Portrait de bibliophile : Raphael

Comme toutes les semaines, je vous propose un portrait de bibliophile, voici celui, très beau, de Raphael.

Pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre bibliothèque?

Ma bibliothèque est à mi-chemin entre le grenier Dogon et le  » bocal de l’huître rêveuse « . C’est une petite pièce dont la fenêtre est voilée pour ne laisser passer qu’un jour soigneusement dosé. Je la partage avec un Anthurium tordu à force de chercher la lumière et qui proteste à grand renfort d’inflorescences rouges. Aux murs, des tableaux, dont quelques un sont le livre comme thème. La bibliothèque en elle-même est constituée de vitrines au verre fumé et de placards clos qui concentrent les arômes. Laplace pour les livres que je souhaite protéger est limitée et oblige à bien mûrir les choix d’autant plus que, pour l’instant, tout livre entré n’est jamais ressorti…

Une partie de la bibliothèque reprend celle d’un grand-père bibliophile,collectionneur d’ouvrages scientifiques (chimie, alchimie, biologie..), une seconde partie a cueilli sur une branche différente des livres de littérature et de poésie de l’entre-deux guerres, pour la plupart dédicacés(Cendrars, Carco, les époux Goll, Max Jacob)

J’y ai saupoudré  » de la cendre latine et de la poussière grecque  » dans des éditions du 16e au 18e,en reliures qui me plaisent et/ou illustrées et/ou savamment annotées. Leséditions de tous les jours sont à part, entassées dans une joyeuse promiscuité où Saint-Augustin se frotte à Catherine Millet. Le regard y est autre, la manipulation aussi : les coins sont cornés, les dos cassés, les pages de garde noircies de notes pour pouvoir retrouver rapidement les passages qui ont plu. Ici, sont aussi rangés les catalogues de libraires.
Depuis quand la passion de la bibliophilie s’est-elle emparée de vous?
Probablement le jour où, vers 17 ans, je suis tombé chez un brocanteur sur un exemplaire de l’Etymologicon linguae latinae du savant hollandais GJ Vossius un petit in-folio de 1664 (Jean Grégoire, Lyon) recouvert de basane au dos à nerfs orné. Sa grande marque d’imprimeur m’avait frappé de même que l’ex-libris manuscrit d’un curé de Moustiers. C’était exhumer le témoin précieux d’un siècle à perruques et alexandrins. Mes parents me l’ont offert, c’était mon premier livre ancien. Je l’ai toujours, avec ses coins émoussés, ses mors fendus, ses coupes râpées et son parfum resté intact. Le constant voisinage avec des livres de tous âges qui ont conflué de chaque famille a fait le reste.
Quels sont vos domaines de prédilection, ou votre approche est-elle éclectique et vous fonctionnez au coup de coeur?
Je procède par accès monomaniaque généralement autour d’un coup de cœur. Le plus souvent la trouvaille d’un livre s’accompagne immédiatement de la recherche exhaustive de la documentation pour l’éclairer, et, si elle existe, de celle de son double moderne pour en faire la lecture puis, pendant un temps, d’ouvrages du même type. Ma bibliothèque manifeste une préférence pour le XVIe siècle mais ne s’impose pas de limites chronologiques ; elle accueille aussi bien et des cartonnages gaufrés Napoléon III de chez Mame et des reliures de la Belle Epoque si elles sont très originales aussi bien que des Curiosa bricolés maison des années 20 ou des manuscrits exotiques.

