible. Cela la rend plus exigeante.

Il faut se spécialiser à l’extrême. Non pas “le XVIIIᵉ siècle”, mais un auteur mineur, un imprimeur, un type précis de reliure. Plus le territoire est étroit, plus il devient praticable.

Il faut chasser. Longtemps. Mal. Brocantes, ventes locales, catalogues mal rédigés. Développer un œil fatigué mais attentif. Passer beaucoup de temps pour économiser peu.

Il faut surtout apprendre la patience. Attendre des années pour un seul livre. Renoncer souvent. Savoir dire non, même quand l’envie est là.

Ce n’est pas romantique. C’est une discipline.

Le plaisir est-il proportionnel au prix ?

On aimerait répondre non. On aimerait croire que le plaisir du bibliophile ne dépend pas du montant de la facture. Mais soyons honnêtes : il existe une différence qualitative entre un livre à 30 € et un livre à 3 000 €. Le frisson n’est pas le même. Le rapport à l’objet non plus. La densité matérielle, historique, symbolique est incomparable.

Cela ne signifie pas que le plaisir est réservé aux riches. Mais cela signifie qu’il n’est pas distribué équitablement.

La frustration, cet angle mort

On parle peu de la frustration. Elle est pourtant omniprésente chez le bibliophile aux moyens limités. Cette sensation de toujours arriver trop tard, trop bas, trop court. Les catalogues deviennent des vitrines inaccessibles. Les ventes aux enchères des spectacles cruels. Les réseaux sociaux, un accélérateur de comparaison permanente.

Certains finissent par se convaincre que la richesse corrompt le goût. C’est parfois vrai. Souvent, c’est une consolation.

Peut-on être bibliophile sans posséder ?

C’est la vraie question de fond. La bibliophilie est-elle nécessairement liée à la possession ? On peut aimer les livres anciens sans les acheter. Les étudier, les consulter en bibliothèque, les admirer en exposition. Cette bibliophilie-là est moins spectaculaire, moins reconnue, mais tout aussi réelle.

Le problème est que le milieu valorise la possession. Elle reste le sésame implicite de la légitimité.

Alors oui : on peut être bibliophile avec 500 € par an.
Mais pas sans concessions. Pas sans frustration. Pas sans accepter de rester à la périphérie du jeu.

L’argent compte. Énormément. Le nier, c’est mentir aux débutants. Un bibliophile fortuné aura toujours plus de choix, plus d’accès, plus d’objets désirables. Ce n’est ni immoral ni scandaleux. C’est un fait. La seule liberté réelle du bibliophile modeste est ailleurs : dans le sens qu’il donne à sa pratique. Lire mieux. Choisir plus finement. Refuser la course. Construire lentement, sans illusion.

Conclusion (sans pathos)

La bibliophilie est un monde à deux vitesses.
Ceux qui achètent.
Et ceux qui regardent, attendent, négocient avec leurs limites.

On peut en souffrir.
On peut s’en accommoder.
On peut même en faire une force.

Mais à condition d’être lucide.

Avec 500 € par an, on n’entre pas dans le temple. On circule dans ses couloirs. On écoute. On apprend.
Parfois, on emporte un fragment.

Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas tout.

GdB — ECO/FIN-500

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Ces bibliophiles qui aiment les livres fermés

Ces bibliophiles qui aiment les livres fermés

Un amateur peut parler des mors et des doublures pendant une heure sans jamais ouvrir le volume qu’il tient. Le maroquin ancien se commente vite et n’engage aucun jugement littéraire, ce qui le rend très sociable. Le texte oblige à dire si le livre est bon ou surestimé, et devant témoins.

Le culte de la belle reliure est-il une façon d’éviter la littérature ?

Par Mathieu Lenoir, bibliophile récent, lecteur vorace, collectionneur sans héritage et sans excuses.

Amis bibliophiles, bonjour.

Disons-le brutalement : bien des amateurs de reliures ne lisent pas.

