Les Fleurs du Mal et les manipulations du libraire Carteret: l’exemplaire sur Hollande de Lucienne Bréval

Amis Bibliophiles bonjour,

Tapi derrière ma souris, je surveillais cet après-midi la vente d’un exemplaire des Fleurs du Mal dans une vente toulousaine. Finalement, à condition de vouloir/pouvoir mettre 27 500 euros, j’étais à un clic du bonheur. A la réflexion, je me demande si ce n’était pas un exemplaire sur Hollande, que l’expert aurait mal jugé… Ou alors, les couvertures qui étaient présentes à Toulouse, (et surtout le dos?), vont-t-ils réapparaître sur un autre exemplaire?

Les voici (au cas où). Est-ce qu’un lecteur saurait si le dos était présent? Cela expliquerait ce prix d’adjudication assez surprenant…


Cela m’a refait penser à un article que j’avais publié sur le blog en 2013, encore furieusement d’actualité, et que je republie avec quelques ajouts aujourd’hui.

Connaissez-vous l’exemplaire Bréval / Meeus / Simonson, l’un des rares exemplaires sur Hollande, qui fût mis en vente  chez Sotheby’s il y a deux ans? (bibliothèque Simonson, 19 juin 2013 – lot 72; Estimation 80 000 – 120 000 euros / Adjudication: 85 000 euros), et sa curieuse histoire?Baudelaire – Fleurs du Mal – ex. sur hollande – exemplaire Bréval / Meeus / SimonsonL’édition originale des Fleurs du Mal est l’un des ouvrages les plus en vue du moment – même si les exemplaires présents au Grand Palais n’ont semble-t-il pas trouvé preneur -, et dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, c’est l’un des rarissimes exemplaires sur hollande qui était mis aux enchères, un exemplaire bien connu des bibliographes, et dont l’histoire ne laissera pas indifférent les bibliophiles. 
En effet, non seulement cet ouvrage a suivi un parcours bien connu des bibliographes, mais il a aussi subi un sort assez peu commun: sa reliure de maître fût cassée par un libraire, Carteret, et remplacée par une reliure issue des mains d’un autre maître relieur.
J’aurai l’occasion d’y revenir prochainement, mais voici les fondamentaux de l’édition originale des Fleurs du Mal:
– Le premier tirage, imprimé au mois de juin 1857 à Alençon, est effectué à 1 300 exemplaires et mis en vente le 25 juin.
– Ce tirage ne comporte qu’un seul grand papier, le papier de Hollande.
– Le contrat d’édition signé par Baudelaire et Poulet-Malassis le 30 décembre 1856 fait état de 20 exemplaires sur Hollande.
– On connaît aujourd’hui 22 exemplaires de cette édition originale sur papier de Hollande, c’est la liste de Maurice Chalvet (Bulletin du Bibliophile – III – 1975) qui fait référence, elle a précisé et rectifié la première bibliographie de F. Vanderem.
– Il est probable que certains des exemplaires recensés dans cette liste soient des doublons. 
– Le collationnement des Fleurs du Mal est le suivant (Chalvet, 1975): « couverture jaune clair imprimée, faux-titre, titre rouge et noir, 248 pages y compris le feuillet de dédicace à Théophile Gautier, et deux feuillets non chiffrés pour la table des matières. Aucun feuillet blanc, ni en tête, ni à la fin du volume ».
– « Les exemplaires sur hollande possèdent une couverture identique à celle des papiers ordinaires, sauf pour le prix, qui est de 6 francs, indiqué au dos » (Chalvet, 1975). Il est à noter que certains exemplaires sur papier ordinaire ont été brochés avec la couverture des hollande, et portent donc un prix de 6 francs au dos). Cette distinction a induit Vanderem en erreur, en lui faisant penser que certains exemplaires sur papier ordinaire étaient sur hollande (ainsi les exemplaires Champfleury et Walewski – Watteville).
– Baudelaire aimait que les exemplaires qu’il offrait soient corrigés de toutes les petites fautes d’orthographe ou typographiques. Il corrigeait ordinairement lui-même les exemplaires. 

L’exemplaire mis en vente chez Sotheby’s en 2013 était bien l’un des 22 exemplaires connus sur identifiés comme étant sur Hollande. 

Son destin fût particulier:

En effet, il fait partie des exemplaires sans dédicace et c’est Poulet-Malassis qui a corrigé de sa main les fautes d’orthographe ou typographiques. Cet exemplaire en comporte six, effectuées à l’encre, dans les marges (alors que Baudelaire avait lui pour habitude de corriger au crayon).

Tout conduit à penser que cet exemplaire ne fait pas partie des exemplaires que le poète offrît à ses proches ou à ses protecteurs. Et, d’ailleurs, il n’est apparu sur le marché que tardivement. On le connaît sous la dénomination « Exemplaire de Lucienne Bréval ». On considère en général qu’il fût offert à cette cantatrice (née en 1869, soit 12 ans après la parution) par un admirateur. 