Où achetez vous vos livres.? Internet, salons, libraires?
Les sources ont naturellement évolué avec le temps. Comme vous le soulignez, Internet a révolutionné l’accès aux livres. J’achète peu dans les salons, où les livres y sont soit très beaux mais trop chers, soit de qualité mitigée,par force, car destinés à être manipulés en permanence et exposés aux aléasde la météo. Cependant, j’aime m’y promener pour l’aspect documentaire.
Je trouve sur eBay, environ tous les six mois, un livre qui me satisfait vraiment. Sinon, je fréquente les librairies en ligne pour trouver très rapidement un livre, le plus souvent d’intérêt bibliographique pour documenter un achat précédent. Internet m’a permis d’acheter également chez des libraires étrangers (USA, Italie, Hollande-attention parfois aux taxesdouanières à l’arrivée!). Sinon, j’aime aussi beaucoup fréquenter les librairies qui nous laissent musarder dans leurs rayons en toute liberté. Ce temps à part est particulièrement agréable. On peut en profiter aussi pour nouer connaissance avec une littérature maintenant un peu en retrait comme celle de Victor Margueritte (les années folles un peu cochonnes, en étan tréducteur), de Dorgelès (lire le Château des brouillards après les Croix de bois) et d’autres encore, dans des reliures d’amateurs convenables (avec dela chance en EO), entre 15 et 30 euros.
On peut puiser aussi dans les volumes de la collection illustrée de la Modern-Bibliothèque de chez Fayart (j’y ai découvert par exemple le roman  » L’inconnu  » de Paul Hervieu, ami d’Octave Mirbeau) où il y a de bons illustrateurs, comme Hermann-Paul. Peut-être un bon début de collection sans se ruiner si on aime la littérature et les livres. Au total, la proportion Internet/Librairies s’établit aux environs de 60/40.
Quel est le ou les livres qui vous font rêver? Et les livres que vouspossédez déjà et qui vous sont particulièrement chers?
Absolument sans hésiter, les intouchables livres de la bibliothèque Pillone.Je me suis rabattu sur les catalogues que Pierre Berès leur a consacré et qui ont le droit de cité dans mes meilleurs casiers.Sélectionner ses livres préférés est une rude épreuve. Ils ont tous leur histoire qui compte autant, sinon plus, que leur valeur marchande. Celui-ci (Histoire des Insectes de Jean Goedart, 1700, Pierre Mortier, Amsterdam) avec ses planches coloriées est un cadeau d’anniversaire, cet autre (un Pierre Louÿs dédicacé) a sauvé par son achat chez un jeune libraire sympathique une journée un peu morne, cestuy-là rappelle un rude duel nocturne sur le Web (Euripidis Tragoedia octodecim, Pieter Braubach,Francfort, sd (ca 1558) en peau de truie estampée), cet autre (Métamorphoses d’Ovide, 1534, Heirich Petri, Bâle, également en reliure allemande) commenté par Glareanus, du premier cercle des amis d’Erasme, concentre bizarrement à mes yeux toute sa valeur dans la puissance d’évocation de l’humaniste.