Ou plus exactement : ils lisent de moins en moins à mesure qu’ils parlent mieux des dos, des mors, des dentelles, des doublures, des gardes, des palettes, des filets, des nerfs, des témoins, des chemises et des étuis. Tout ce qui leur permet d’approcher le livre sans avoir à se mesurer trop longtemps à ce qu’il contient.

Je sais : la formule est injuste. C’est pour cela qu’elle est utile.

Je ne vise évidemment ni les relieurs, qui ont leur art, leur métier, leur histoire, ni les amateurs intelligents pour qui la reliure est un prolongement du texte, une manière de l’interpréter, parfois même de le relire. Ceux-là existent. Ils sont rares, souvent discrets, et généralement plus intéressants que leurs bibliothèques.

Non, je vise une autre espèce, très répandue, très polie, très bibliophile : l’amateur dont l’émotion devient visiblement plus intense à mesure que le livre se ferme.

Le livre ouvert le met en danger.
Le livre fermé le rassure.

Ouvert, il faut parler du texte. Il faut dire si l’ouvrage est bon, faible, décisif, surestimé, vivant, encore lisible, ou simplement célèbre par habitude. Il faut donc risquer un jugement. Et un jugement sur la littérature est toujours un peu compromettant : on peut s’y tromper, s’y exposer, s’y contredire, y paraître moins savant qu’on ne le croyait.

Fermé, au contraire, le livre redevient un objet socialement très sûr. On peut admirer la peau, la fraîcheur, l’exécution, la signature, la doublure, les coins, le décor, l’harmonie d’ensemble. On entre alors sur un terrain infiniment plus confortable : celui de l’admiration matérielle.

Le reste est sur le site : pourquoi la littérature reste démocratique quand la reliure ne l’est pas, ce qu’un lecteur sans fortune peut encore gagner contre un amateur mieux installé, et le moment où une bibliothèque cesse d’être lue pour devenir un décor.

La reliure est plus sociable que la littérature.

Elle se montre mieux. Elle circule mieux. Elle s’explique plus vite. Elle fournit, dès le premier regard, un motif d’enthousiasme immédiatement partageable. Même les gens qui n’ont rien lu peuvent parler cuir. Il suffit d’un peu de vocabulaire, d’un peu d’assurance, et de cette gravité légère que prennent les hommes dès qu’ils effleurent un maroquin ancien.

La littérature, elle, complique tout. Elle introduit du temps, de la nuance, des hiérarchies instables, du désaccord, parfois même du goût personnel. Quelle imprudence.

J’en suis donc venu à soupçonner ceci : chez certains bibliophiles, le culte de la belle reliure n’est pas le complément de la littérature ; c’est son évitement élégant.

La reliure permet de continuer à parler du livre sans avoir la grossièreté d’entrer dans le texte.

Et c’est évidemment très commode.

Car enfin, la littérature a quelque chose de presque démocratique. Un lecteur obscur, sans fortune, sans bibliothèque spectaculaire, sans maroquin, peut encore avoir raison contre un amateur mieux installé. Il peut aimer un grand texte en édition pauvre. Il peut préférer un livre fatigué mais vivant à un exemplaire superbe d’un ouvrage secondaire. Il peut même, scandale suprême, parler de l’auteur avant de parler du relieur.

La reliure remet un peu d’ordre dans ce désordre.

Elle rétablit la hiérarchie visible. Elle rend le mérite immédiatement perceptible. Elle donne au goût la forme rassurante de la dépense, du travail d’atelier, du bel état, de la continuité patrimoniale. Elle permet de faire rentrer la littérature dans un système d’apparences où tout le monde retrouve ses repères.

Le texte est souverain en principe.
Le maroquin règne en pratique.

