Un Filou à l’Honneur…. ou les tribulations de l’académicien Chasles

Amis Bibliophiles bonjour,

Dimanche dernier je vous parlais de Fortsas, et de sa vente imaginaire… Ca se confirme, le dimanche est le jour des filous. En voici un autre…

Du livre ancien au manuscrit, il n’y a que quelques pas… Et du manuscrit tel que le conçoivent les bibliophiles (relié, etc.) à l’autographe, le chemin est encore plus court.

A l’heure des filouteries et autres canulars (Fortsas, Libri), je ne peux résister à conter les exploits assez comiques de Vrain-Lucas. Son histoire a défrayé la chronique vers 1860-1870.

Vrain-Lucas était un faussaire particulièrement doué, facétieux et sûr de lui, ce qui finît naturellement par le perdre. Il écrivît en effet plus de 27000 (oui, vous avez bien lu), 27000 lettres de personnages célèbres dont Pascal, mais aussi… de Charlemagne, Pythagore, Alexandre Le Grand, Cicéron, Jules César et Cléopâtre… écrites en vieux français!!!

L’escroquerie qui le rendît célèbre se fît aux dépens du célèbre mathématicien Chasles auquel Vrain-Lucas, à partir de 1861, vendît une grande quantité de lettres. Stimulé par la naïveté de l’acheteur, il lui vendît les lettres d’Alexandre le Grand à Aristote (!), la correspondance amoureuse de Jules César à Cléopâtre (!), celle entre Lazare et Saint-Pierre, excusez du peu… à ceci vinrent s’ajouter les pensées des plus grands personnages de l’histoire tels que Ponce Pilate, Jeanne d’Arc, Marie-Madeleine, Pascal, etc.

Le tout, est c’est là que cela commence à être savoureux, en ancien français (Jules César, visionnaire, le maîtrisait visiblement aussi bien que Saint-Pierre ou Cléopâtre et Judas…), et sur un ancien papier…

Chasles le polytechnicien « gobait » le tout avec le féroce appétit que peuvent avoir les collectionneurs quand la névrose pointe le bout de son nez. Cela dura 8 ans, soit environ si vous faites le calcul… 8 lettres par jour.

Si on s’interroge sur la quantité de travail que cela a dû supposer, on ne peut que rester abasourdi par la naïveté du grand homme, qui y laissa 150 000 francs or, une somme considérable pour l’époque.

Et cela aurait pu durer de nombreuses années encore si Vrain-Lucas n’avait proposé à Chasles deux lettres adressées par Pascal à Robert Boyle, et dans lesquelles il apparaissait que Pascal connaissait la loi de la gravitation avant que Newton ne la formule. Chasles offrît ces deux lettres à l’Académie des Sciences et l’Europe de la science se passionna pour cette découverte… mais le soufflé retombât rapidement et la falsification fût découverte.

Rapidement confondu, Vrain-Lucas fût condamné à 2 ans de prison et 500 francs d’amende, mais Chasles fût contraint de venir témoigner, ce qui le ridiculisa auprès de la communauté scientifique.
Au delà des questions que je me pose toujours face à un envoi, une lettre ou un autographe, cela pose la question de l’humilité dont devrait toujours se draper bibliophiles et aux autres passionnés.

Ainsi, histoire véridique, j’ai un jour entendu deux personnes discuter à Drouot au sujet d’un livre. L’une des deux déplorait le fait que le livre qu’avait acheté la seconde ne porte pas d’envoi (texte ou signature autographe de l’auteur)… son interlocuteur lui a répondu avec un sourire entendu « pas encore… ». Je pense que c’était de l’humour mais cela m’a laissé rêveur.

En bibliophilie comme en tout… méfions-nous des imitations, surtout si on nous propose un rare traité de cuisine néhanderthalien rédigé en vieux français!

Sacré Chasles!HOuvrage présenté : Histoire du Gouvernement de Venise, 3 volumes in-12, veau glacé, 1705, de très nombreuses planches

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Labarraque, Maxime du Camp, un chameau, un empereur, un roi et l’eau de Javel