L’Atalanta Fugiens de Michel Maier (1518, H. Gallerus, Oppenheim), avec les gravures de de Bry, dans son vélin d’origine, joue toujours ses petitesfugues (reconstituées, on peut les entendre sur le Web) pour mon aïeul qui était si attaché à ses livres. Ce petit incunable-là, un Térence de 1483(Baptista de tortis, Venise) acheté à Turin, avec ses marginalia et ses petits dessins en marge d’écoliers polissons, a peut-être croisé Carpaccio ;cet autre enfin, un  » rameau  » de la plus belle veine (mal acheté, malrestauré) impose sa vue douloureuse comme le port d’un cilice.
Vous savez que les lecteurs du blog aiment les histoires, auriez-vous une anecdote à nous raconter, sur une trouvaille, un livre, autre chose quitouche à la bibliophilie ?
Je suis très attaché à un exemplaire relié de l’EO du Poète assassiné de Guillaume Apollinaire (1916, L’édition, Paris) avec sa couverture conservée qui représente un cavalier blessé à la tête. Cet exemplaire est dédicacé au crayon très simplement  » A monsieur B…, très cordialement, Guillaume Apollinaire « . Il se trouve que ce Monsieur B.. était critique littéraire et avait été invité par le poète à la première de sa fameuse pièce  » les Mamelles de Tirésias « . Non seulement, Monsieur B…en avait conservé dans cet exemplaire le –je pense, assez rare- carton d’invitation monogrammé au crayon rouge  » G.A  » mais avait inséré également la coupure de journal contenant l’article qu’il avait écrit à la mort d’Apollinaire (9/11/1918).Entre deux lignes d’hommage, on apprend la petite histoire de cet exemplaire:  » Ce fut par un samedi d’hiver ; un ciel bas et morose était suspendu sur les frileux parisiens. Cendrars me dit  » Allons chez Apollinaire, je vaisvous présenter « …Aussi quittâmes-nous la Boule d’or pour aller au numéro 204du boulevard St-Germain, au dernier étage, rompre le silence et le recueillement où s’était réfugié le poète. …Apollinaire nous montra sa « librairie « , une vaste bibliothèque au fond de l’appartement aux pièces sombres. Nous y vîmes de curieux ouvrages anciens…L’auteur des Mamelles nous offrit son Poète Assassiné avec une dédicace au crayon… Puis ce fut par pneumatique l’invitation à la fameuse représentation des Mamelles deTiresias, au concert Maubel ».

Enfin, vous êtes un visiteur fidèle du blog… qu’en attendez-vous?
Qu’il me confirme dans l’idée, comme il le fait souvent, qu’on apprend sansfin, et qu’il continue à confronter les regards différents que nous avons les uns et les autres sur les livres qui nous sont chers. Qu’il vive longtemps ! Merci Raphael!
H

Quelques photos :Le Parnasse des Dames, sd (vers 1830) chez L. Janet, Paris.Euripidis Tragoedia, ca. 1558, P. Braubach, Francfort.Ovidius, De Tristibus, 1511, Venise, Ioannes de Cereto de Tridino, aliasTacuinusPsaumes de David, Manuscrit éthiopien, début XXe, (deux prêtres et laTrinité).

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Officieuse épître à un ami Bibliophile qui veut faire réparer ses livres ou les délicates oeuvres de Jean Marchand, bibliophile

Officieuse épître à un ami Bibliophile qui veut faire réparer ses livres ou les délicates oeuvres de Jean Marchand, bibliophile

Amis Bibliophiles bonjour,
Je vous propose aujourd’hui de découvrir le texte d’une admirable plaquette destinée aux bibliophiles. Son auteur, Jean Marchand, décédé en 1988, ancien Chartiste, correspondant de l’Institut et dont le premier métier fût Bibliothécaire à l’Assemblée Nationale, était bien sûr bibliophile. Il a publié un certain nombre d’articles et d’ouvrages historiques portant notamment sur le moyen-âge… mais également trois délicieuses et rarissimes plaquettes, trois épîtres aux bibliophiles, qu’un destin favorable a amenées sur les rayonnages de ma bibliothèque.

Les textes de Jean Marchand sont toujours très agréables à lire, il y mêle humour et exigence propres aux bibliophiles. En plus des trois épîtres aux bibliophiles il a également publié petit ouvrage à  2000 exemplaires « Etrennes à un ami bibliophile », dédicacé « à l’ombre de Charles Nodier ».
Erudit, collectionneur dans l’âme (livres anciens, cachets chinois, sulfures etc..) et proches de nombreuses personnalités du monde politique et de l’art, Jean Marchand était également peintre et il consacré plusieurs de ses toiles aux livres anciens, ce qui n’est pas commun.
 