Il suffit d’écouter certaines conversations. On vous parlera d’un volume pendant dix minutes avec des trémolos très experts : reliure de telle époque, dentelle remarquable, doublure charmante, exemplaire très frais, admirable marge, provenance séduisante, étui discret, chemise parfaitement ajustée. Puis, à la fin, comme un détail presque accessoire, on ajoutera que le livre est “de” tel auteur.

On sent alors très bien l’ordre réel des passions.

Le texte est là pour justifier la reliure.
La reliure n’est plus là pour servir le texte.

Et qu’on ne dise pas que j’exagère. Toute la sociabilité bibliophile pousse dans ce sens. Une reliure se voit sur un rayon. Elle se compare. Elle se photographie. Elle se cote. Elle se montre à un ami sans qu’il soit nécessaire de lui imposer la lecture de trois cents pages. La littérature, elle, a la mauvaise habitude de ne pas tenir debout toute seule dans une vitrine.

On entre par la littérature.
On finit parfois dans l’ameublement.

Je ne connais pas de formule plus juste.

Il suffit de regarder certaines bibliothèques privées. Tout y est impeccable. Les dos sont superbes. Les harmonies de tons sont savantes. Les séries sont tenues avec un soin presque militaire. L’ensemble inspire l’admiration, et même une forme de respect silencieux. Puis une question, légèrement inconvenante, vous vient à l’esprit : qu’a-t-on lu ici, au juste ?

La bibliothèque ne répond pas. Elle présente très bien.

Et c’est toute l’affaire. Beaucoup de bibliophiles aiment les livres comme d’autres aiment les fauteuils : pourvu qu’ils soient beaux, rares, bien couverts, et qu’on n’y touche pas trop. Le livre cesse alors d’être un compagnon de lecture pour devenir un élément de décor savant, un signe de stabilité culturelle, un morceau d’intérieur réussi. Il ne sert plus à troubler l’esprit ; il sert à tenir le mur avec distinction.

Je sais que cela paraît cruel. Mais c’est souvent vrai.

La belle reliure a sur la littérature un avantage décisif : elle offre un plaisir visible. Or les milieux cultivés aiment beaucoup les plaisirs visibles, pourvu qu’ils restent assez raffinés pour ne pas paraître vulgaires. Un beau livre relié permet exactement cela. On peut jouir de la matière, du prix, de la rareté, de la distinction, de la conservation, tout en continuant à prononcer avec gravité le mot “littérature”, qui donne à l’ensemble une sorte d’onction morale.

C’est une opération admirable.

Elle permet de déplacer la passion du texte vers l’objet sans perdre le prestige attaché au texte. On cesse peu à peu de lire des œuvres ; on entretient des exemplaires. On admire la forme matérielle de l’esprit avec un zèle croissant, à mesure qu’on fréquente moins l’esprit lui-même.

À la longue, un phénomène assez drôle apparaît. Les bibliophiles les plus passionnés de reliure deviennent souvent incapables de parler simplement d’un livre. Ils n’en parlent qu’habillé. Le texte ne leur apparaît plus nu. Il leur faut le maroquin, la provenance, le bel état, le chiffre doré, la signature d’atelier. Sans cela, le livre semble presque incomplet, comme s’il lui manquait non un écrin, mais sa véritable raison d’être.

Et pourtant, une reliure somptueuse ne transforme pas un texte faible en chef-d’œuvre.

Il faut redire cette banalité, tant le milieu travaille à l’oublier. Il suffit qu’un amateur fortuné du XIXe siècle ait jugé bon de faire habiller de maroquin un ouvrage de troisième rang, d’y pousser ses armes ou son ex-libris, et le voilà bientôt regardé comme un volume considérable. Le cuir lui donne de la gravité, la provenance de l’autorité, le temps de la patine. Mais enfin le pauvre texte, lui, n’a pas bougé.

Beaucoup de tromblons deviennent ainsi des trophées.