Lucienne BrévalCet exemplaire est décrit pour la première fois en 1922 par Vanderem de la façon suivante (n°7 de sa 1ère liste, Bulletin du Bibliophile, 1er juin1922), description confirmée par le libraire Ronald Davis dans son catalogue d’octobre 1924:

Maroquin brun janséniste doublé de maroquin rouge, signé de Noulhac (1902), tête dorée, non rogné, sans couverture, 4 portraits de Baudelaire sur chine ajoutés. Signature de Lucienne Bréval sur le feuillet de garde.

Il est très important pour la suite de noter que l’ouvrage était alors relié par Noulhac sans ses couvertures brochées de l’époque. 

Et c’est ici que le destin de cet exemplaire bascule. Il fût en effet acheté par le libraire Carteret qui souhaitait le vendre au grand bibliophile belge Laurent Meeus.

La reliure de Noulhac fut alors brisée et « la garde, portant la signature de Lucienne Bréval, détruite. (…) Des couvertures (sic) y ont été ajoutées et les tranches dorées sur témoins. Cette reliure, exécutée par Mercier en 1934, est signée Cuzin [mort en 1890]”. La couverture sans dos fut donc ajoutée. Le grand papier n’en ayant pas de particulière sauf le dos à 6 fr., elle est, comme il se doit, du 3e état de la 1ère avec les 5 fautes corrigées (R. Desprechins, Le Livre et l’Estampe, 1967, n° 51-52, version revue de celle de 1966 qu’utilisa la réédition Carteret du Véxin français en 1976).

L’exemplaire en vente est donc singulier à de nombreux titres:
– la reliure de Noulhac fût brisée.
– elle fût remplacée en 1934 par une reliure de Mercier (mais signée Cuzin, pourtant décédé en 1890), ce qui est pour le moins original.
– le feuillet portant la signature de Lucienne Bréval fût enlevé et détruit.
– en revanche on ajouta 3 feuillets blancs (1 en tête et 2 en queue).
– on ajouta enfin à cet exemplaire sans couverture brochée, celle du 3ème état de la 1ère édition. Le dos de cette édition ne portant pas le bon prix de 6 francs, il fût volontairement « oublié » par le relieur!

Laurent Meeus a acheté les Fleurs du Mal le 28 décembre 1933 à Carteret pour 33.000 francs. Vanderem signale une facture de reliure de Mercier, successeur de Cuzin, demandant 1950 francs pour la reliure et 60 francs pour l’étui, et datée de mars 1934.

C’est donc bien en 1934 que l’exemplaire change de reliure, se voit amputé de son feuillet signé Bréval et adjoindre des couvertures brochées de l’époque, mais sans le dos, porteur d’une mention de prix fautive, qui aurait dévoilé la manipulation. Au passage, Laurent Meeus ajoute son ex-libris (cf Wittock, 1982, n° 945).. 

Après le décès de Laurent Meeus, l’ouvrage parvient dans les mains d’un autre libraire, Simonson, auquel la veuve confia la bibliothèque en octobre 1950, et qui s’attribua tous les Baudelaire. 

Vous trouverez ci-dessous la fiche rédigée par l’expert de la vente. Il est curieux de noter que personne, ni Chalvet, ni l’expert, ne semble avoir compris que si le dos broché manque, c’est parce qu’il aurait trahi que la couverture n’est pas celle d’un exemplaire sur hollande de l’édition originale!

Des manipulations qui laissent songeur…

H

La fiche du catalogue Sotheby’s:
BAUDELAIRE, CHARLES
LES FLEURS DU MAL. PARIS, POULET-MALASSIS ET DE BROISE, 1857. IN-12. MAROQUIN BORDEAUX, PLATS DÉCORÉS D’UNE GRANDE COMPOSITION DORÉE DANS LE STYLE LE GASCON AVEC FILETS D’ENCADREMENTS DROITS ET COURBES ET UN GRAND FLEURON CENTRAL QUADRILOBÉ AUX PETITS FERS POINTILLÉS, DOS À NERFS ORNÉS DE CAISSONS À PETITS FERS COURBES POINTILLÉS, DENTELLE INTÉRIEURE À ROULETTES ET FILETS DORÉS, GARDES DE PAPIER PEIGNE, COIFFES GUILLOCHÉES, DOUBLE FILET SUR LES COUPES, TRANCHES DORÉES SUR TÉMOINS, COUVERTURE (CUZIN) (SIC).Estimation: 80,000 – 120,000 EUR 2 ff.n.ch. (f.-t. et t.), 248 pp., 2 ff.n.ch. de table (le f.bl. après le 1er plat et les 2 ff.bl. avant le 2e ont été ajoutés à la reliure, les Fleurs n’en ayant pas).