Un personnage délicieux donc, d’une autre époque et que l’on aurait aimé avoir pour ami. Je vous propose de retrouver ci-dessous le texte de l’une de ses trois épîtres, celle consacrée à la restauration des livres, et dont je ne doute pas qu’elle vous plaira:

OFFICIEUSE EPITRE A UN AMI BIBLIOPHILE QUI VEUTFaire réparer ses livresPar JEAN MARCHAND POITEVIN

« BIBLIOPHILE, cher et aimé confrère, SALUT! 
Tu t’enquiers de moi si tu dois réparer ou, comme on dit, restaurer tes livres, quand et comment. Je t’en dirai en peu de mots mon sentiment. Ce que je pense, toutefois, ne peut faire office de loi, car il n’en est point en cette matière, hormis celle du goût, et si le mien se trouve en défaut, ne m’en veuille pas et consulte de plus habiles.
Puisque tu me poses cette question, peut-être n’es-tu point de ces favoris de Fortune qui s’en vont acquérir à grands frais leurs livres chez les plus réputés libraires de Paris ou de Londres, ou dans ces redoutables auctions annoncées à son de trompe, rendez-vous des Crésus des Deux Mondes. D’ailleurs, que servirait de le regretter ? Mieux vaut s’en consoler. Beaucoup de livres qu’on peut obtenir comme prix de ces tournois sont, à la vérité, des pièces précieuses transmises, depuis des années ou des siècles, de cabinets fameux en cabinets fameux, de mains amoureuses en mains amoureuses; ils ne demandent pas les soins de l’homme de l’art, dont ils n’ont que faire, et on les peut poser tout de suite sur les rayons de sa librairie. Certains d’entre eux ont-ils, au cours des temps, subi quelques accrocs, on les a réparés, le coin a été redressé, la coiffe refaite; il n’y a plus à y toucher, — si on est sûr, du moins, que tout a été bien et honnêtement fait. Car il est vrai que la mauvaise restauration, — si même il en est de bonnes ! — est parfois irréparable; et celle qu’on peut dire acceptable a encore un tort, quand tu achètes ton livre tout restauré : c’est d’avoir été exécutée par ou pour un autre, et, le plus souvent, dans des conditions que tu ignores, selon un goût qui peut être fort éloigné du tien.