Il faut voir comme la reliure sait produire du respect autour de choses qui, sans elle, susciteraient à peine la curiosité. Des livres médiocres deviennent “intéressants”. Des ouvrages secondaires deviennent “désirables”. Des textes inertes prennent soudain l’air d’appartenir à une civilisation supérieure, simplement parce qu’ils ont été merveilleusement cousus, couverts et doublés.

Le maroquin donne parfois du génie à des livres qui n’avaient demandé qu’un peu d’indulgence.

On me répondra que la reliure est un art, et que cet art mérite qu’on l’aime pour lui-même. Évidemment. Mais précisément : qu’on l’aime pour lui-même, alors. Qu’on cesse de faire comme si cette passion restait automatiquement une passion littéraire. Il y aurait même quelque chose de plus honnête, et presque de plus sympathique, à dire franchement : j’aime les beaux objets du livre plus que les livres eux-mêmes.

Ce serait clair. Ce serait net. Ce serait beaucoup moins hypocrite.

Car le malentendu commence lorsque l’amateur de reliures veut bénéficier du prestige de la lecture sans en subir les fatigues. Il lui faut le titre d’ami des lettres, mais il préfère très visiblement les charmes de l’enveloppe. Il aime le livre, oui, mais surtout lorsqu’il ne l’oblige pas à se confronter trop longtemps à la prose qu’il protège.

Lire est une activité assez brutale pour une belle reliure. On l’ouvre. On la manipule. On la fatigue. On use ses charnières, on marque le papier, on rompt l’immobilité parfaite où elle se tient si bien. Le lecteur véritable a donc avec le bel exemplaire une relation forcément ambiguë : plus il lit, moins il conserve intact. Le bibliophile amoureux de la perfection matérielle finit logiquement par développer une forme de pudeur qui ressemble beaucoup à de l’abstinence.

Certains volumes sont tant admirés fermés qu’on finirait presque par trouver indécent de les ouvrir.

Le paradoxe est ravissant. Plus un livre devient bibliophiliquement parfait, moins il redevient simplement un livre. Il prend une autre nature. Il devient pièce, objet, témoin, fleuron, sommet d’un rayon, occasion de notice, sujet de conversation, parfois même argument d’existence sociale. On ne lui demande plus d’être lu ; on lui demande d’être là.

Et il est là, en effet. Magnifiquement.

J’ajouterai une cruauté de plus : la reliure plaît aussi parce qu’elle réduit le risque du jugement personnel. Devant un auteur, il faut penser. Devant un grand relieur, il suffit souvent d’acquiescer avec compétence. La littérature vous oblige à un rapport intime, conflictuel, variable. La reliure vous autorise une admiration plus stable, plus codée, plus collective. C’est une manière très élégante de remplacer l’expérience par le consensus.

La reliure protège du doute littéraire.

Et beaucoup de gens aiment profondément être protégés du doute, surtout dans les milieux qui parlent sans cesse de goût.

Il ne faut donc pas se raconter d’histoires. Une partie du culte bibliophile de la belle reliure relève d’un déplacement pur et simple. On dit aimer les livres ; on aime en réalité ce qui les fixe, les clôt, les hiérarchise et les rend socialement plus lisibles. On dit aimer la littérature ; on aime surtout le moment où elle devient meuble, patrimoine, signe et surface.

Ce n’est pas honteux. C’est même très distingué. Mais il faudrait au moins l’admettre.

Je reconnais bien volontiers que cette dérive a son charme. Le cuir sent bon. Les harmonies de tons flattent l’œil. Les ateliers racontent une histoire. Les signatures de relieurs, les grandes provenances, les doublures admirables, tout cela compose un monde extrêmement séduisant. Je comprends parfaitement qu’on puisse s’y perdre. Beaucoup s’y perdent avec grâce.

Mais qu’ils ne viennent pas ensuite donner des leçons de littérature à ceux qui lisent des volumes mal reliés.

Il y a parfois plus de vie dans un broché fatigué que dans toute une travée de maroquins impeccables. Il y a plus de présence dans un livre annoté, habité, relu, discuté, que dans un exemplaire sublime dont on admire depuis trente ans le dos sans avoir jamais dépassé la page de titre. La grande bibliothèque décorative impressionne ; elle ne convainc pas toujours.

