Un bibliophile doit-il lire ses livres ?

Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des usages, des marges et des mythologies bibliophiliques de la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Il existe, dans toute bibliothèque digne de ce nom, une frontière invisible que l’on ne formule presque jamais, mais que chacun ressent confusément : celle qui sépare les livres que l’on lit des livres que l’on possède. Les premiers vivent avec nous. Les seconds vivent devant nous.

Un livre de poche se glisse dans un manteau, s’ouvre dans le métro, se pose face contre table sans drame excessif. Il accompagne le quotidien. Il accepte l’oubli provisoire et les reprises brusques. Il peut être remplacé. Il est conçu pour être manipulé, transporté, parfois malmené.

À l’inverse, un in-8° du XVIIᵉ siècle, en vélin légèrement gondolé par le temps, n’“accompagne” pas : il attend. Il suppose une table stable, des mains sèches, une lumière attentive. Il réclame une disposition d’esprit particulière. On ne le lit pas distraitement.

Or le trouble commence lorsque ces deux univers se rencontrent. Que faire d’une édition originale des Essais de Michel de Montaigne ? A-t-il un sens de lire dans son lit une édition originale de Germinal d’Émile Zola alors que le texte existe, impeccable, en collection de poche ? La question n’est pas anecdotique. Elle touche au statut même du livre ancien dans notre modernité.

Nous avons longtemps confondu le livre avec le texte qu’il porte. C’était naturel : avant la multiplication des rééditions, posséder un livre signifiait posséder le texte, et le lire nécessairement dans la matérialité qui nous était donnée.

Aujourd’hui, le texte circule indépendamment de son support: il existe en éditions critiques, en formats numériques, en tirages accessibles et fiables. Le livre ancien, lui, demeure unique, situé, inscrit dans une histoire matérielle singulière. Lire Montaigne en poche, c’est lire Montaigne. Ouvrir une édition ancienne, c’est lire Montaigne — et lire en même temps la manière dont Montaigne fut donné à lire à ses contemporains.

Cette distinction est décisive.

L’édition moderne est souvent plus sûre du point de vue philologique. Elle corrige des coquilles, signale des variantes, restitue des états successifs du texte. Elle offre un confort typographique que l’édition ancienne ne cherchait pas toujours. En ce sens, si l’objectif est la compréhension du texte, l’édition moderne l’emporte fréquemment. L’édition ancienne, elle, apporte autre chose : une expérience historique, tactile, presque archéologique. Le grain du papier, la densité de l’encre, l’équilibre des marges, parfois les annotations d’un lecteur ancien, tout cela compose une seconde lecture, silencieuse mais réelle.

Faut-il pour autant lire l’édition ancienne comme on lirait un poche ? L’intuition selon laquelle plus un livre est rare, plus il devrait être lu dans sa forme originale, mérite d’être examinée avec nuance.

Elle est parfaitement fondée lorsqu’aucune réédition moderne n’existe. Combien de traités scientifiques mineurs, de pamphlets oubliés, de brochures locales n’ont jamais été repris ? Dans ces cas-là, la lecture de l’original n’est pas un caprice bibliophilique ; elle est une nécessité intellectuelle. Le texte ne vit que dans sa matérialité d’origine. Lire devient alors un acte de sauvegarde.

Il en va de même pour certains ouvrages où la forme participe du sens. Un livre illustré, un volume typographiquement audacieux, un ouvrage dont la mise en page constitue un dispositif esthétique ne peut être réduit à son texte nu. La reproduction moderne, si fidèle soit-elle, n’abolit pas la perte. L’original conserve une dimension sensible que la simple transcription ne restitue pas.

Mais qu’en est-il des grands classiques, abondamment édités, commentés, établis ? Lire une édition originale de Zola n’apporte aucun avantage décisif pour comprendre le texte. Au contraire, la typographie y est souvent plus serrée, le papier et le dos plus fragiles, le confort moindre. La lecture longue, immersive, y devient exigeante. Emporter un tel volume dans un sac expose la reliure à des tensions inutiles, le papier à l’humidité, l’ensemble à des risques disproportionnés. Le bénéfice intellectuel ne compense pas le danger matériel.