Donc, c’est chez le bouquiniste, voire dans la boite des quais, en déambulant le long de Séquane, qu’il t’arrive d’acheter tes livres, tenté que tu es par le prix, par la rareté ou par l’intérêt particulier du volume. C’est une bien autre affaire. Tu en retireras joie et peine. Mais oui, le volume qui aura, peu en importe ici la raison, fixé ton choix te parviendra tel que les âges l’auront fait; il aura subi, veux-je dire, les injures du temps, peut-être aussi celles des hommes; mais, attention ! je te parle des injures que l’on peut nommer involontaires des hommes : ces inhumains l’auront laissé choir, l’auront laissé souffrir des intempéries, auront arraché, sans malice, des lambeaux de sa reliure, l’auront affligé, par négligence, de mille misères ; — pour ton bonheur, en revanche, ils ne l’auront pas indignement sophistiqué : à leurs yeux, il n’en valait pas la peine, et c’est en somme ce qui l’a sauvé d’un autre péril ; il n’est point tombé de Charybde en Scylla ; il a subi les atteintes inévitables de la maladie, mais non le traitement, bien plus redoutable encore, de quelque méchant médecin. En possession de ta précieuse trouvaille, — précieuse, elle l’est au moins par ton choix, — tu as toute liberté de la laisser dans son état, si cet état n’offre ni inconvénient ni danger, ou de la soigner comme il convient, si un remède s’impose, et sans être gêné  par les manœuvres d’un prédécesseur.
Or, si tu me demandes comment il sied d’intervenir, je te répondrai : le moins possible, et s’il faut absolument faire ce moins possible, le plus délicatement possible, comme je vais m’en expliquer. Ton premier soin, ton premier devoir doit être de sauver la vie de ton livre, c’est-à-dire de lui permettre de durer. Il faut le rendre solide et le rendre propre; tu n’aviseras qu’en second lieu à parfaire l’élégance de son habit. Vois donc d’abord si les feuillets sont au complet, en place et en bon état; si la couture est solide; si le dos et les plats ne menacent pas de divorcer, si le premier fait suffisamment corps avec le volume, si les seconds n’ont pas été déformés par l’humidité ou brûlés par la chaleur; si coiffes et coins n’ont pas trop souffert; si de graves déchirures n’endommagent point la peau en quelque endroit : voilà, grossièrement, ton premier examen. Il faut passer à l’action.
Commence, si tu veux m’en croire, par t’occuper du corps du volume. N’est-ce pas, en bonne doctrine, le principal ? La reliure n’est que l’habit de ce corps. Du reste, l’ordre matériel des opérations le veut ainsi, et ce serait un non-sens de remettre une couverture en état avant d’avoir assuré la parfaite tenue des cahiers. Il est vrai, cependant, que parfois l’habit seul compte, le corps étant dénué d’intérêt; en ce cas, tu seras libre de réduire dans une juste mesure les soins que peut mériter ce corps.
L’intérieur du volume, qui se trouve naturellement moins exposé aux dangers que le dehors, a, en général, moins souffert. Les maux que tu devras soigner en ces parties sont les moins graves, ordinairement. Je veux croire que ton volume ne sera pas en si triste et lamentable état qu’il le faille entièrement démonter, quoique cette opération ne présente pas généralement de grands obstacles. Mais s’agit-il de boucher quelques trous, soit au moyen d’un petit morceau de papier collé, soit avec de la pâte; de doubler un feuillet (si le verso est blanc, comme il arrive d’habitude pour le titre), ou d’en consolider les bords, les coins ou les fonds; de faire disparaître des traces de plis ou des gaufrages; de nettoyer des parties salies, tachées, du texte ou des figures; de laver entièrement le livre s’il est par trop malpropre, maculé d’encre, souillé de marques de doigts (tes prédécesseurs l’ont peut-être feuilleté d’un index, ou même d’un pouce humide: vouons-les ensemble aux dieux infernaux), ou parsemé de rousseurs comme beaucoup de romantiques, — tu peux t’en remettre sans risque à l’adresse manuelle d’un habile spécialiste; recommande-lui surtout de n’employer aucun de ces produits qui, en nettoyant le papier, risquent de le détruire ou, cela arrive, d’affaiblir à la longue le beau noir de l’encre d’imprimerie. Manque-t-il