Au fond, ce qui me gêne n’est pas qu’on aime la reliure. C’est qu’on la laisse, si souvent, prendre la place de ce qu’elle prétend servir. Une reliure devrait accompagner, souligner, protéger, prolonger un texte. Elle devient trop souvent un écran, une revanche de la surface, un moyen très chic d’éviter le corps à corps avec la littérature.

C’est peut-être pour cela que tant d’amateurs de reliures parlent si bien des livres et si peu de ce qu’ils ont lu.

Ils ne mentent pas tout à fait. Ils déplacent simplement l’objet de leur ferveur.

Et puis, il faut leur rendre cette justice : grâce à eux, quantité de textes médiocres nous sont parvenus dans des conditions splendides.

C’est déjà une manière de sauver la littérature, même par erreur.

Cote de bibliothèque de la Guilde des Bibliopolicés :
GdB — SOC/REL-07

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7 Commentaires

  1. La bibliophilie est une culture. Elle a ses référents, ses codes, ses modes. Mais elle ne saurait se passer du socle que constitue la connaissance des livres, des textes, et de leur histoire.
    Il y a quelques collectionneurs très fortunés, qui achètent des livres à plusieurs dizaines de milliers d’euros, et qui sont pourtant incapables d’en parler ; ils seraient sans doute bien en peine de décrire la raison précise pour laquelle ils possèdent tel ou tel exemplaire de tel ou tel livre. Ces collectionneurs font parfois appel à des courtiers, à des intermédiaires (bien entendu, il exist eaussi des amateurs très fortunés qui sont très érudits !)

    Les bibliophiles sincères, même les plus impécunieux, savent parler de leurs achats. Ils sont en mesure de décrire quel force d’attraction les a conduit à faire leur choix. Ils savent rendre passionnant et plaisant un petit ouvrage à 50€. Ils en parlent avec science et avec émotion. Pour moi, c’est cela la bibliophilie : l’érudition augmentée par l’émotion. Ces deux données me paraissent inséparables. Et la connaissance, l’érudition, le savoir historique, c’est ce qui permet de rendre émouvant un ouvrage dont la valeur pécuniaire peut être modeste. De ce point de vue, les catalogues que rédigeait le libraire André Jammes (récemment disparu) étaient pour moi des modèles d’un genre assez rare : les livres plus chers faisaient parfois l’objet de notices courtes (parce qu’il n’y avait pas forcément grand chose à en dire tant ils étaient connus), tandis que certaines pièces bien plus modestes pouvaient être défendues par de longues notices pédagogiques. L’intérêt de la notice n’était pas nécessairement proportionnel au prix de vente affiché.

    C’est la lueur dans les yeux qui distingue le bibliophile du bibliothécaire. Il existe pourtant quelques rares exemples de conservateurs de bibliothèques qui connaissent et maîtrisent les codes de la bibliophilie et qui se comportent avec la collection dont ils ont la garde comme de véritables bibliophiles, anxieux de l’enrichir. Ils savent discuter d’égal à égal, en toute franchise et en confiance avec les libraires (qu’ils respectent), mais ne se laissent pas berner. Ils sont inventifs, attentifs, aguerris au dépouillement des catalogues. Ils ont l’oeil et le sens des opportunités. Ces « bibliophiles d’état » sont assez rares mais ils existent. Je suppose qu’ils doivent être très malheureux quand ils prennent leur retraite…