Car le livre ancien, à mesure qu’il gagne en rareté et en valeur, change de statut. Il devient un objet patrimonial. Plus il est précieux, moins il est libre. On hésite à l’annoter, à le prêter, à le manipuler sans précaution. La valeur symbolique restreint l’usage. Ce phénomène n’a rien d’abstrait : il structure silencieusement le comportement du bibliophile.

La liberté de lecture décroît à mesure que la valeur patrimoniale augmente. Le livre n’est plus seulement un instrument ; il est devenu témoin.

Lire un volume ancien impose presque un protocole. On fait attention au soleil, on installe le livre sur une surface stable, on tourne les pages lentement, attentif au moindre signe de fragilité. La lecture cesse d’être spontanée ; elle devient consciente d’elle-même. Cette conscience peut enrichir l’expérience. Elle peut aussi la ralentir au point d’en altérer la fluidité. Lire dans un lit, à la plage ou dans le métro suppose une désinvolture qui n’est plus compatible avec l’état de conservation d’un exemplaire rare.

Il ne faut pas y voir une dérive hygiéniste, mais une responsabilité. Un poche à huit euros peut être remplacé. Une édition originale du XVIᵉ ou du XIXᵉ siècle ne l’est pas. La prudence n’est pas une peur ; elle est une éthique. Le bibliophile ne protège pas seulement son bien ; il protège un fragment de mémoire collective.

Faut-il en conclure que les livres anciens ne doivent jamais être lus ? Certainement pas. Un livre ancien jamais ouvert devient un objet décoratif, figé dans une contemplation stérile. Il perd sa dimension intellectuelle pour ne conserver que sa valeur marchande ou esthétique. Ce serait une trahison subtile. L’enjeu n’est pas de renoncer à la lecture, mais de la déplacer.

On peut lire Montaigne en édition moderne pour l’appropriation intime, la réflexion personnelle, la liberté d’annotation. Puis ouvrir l’édition ancienne pour comprendre la première réception, observer la composition des pages, mesurer les choix éditoriaux. La lecture devient alors double : une fois pour soi, une fois pour le temps. Cette dissociation, que notre modernité rend possible, est une chance. Elle nous permet de préserver sans renoncer.

Soyons lucides : la plupart des livres anciens ne sont jamais lus intégralement par leurs propriétaires contemporains. Ils sont examinés, décrits, photographiés, catalogués. Ils sont parfois consultés pour un passage précis. Rarement ils sont parcourus de la première à la dernière page. Ce constat n’est ni scandaleux ni hypocrite ; il reflète un changement de fonction. Le livre ancien appartient désormais autant à l’histoire du livre qu’à l’histoire intime du lecteur.

Plus un livre est rare, plus sa survie dépend de la limitation de son usage. Voilà le paradoxe. Ce qui le sauve le prive partiellement de son usage premier. Et pourtant, sans cette retenue, il disparaîtrait. Le bibliophile vit dans cette tension permanente entre désir de lecture et devoir de conservation. C’est peut-être là que réside l’élégance de sa pratique : savoir quand ouvrir, combien de temps, dans quelles conditions.

Lire une édition originale de Montaigne dans le métro n’est pas héroïque ; c’est imprudent. Feuilleter cette même édition dans le calme, pour observer la page telle qu’elle apparut aux premiers lecteurs, est un acte d’intelligence. La lecture moderne n’annule pas la lecture ancienne ; elle la prépare et la complète.

Il existe donc des livres anciens que l’on lit, et d’autres que l’on garde davantage que l’on ne lit. Les premiers nourrissent notre esprit dans la continuité. Les seconds prolongent la mémoire matérielle du monde. Et il arrive, rarement, qu’un même volume accomplisse les deux fonctions sans contradiction.

Alors, lorsque vous ouvrez une édition ancienne, interrogez-vous : voulez-vous lire le texte, ou rencontrer l’objet ? Si vous voulez lire longuement, librement, sans tension, choisissez l’édition moderne. Si vous voulez éprouver le passage du temps, sentir la trace d’autres lecteurs, mesurer la distance qui nous sépare des premiers regards, ouvrez l’original.

Dans les deux cas, vous lirez. Mais vous ne lirez pas la même chose.