des feuillets, tu peux les faire refaire, soit à la main, soit par cliché typographique, après avoir photographié, je n’ose pas dire décalqué, dans un exemplaire complet, les parties qui manquent dans le tien. Tous les feuillets remis en état, tu feras assurer la liaison des cahiers si elle est trop lâche; si, ce qu’à Dieu ne plaise, les nerfs ou ficelles sont rompus, force sera de tout recoudre. Mais, comme je te l’ai dit, ces accidents ne sont pas de ceux qui se produisent le plus habituellement, et le corps d’ouvrage est moins souvent malade que la reliure. Maintenant, te voilà tranquille sur la santé de ce corps; donnons nos soins à la reliure elle-même.
C’est cette remise en état de la reliure qu’il ne faut pas entreprendre à la légère, ni confier à un artiste qui ne soit éprouvé. N’oublie pas, en effet, que tu dois surtout, comme je t’ai dit, consolider ton livre, en conservant de la reliure ancienne tout ce qui le mérite. J’ajouterai, en pensant à certains : autre chose est de réparer une reliure endommagée, la remettre en état, la rendre capable de durer par des travaux de renfort, travaux discrets et le moins possible apparents, — autre chose de la « restaurer >, dans le mauvais sens, je veux dire s’efforcer de refaire de l’ancien, pasticher des modèles, quelle que soit, d’ailleurs, l’adresse du praticien.
Donc bien des maux, nous l’avons vu, ont pu atteindre la reliure. Si elle est veuve de ses coiffes, que ses coins soient usés et que le carton voie le jour, cas fréquent, le remède est aisé. Les plats sont-ils frottés, éraflés, épidermes, — n’exige pas qu’on rende à la peau sa fleur. Le dos sera peut-être cassé, en partie arraché, la peau fendue aux charnières, les plats détachés. En recollant, en recousant, en insérant des contreforts sous les déchirures, on rendra à ton volume une honnête apparence et une solidité assurée.Par l’effet de la chaleur ou de l’humidité, les cartons se seront déformés, — on les changera, — la peau racornie ou distendue, défauts que l’on fera difficilement disparaître, si même on y arrive. Mille autres misères ont pu se produire, auxquelles il ne m’appartient pas de te dire en détail comment remédier : c’est l’affaire des gens de l’art, et je m’en tiens ici à la doctrine.N’oublie pas, cependant, que le travail pourra être fort délicat, la reliure fût-elle des plus simples. L’opérateur devra bien connaître les procédés et les matériaux en usage aux différentes époques de l’histoire du livre, pour ne commettre aucune faute de style. Te citerai-je l’exemple de l’étrange restauration d’un Racine, en maroquin aux armes de Louis XIV, que je possède ? Les fers du Grand Roi ayant été grattés à l’époque de la Révolution, le réparateur du temps de Napoléon coiffa bravement de la couronne impériale les fleurs de lis poussées à nouveau et attacha au collier du Saint-Esprit une belle croix de la Légion d’honneur… L’artiste aura soin, également, d’employer pour ses réparations des peaux anciennes, provenant de reliures sacrifiées, mieux assorties que des peaux modernes aux tons généralement passés des reliures à remettre en état. Evite de t’adresser à un c cordonnier », comme celui qui, sur une reliure en veau brun foncé, me plaqua une superbe pièce d’un cuir jaune vif, — on ne m’y reprendra pasMon ami, tu es un sage, tu sais qu’on ne doit pas tenir toutes maximes pour générales. Ton livre est en mauvais état : la plupart du temps, soigne-le comme je viens de te dire.Mais il est des cas extrêmes ; si le mal est trop grave ou si le volume ne mérite pas de grands frais, mieux vaut renoncer à un traitement aussi onéreux que difficile ; il te reste la ressource d’une reliure neuve. Si, au contraire, le volume a peu souffert et que des défauts extérieurs légers ne compromettent point sa vie, ni ne le déshonorent, pourquoi ne pas le laisser tel quel ? Je ne te conseillerai jamais de réparer à tout prix : il faut juger des espèces. Pour moi, j’aime mieux avoir ce bouquin que voici, dépourvu d’une coiffe, proprement enlevée, que muni d’une coiffe refaite…Quittons ces exceptions. — Voilà maintenant ton volume bien consolidé et rajusté ; il ne lui manque que quelques