Labarraque, Maxime du Camp, un chameau, un empereur, un roi et l'eau de Javel

Amis Bibliophiles bonjour,
Chameau, dromadaire, chameau, dromadaire… La question s’était posée sur le blog suite à l’article de Bernard sur Charles Perrault, mais elle avait également suscité la curiosité de René qui voudrait vous présenter un tout petit opuscule, mince par la taille mais d’une importance capitale par son contenu.Le 15 septembre 1915, La Chronique Médicale publiait cette lettre inédite de Maxime Du Camp, qui se piquait de quelques notions médicales.
« Louis 18 était si gâté et dégageait une telle infection que nul n’osait approcher du cadavre ; on fit venir Labarraque, pharmacien célèbre de ce temps, membre du conseil de salubrité, etc., et inventeur du fameux chlorure désinfectant qui porte son nom. Il trempa un drap dans le susdit chlorure, et le tendant devant lui comme une sorte d’écran, il marcha jusqu’au cadavre et le couvrit tout entier. Pendant près d’une heure, il l’aspergea de chlorure; puis, requis par le grand maitre des cérémonies de procéder à l’embaumement, et voyant le grand maitre s’éloigner, il lui fit observer que sa charge le forçait à recevoir les entrailles du roi sur un plat d’or ou d’argent (?). Le grand maitre n’y consentit pas et l’autopsie fut plus que rapide.
J’ignore le nom du grand maitre. Voilà, cher ami, ce que ma mémoire me rappelle et encore je n’affirme pas pour le dernier fait relatif aux entrailles de ne pas faire confusion, car voilà que j’ai souvenir d’avoir lu quelque chose d’approchant touchant la mort de Louis 15. Vous pourrez facilement vérifier le fait et voir si je fais erreur.
Quant au chlorure et à Labarraque, j’affirme : c’est ce dernier qui m’a conté l’anecdote.
Max. »
L’article de la Chronique était intitulé : Vieux-Neuf médical. La liqueur de Labarraque.Voilà qu’il se relève d’un discrédit, d’ailleurs injustifié, ce vieux médicament de nos pères, qui rend actuellement tant de services dans le traitement des blessures, Il n’est, à vrai dire, de meilleur désinfectant des plaies et l’on ne s’explique guère pourquoi on a été si longtemps à l’oublier.
L’inventeur de la recette n’était pas le premier venu : Antoine Germain Labarraque était un chimiste de renom, pharmacien de l’Empereur, puis de Louis XVIII avant de procéder, comme nous l’avons lu, à la désinfection de son cadavre.
Né en 1777, arraché à ses études par la guerre, il s’engage a 18 ans dans les armées de la République où il fut distingué en raison de ses connaissances chimiques. Les pharmaciens militaires étant rares et les autorités militaires n’étant pas trop regardantes, le sergent Labarraque fut nommé pharmacien, puis pharmacien en chef de l’hôpital espagnol de Barra. Il avait vingt ans.
Licencié après une longue maladie, il suivit à Montpellier les cours de Chaptal et à Paris ceux de Vauquelin. Il fut reçu officiellement pharmacien en 1805 et sur les conseils de Cadet de Cassicourt étudia le chlore et ses applications.
Ses recherches conduisirent Labarraque à employer le « chlorure d’oxyde de soude et de chaux », obtenu par l’action du chlorure de chaux sur le carbonate de soude, pour traiter dans les boyauderies les intestins animaux, matériaux éminemment sujets à la pourriture. L’un des produits de la réaction faisait cesser toute putréfaction.
Les expériences du pharmacien firent sensation. On le sollicita pour le nettoyage des écuries de l’armée, on brûlait jusqu’alors tout le matériel contaminé. On appliqua ses chlorures à l’assainissement des Halles, des abattoirs, des hôpitaux, des amphithéâtres. On en fit usage dans les étables et les égouts.
Il publia donc, en 1825, le petit ouvrage intitulé De l’Emploi des Chlorures d’Oxide de Sodium et de Chaux. Plaquette de 48 pages, imprimée à Paris par Madame Huzard. Petit ouvrage fort rare et dont la couverture est presque toujours absente.
Le présent exemplaire comporte un envoi au Dr Récamier.
Durant l’épidémie de choléra de 1832, de nombreux Parisiens durent leur salut à l’usage de ce premier et précieux désinfectant. L’année suivante ce fut encore Labarraque qui participa à l’exhumation des combattants de Juillet, ensevelis à la hâte sous les plates-bandes du Louvre.
Le chlorure d’oxyde de sodium fut livré en flacons avec le mode d’emploi :  » Soit pour panser les plaies de mauvaise nature, soit comme moyen d’assainissement des lieux insalubres… « 
Labarraque mourut, riche et décoré en 1850, des suites d’une attaque d’apoplexie. Cette précieuse « liqueur », qui n’est autre qu’une solution d’hypochlorite de sodium, fut d’abord tout naturellement connue sous le nom « Eau de Labarraque » puis sous celui d’ « Eau de Javel ».
En effet, avant Labarraque, un autre chimiste français célèbre, Claude Berthollet avait étudié les propriétés oxydantes du chlore et des hypochlorites pour un tout autre usage, celui du blanchîment des toiles textiles. Sa manufacture de produits chimiques se trouvait à Paris dans le quartier de Javel.
Si le pauvre Claude Perrault, hélas trop tôt disparu, avait connu l’Eau de Labarraque quand il a procédé à la dissection de son chamadaire septique, il eut conservé la santé, pour la plus grande gloire de la Science.
Merci René,H

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