GB-USG-XVII/XXI-LIRE-OBJ-02

6 Commentaires

  1. Réponse publiée ailleurs, mais que je souhaite partagé ici également.

    Texte intéressant et bien rédigé, comme à l’habitude, et qui défend une thèse cohérente. Toutefois, quelques points mériteraient d’être nuancés ou questionnés… car quelques affirmations sont discutables ou inexactes, que ce soit dans leur détail ou dans leur ensemble.

    Quelques points qui m’ont fait un peu « tiquer ».

    « L’édition moderne est souvent plus sûre du point de vue philologique ». C’est vrai de façon générale, mais ce n’est pas systématique. Certaines éditions critiques modernes ont introduit des corrections contestées, voire des erreurs d’interprétation, et la liste serait longue… Pour Montaigne, par exemple, les débats sur l’édition de référence (Villey-Saulnier vs. les manuscrits) montrent que la question est loin d’être définitivement réglée. L’affirmation dans le texte gagnerait à être « nuancée »…

    Concernant l’édition originale de Germinal donnée comme exemple dans le texte, il y a quelques nuances également. De mon point de vue, ça n’engage que moi, c’est un choix un peu malheureux. Germinal est en effet paru en feuilleton en 1884–85 avant sa publication en volume (comme beaucoup d’auteurs de l’époque, que ce soit Dumas ou Hugo). L’édition originale pose donc déjà une question de définition… Point important à noter, Émile Zola corrigeait ses épreuves avec soin, et les variantes entre ces différents états peuvent être philologiquement significatives, ce qui contredit légèrement l’argument que lire l’original n’apporte « aucun avantage décisif », ce qui est bien évidemment faux!

    « Un livre ancien jamais ouvert devient un objet décoratif ». C’est une simplification rhétorique un peu extrême! Un livre peut avoir une valeur de témoignage historique, matériel et codicologique sans jamais être lu au sens courant du terme. Par exemple, les bibliothèques patrimoniales conservent des incunables rarement ouverts qui ne sont pas pour autant réduits à de simples objets décoratifs. Ils font l’objet d’études matérielles, de datations, de comparaisons d’exemplaires. C’est un travail qui est fait par la BNF, entre autres, depuis longtemps!

    « La liberté de lecture décroît à mesure que la valeur patrimoniale augmente ». C’est présenté ici comme une vérité quasi-mécanique, mais c’est en réalité une norme sociale, et qui est dans les faits une « norme » relativement récente. Pendant des siècles, les livres précieux étaient annotés, reliés, rognés, coloriés sans scrupule (on en voit parfois des exemples ici-même). L’idée que la rareté implique l’intouchabilité est une construction culturelle moderne, pas une nécessité logique.

    « Lire le texte / rencontrer l’objet » est une vraie dichotomie! La conclusion finale est séduisante mais un peu trop nette et lisse. Elle suppose que les deux expériences sont séparables et que l’on peut choisir délibérément entre elles. Or pour un lecteur et/ou un bibliophile averti, les deux dimensions sont souvent simultanées et inextricables! C’est précisément ce que le début du texte esquissait avec un peu plus de finesse…

    Dernier point, suite à la lecture du billet de blogue, on y trouve une incohérence interne mineure, mais bien présente. Le texte affirme d’abord que lire une édition ancienne apporte « une expérience historique, tactile, presque archéologique » précieuse, puis conclut que pour les grands classiques disponibles en poche, le bénéfice ne compense pas le risque.

    Mais si l’expérience historique et tactile a une valeur réelle (comme défendu dans le texte), pourquoi cette valeur disparaîtrait-elle soudainement pour Zola et non pour un traité mineur introuvable? L’argument glisse sans vraiment justifier cette asymétrie…

    Ouf! Merci pour ce texte qui reste très intéressant sur le fond, mais qui est discutable sur la forme!

      • Je le fus pendant un certain temps, mais dans un domaine différent. Je voulais simplement apporter un point de vue un peu différent au texte d’origine. Ce n’est pas une critique négative, juste l’opinion d’un bibliophile qui n’adhère qu’en partie à l’idée générale de ce billet de blogue, ce qui n’enlève rien à sa qualité et son intérêt. Désolé si j’ai heurté d’une façon ou d’une autre votre sensibilité. Je reste un lecteur assidu de vos textes que j’apprécie pour les idées qui y sont exposées et la façon originale dont elles sont présentées.