dorures. Tu voudras peut-être faire prolonger ce filet interrompu, compléter cette dentelle, graver même un fer pour ce motif d’angle… Je ne t’y engage pas trop. Mieux vaut, en beaucoup de cas, laisser voir franchement les parties réparées que de se livrer au plus habile camouflage. Répare discrètement, mais ne cherche pas à dissimuler ce que tu auras réparé. Je sais bien que beaucoup ne tolèrent pas de lacune dans le décor : leur œil en est offensé; il en est certains aussi dont les intentions ne sont pas tout à fait pures… Ne les imite pas. Pense non seulement à toi, mais à ton successeur. Au reste, sois prudent, sois même méfiant et informe-toi de ton prédécesseur, si l’on te propose l’acquisition d’un volume richement orné, trop parfaitement intact, — d’aspect.Je t’ai dit sommairement comment secourir tes livres malades; mais il te souvient que parfois une reliure ne peut pas être réparée ou ne le mérite pas ; ton volume, supposons-le infiniment précieux, ou seulement plein d’intérêt pour toi, t’est parvenu avec d’inutilisables morceaux de couverture : tu vas le faire relier à neuf ; de même, bien entendu, si tu l’as acheté, comme il arrive, entièrement décousu, « préparé pour la reliure ». En ce cas, comment l’habilleras-tu ? — Si tu veux être sûr de ne commettre aucune faute de goût, qu’il s’agisse d’un incunable¬, d’un classique des grands siècles, d’un romantique ou d’un moderne, adopte sans crainte le maroquin plein, et choisis-le rouge ou vert, de préférence, ou même lavallière ou citron, bien plutôt que bleu ou violet, ou d’une teinte incertaine et fragile. Ce maroquin, à moins qu’il ne revête un ouvrage moderne, ne t’avise pas trop de le décorer. La reliure janséniste, toujours belle dans sa simplicité lorsqu’elle est parfaitement exécutée, te paraît-elle un peu trop austère ? Tu peux l’orner, sobrement, de quelques filets dorés ou froids, de tes armes, si tu en as, ou de ton chiffre, sur les plats, sur le dos, et plutôt sur le dos que sur les plats. Aimes-tu le faste ? Je ne te défends pas de doubler cette reliure d’un maroquin de même ou d’autre couleur, et sur cette doublure tu as bien le droit de te montrer moins sévère et de placer quelque composition qui pourra être riche pourvu qu’elle soit de bon style. Mais le maroquin est cher… S’agit-il d’un ouvrage ancien, je veux dire antérieur à la Révolution, habille-le, si cela te plait, d’un beau vélin (ou parchemin), plein bien entendu et tout uni, ce qui serait peut-être le mieux, ou décoré avec une extrême discrétion : la fantaisie est peut-être encore moins tolérable avec le vélin qu’avec le maroquin. On a fait jadis, je le sais, d’admirables vélins dorés, que la patine du temps a rendus plus chauds, — Hérédia s’en est souvenu, — mais, à cause du fond clair, les dorures ne s’y voient pas toujours bien nettement ; un titre poussé à froid est certes plus lisible. Du reste, l’art difficile du vélin doré tend à se perdre, s’il n’est déjà perdu… Ton livre est-il d’époque romantique ou moderne, une demi-reliure, avec ou même sans coins, en maroquin ou en veau de bonne qualité conviendra très bien.
Si, pour un ouvrage moderne, tu adoptes une reliure pleine en maroquin ou en toute autre matière,—évite, quoique certains l’aient employée, de te servir de la peau de tes semblables, — et que tu veuilles soit la revêtir de mosaïque soit la dorer diversement, je t’en laisserai la liberté. Cependant, ne franchis pas les limites du goût : la reliure doit d’abord protéger le livre ; si de plus elle charme l’œil, tout est pour le mieux, — mais elle ne doit en aucun cas fixer l’attention de manière indiscrète, heurter le regard par des couleurs violentes ou mal assorties, ou par une de ces compositions nées dans des cervelles d’insensés, comme on en voit même chez des relieurs réputés, même en des vitrines d’expositions et de musées… Mais ne sortons pas du domaine des restaurations pour nous aventurer en celui de la reliure neuve.