  2. Désir et frustration sont inséparables. Et il suffit pour s’en convaincre de regarder comment un enfant qui rêvait depuis des mois du jouet offert à noël s’en détourne bien vite pour désirer un autre jouet. Si j’étais riche à millions je pourrais sans délai me rendre chez un libraire prestigieux et me constituer en une après-midi une bibliothèque entière de tout premier ordre. Mais, serais-je collectionneur ? Collectionner ne serait-ce pas plutôt une aventure qui réclame du temps ? Et plus que le résultat (la bibliothèque) ne serait-ce pas la quête elle-même ?
    Il n’en reste pas moins absolument exact que de faibles moyens financiers rendent la quête plus ardue. Toutefois, si le temps c’est de l’argent je puis témoigner qu’en consacrant beaucoup de temps à ses recherches on réalise un nombre significatif de chopins, lesquels compensent largement les limites du compte en banque. Pour ne citer que 2 exemples relativement récents : un classique du 17ème dans une reliure parfaite signée Chambolle-Duru pour 20 euros et un atlas du 16ème siècle à 200 euros. Alors oui il ne fait aucun doute que ce n’est pas ainsi qu’on « écrit l’histoire des collections ». Une bibliothèque constituée grâce à la bonne fortune peut renfermer des trésors mais brille inévitablement par son éclectisme (façon polie de dire que question cohérence on repassera).
    Paradoxalement cela pousse à développer ses connaissances bibliophiliques, sans quoi on passe à côté de livres exceptionnels parce qu’on s’avère incapable de les distinguer des ouvrages ordinaires. Il faut savoir différencier l’EO rarissime de la contrefaçon courante, l’ex-libris ou les armes célèbres de la marque de provenance sans histoire.
    Enfin, j’avoue m’interroger quant à la pertinence de la métaphore du temple utilisée en conclusion. Le bibliophile désargenté restera certes toujours à la porte de la « haute bibliophilie », mais cette dernière est-elle la quintessence de la bibliophilie ou simplement une forme parmi d’autres de bibliophilie ? A vrai dire je n’en sais rien. Mais, j’aime à penser que les différentes formes de bibliophilie, si tant est qu’elles soient menées avec passion, partagent une égale dignité.
    Quoi qu’il en soit, merci pour cet article stimulant.

  3. Mais aussi…
    Pour construire la collection qui lui ressemble, le collectionneur se fait souvent vendeur. Et les gains réalisés alimentent sont aussitôt réinvestis… ce qui me permet de prétendre à mon épouse que ma collection (… de tire-bouchons) ne coûte rien !
    Et puis la quête fait vivre, quand l’envie de l’autre, incurable maladie, vous tue.

  4. Pour cela qu’il faudrait finalement distinguer les possesseurs bibliophiles et les amateurs bibliophiles au sens noble d’amateur. Avec de bons budgets pas difficile de briller et d’amasser en bibliophilie, mais finalement les acheteurs d’exemplaires somptueux, de belles provenances bien reliés avec parfois des moyens sans limites sont ils plus au fait de la bibliophilie que des amateurs impécunieux ? Ils ont plus de moyens, mais souvent beaucoup moins de temps. Seuls ceux qui cumuleraient moyens, temps et gout auraient une chance de devenir de grands bibliophiles dans les deux sens du terme, bien connaitre les livres et collectionner de grands livres.

  5. ah, le budget ! c’est toujours un problème, quel que soit son montant. Avec un petit budget on regarde ce qui est à notre portée, comme par exemple les illustrés de « demi-luxe », les productions de Mornay, Cyral, par exemple. On regarde aussi, sans y toucher, les livres plus chers. Ensuite, si nous avons la chance d’arriver à augmenter le budget, on se limite moins, on regarde les bonnes éditions XVIIIe, Eisen, Moreau, les éditions originales relativement courantes. En continuant à lorgner sur la catégorie suivante, les dessins, les éditions originales des grands classiques. Ensuite, si par chance le budget arrive encore à se développer, on cherche ces fameuses éditions originales, les Contes de la Fontaine des Fermiers Généraux. En regardant avec envie les exemplaires de grande provenance, en maroquin d’époque. Ensuite… bon, je m’arrête là. Le budget, quel qu’il soit, est toujours trop limité !!

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