  2. Arf… Faut-il lire les livres anciens ? Je prends le risque d’avoir l’air pédant. D’une certaine façon, c’est une question à laquelle répond un célèbre article de Krzysztof Pomian (« Entre le visible et l’invisible: la collection », 1978), qui définit la collection comme un ensemble d’objets qui ont perdu leur valeur d’usage en devenant ce qu’il appelle des « sémiophores », c’est-à-dire des objets qui représentent plus qu’eux-mêmes, des objets porteurs d’une signification (ce que tu appelles des témoins).
    Et pour Pomian, l’acte même de collectionner un obJet exclue la possibilité d’en faire usage.

    Deux citations:
    1. « Même si dans leur vie antérieure elles avaient un usage déterminé, les pièces de musée ou de collection n’en ont plus. Elles s’assimilent ainsi à des œuvres d’art qui sont dépourvues de finalité utilitaire. […] Toutefois, on ne peut pas dire que les pièces de collection ou de musée soient là pour décorer. Car décorer, en plaçant des tableaux et des sculptures, c’est briser la monotonie des murs vides qui étaient déjà là et qu’il fallait rendre agréable. Or, dans les musées et les grandes collections particulières, ce sont les murs qu’on élève ou aménage pour y disposer des oeuvres. Quant aux collectionneurs plus modestes, ils font construire des vitrines, confectionner des cartons ou des albums, ou dégager, d’une manière ou d’une autre, des endroits où les objets pourraient être placés. Tout se passe donc comme si l’on ne poursuivait qu’un seul but : amasser des objets pour les exposer au regard. »
    2. « L’utilité et la signification sont mutuellement exclusives : plus un objet est chargé de signification, moins il a d’utilité, et vice versa. »

    Ce qui est intéressant ici, c’est que Pomian considère que les objets liturgiques et les reliques ont exactement le même statut que les oeuvres d’art: ce sont des sémiophores, dont on ne peut pas faire un usage trivial et quotidien, mais que l’on peut en revanche exposer au regard dans des conditions bien précises. Cette référence aux objets liturgiques montre bien que l’on peut mobiliser ces « témoins » dans un cadre pour ainsi dire cérémoniel.
    Il me semble que c’est8 exactement l’expérience que tu décris et que l’on est nombreux à connaître. Prendre soigneusement un livre dans un rayonnage, le déposer sur un lutrin ou un futon sur l’espace libre d’une table propre, s’assoire sur une chaise pour ouvrir et feuilleter le volume : telles sont les conditions qui font de la lecture du livre ancien une expérience à part. D’une certaine manière, chacun de nous réalise, à son usage particulier, sa petite cérémonie domestique. Ce qui n’est pas exactement « lire un livre ».

    Une idée d’article à venir : la bibliophilie vaut-elle bien une messe ?

    Ite missa est !

  3. Intéressante réflexion qui va s’en nul doute faire réagir les lecteurs de ce blog. Pour ma part j’ajouterais que « l’expérience historique, tactile, presque archéologique » n’offre pas seulement une « seconde lecture » parallèle au texte, mais une autre lecture du texte lui-même.
    Lire un grand texte c’est comme regarder une œuvre d’art. Or, l’impression que laisserait dans mon esprit la contemplation d’une peinture de Raphaël, serait toute différente selon que je la découvrirais dans une galerie du Louvre, dans une église italienne ou dans ma cuisine (exemple pris pour les besoins de la démonstration, je n’oserai jamais mettre un Raphaël devant un fourneau). Le cadre, l’atmosphère, comptent pour beaucoup dans la manière dont l’on ressent une œuvre.
    Il me semble que, toute proportion gardée, le même phénomène se manifeste lorsqu’on lit un texte dans un tirage moderne ou dans une édition du 16ème au 18ème siècle.
    Par ailleurs, s’agissant des textes scientifiques que j’affectionne, on les trouve bien souvent sous forme de compilations d’extraits dans des ouvrages contemporains de vulgarisation. Or, le choix de ces extraits, l’ordre dans lequel ils sont donnés, et parfois même leur transcription s’avère bien souvent extrêmement critiquable. Revenir au texte originel offre une meilleure compréhension de la pensée de son auteur.

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