Tu sais donc maintenant, mon ami, comment réparer tes livres, comment les relier de nouveau quand leurs anciennes couvertures sont irréparables. Laisse-moi te dire, je te prie, quand il ne les faut point relier ; cela n’est pas sortir de mon propos. Il y a deux cas, me semble-t-il. C’est d’abord quand un livre particulièrement ancien, rare ou précieux, t’est parvenu dans son état primitif de brochure, — en blanc, comme on disait; — et surtout non coupé. Si, par exemple, tu découvres dans cette condition (je te le souhaite) un elzévir comme Le Pastissier françois, ou un romantique comme Le Rouge et le Noir, édition originale, arrache-toi les veux plutôt que de couper et relier ton volume; — fais-lui faire un étui ou une boite, où tu l’introduiras revêtu, ne l’oublie point, d’une chemise. Certains, en ce cas, relient sur brochure; c’est moins grave que de relier à neuf, mais mieux vaut encore ne pas relier du tout. Du reste, ce livre, s’il est de simple curiosité, il y a bien des chances, j’ose le dire, pour que tu ne le lises jamais; ou si la fantaisie de le connaître te prend, tu en trouveras quelque exemplaire ordinaire; contient-il quelque grand texte, tu en auras plutôt dix éditions qu’une…
Tu possèdes peut-être encore les lambeaux irréparables d’un exemplaire unique, inestimable épave, — mettons (si elle existe l’Historique description du sauvage et solitaire pays de Médoc, de La Boétie, ou même un manuscrit de Molière, ou, si tu veux une authentique relique, les restes déchiquetés de ce Journal du père de Montaigne (reproduits, voilà quelques années, dans un grand illustré), — eh bien ! fais ce que je viens de te dire : conserve ce trésor tel quel, dans son étui ou dans sa boite, à l’abri de tous les dangers, mais je te défends de tenter la moindre réparation.Tu vas me dire maintenant que je ne t’ai point encore parlé du remboîtage (terme que ne citent pas les dictionnaires), et tu dois croire que je le condamne. En effet, je n’aime pas qu’on revête un corps d’ouvrage, fût-il dérelié ou mal relié, de la couverture d’un autre volume dépecé. Si habilement, d’ailleurs, que l’opération soit conduite, il est bien rare qu’elle ne se décèle par quelque détail : les dimensions ou le style des parties ne s’accordent point, ou bien le titre est faux, à moins qu’une pièce ne le masque ou que le dos ne soit muet. Ne remboîte donc pas, en principe, ou ne le fais que dans des conditions tout exceptionnelles (par exemple, pour habiller un album), et sans le dissimuler, car le remboîtage est une manière de fraude.Encore un mot. En réparant tes livres, pas plus qu’en les reliant, n’y ajoute, autant que possible, rien d’étranger : autographes, portraits, documents quelconques, fus-sent-ils les plus curieux du monde; ne truffe pas tes livres; un livre n’est pas un musée. Une note bibliographique, une remarque concernant l’exemplaire peuvent quelquefois trouver leur place dans le volume, oui; mais ces pièces qui se rapportent à l’ouvrage plus souvent de loin que de près, conserve-les à part, libres ou reliées.Mon ami, je ne t’ai point tout dit, mais je crois t’en avoir  dit assez. Tu auras d’autres difficultés que celles dont j’ai parlé; des problèmes délicats se poseront : entre plusieurs solutions, choisis celle que te conseillera le lion sens, elle sera en même temps de bon goût, — de goût.Pour finir notre entretien, tu ne me demandes si ces sages avis je les suis moi-même. Tu es, mon ami, un peu indiscret, mais je ne t’en veux pas; sache donc que je les suis… — euh ! — parfois !VALE. »JEHAN MARCHAND(Extrait du bulletin du Bibliophile de Guyenne 4‘eme trimestre 1939)

9 Commentaires

  1. Bonjour Philippe,

    Ce charmant ouvrage pour demoiselles est en fait de trés petite taille, 10 x 6 cm. Les deux plats sont sous verre serti de papier doré et gaufré.
    Il s’agit d’un recueil de poésie orné de 6 gravures auquel a été ajouté ici le dessin original de l’une d’entre elles. L’ex-libris gravé par Jouas est au nom de Beauvillain qui était un collectionneur de ce type d’ouvrages.
    Un exemplaire à la reliure très proche, l’Almanach des Demoiselles, toujours de chez L. Janet est visible sur le site  » Bookbinding  » de la British Library .
    http://www.bl.uk/catalogues/bookbindings/descsimp2.asp
    (mots-clés : binder=Janet ; Country=France, cochez19e)

    Raphael

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