édition originale.un des [20] ex. sur vergé d&c Blauw (écu couronné), dit couramment papier de hollande, numéro 16 de la liste Chalvet (1975) qui nous livre les informations suivantes.
Anciennement exemplaire de Lucienne Bréval dans une reliure janséniste doublée de Noulhac de 1902 (tête dorée, non rogné, sans couverture), tel qu’il est encore décrit dans un catalogue Ronald Davis en octobre 1924 avec la signature de Bréval sur une garde.

Acheté en 1932 par Carteret “qui le destinait à Laurent Meûs, il a subi les modifications suivantes : La reliure de Noulhac a été brisée et la garde, portant la signature de Lucienne Bréval, détruite. (…) Des couvertures (sic) y ont été ajoutées et les tranches dorées sur témoins. Cette reliure, exécutée par Mercier en 1933 [1934, voir infra], est signée Cuzin [mort en 1890]”. La couverture sans dos fut donc ajoutée. Le grand papier n’en ayant pas de particulière sauf le dos à 6 fr., elle est, comme il se doit, du 3e état de la 1ère avec les 5 fautes corrigées (R. Desprechins, Le Livre et l’Estampe, 1967, n° 51-52, version revue de celle de  1966 qu’utilisa la réédition Carteret du Véxin français en 1976). Reprenant son étude de 1960 du Livre & l’Estampe, Maurice Chalvet en dénombre 22 en 1975 dans le Bulletin du Bibliophile, mais il convient lui-même que des exemplaires ont pu être transformés, – auxquels il faut ajouter le Banville découvert en 1984. Poulet-Malassis signalait 20 exemplaires sur vergé ; La Fizelière-Decaux seulement 10. L’étude du vergé des Poulet-Malassis de 1857 serait instructive. Lui-même parle simplement de vergé ou parfois de vergé de fil. Notons que le filigrane D&C Blauw n’a jamais été précisé par les baudelairiens.

[pièces jointes (montées) :] 

– suite des 4 (sur 5) portraits à l’eau-forte (re)tirés sur Chine dont les 2 par Manet. Ils figurèrent en 1er tirage sur vélin dans la biographie du poète par Asselineau (P., Lemerre, 1869). Déjà montés en 1902 par Noulhac. 
– lettre autographe signée à [Alphonse de Calonne], 15/12/1859. Une page sur un feuillet in-12 (175 x 135 mm) sur vélin mince au timbre sec de la ville de Paris, monté sur un feuillet de garde (CPL I, 1973, p. 637). Le directeur de la Revue contemporaine refusa les 3 poèmes qu’il lui envoie : [A une Madone], Le Cygne et [Le Squelette laboureur]. C’est l’obscure petite revue La Causerie qui les accueillit ! Belles gloses de 3 autres poèmes projetés qu’il écrivit finalement en prose, sauf le premier sous les 2 formes. La Belle Dorothée [et Bien loin d’ici] : “beauté de la nature tropicale ; idéal de la beauté noire”, La Femme sauvage… : “sermon adressé à une petite-maîtresse qui a des douleurs imaginaires” et Les Tentations… : “la fortune, l’amour et la gloire, s’offrent, pendant son sommeil, à un homme qui les repousse, et qui dit en se réveillant : si j’avais été éveillé, je n’aurais pas été si sage !” (titres définitifs abrégés).
Petit point d’acidité p. 9 et passim, déchirure marginale p. 199, sinon bel exemplaire avec de beaux témoins (H. 191,5 mm).

La lettre du bibliophile

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La gravure en trop: une enquête bibliographique sur un exemplaire des Oeuvres de Molière de 1773, illustré des suites de Moreau et Renouard

La gravure en trop: une enquête bibliographique sur un exemplaire des Oeuvres de Molière de 1773, illustré des suites de Moreau et Renouard

Amis Bibliophiles bonjour,
Je reviens aujourd’hui sur le Molière acquis il y a quelque temps. L’édition est connue, c’est l’une des meilleures du 18ème, si ce n’est la meilleure, parue en 1773, avec les corrections de Bret et la suite de Moreau, chez la Compagnie des Libraires Associés, 6 volumes in-8. Ici, l’exemplaire qui nous intéresse est relié en maroquin rouge par Francisque Cuzin (1836-1890).C’est une acquisition risquée, puisque si le vendeur précisait bien que l’exemplaire contenait le portrait et les 33 gravures de Moreau, ainsi que les pages doublées du tome 1er (pages 66-67 et 80-81), il ne mentionnait que celles-ci… alors que les photos complètant la description montraient des gravures résolument 19ème.
Comme toujours, quelques palpitations accompagnèrent l’ouverture du colis à sa livraison… Bon, pas bon? Erreur de collationnement? Les volumes sont bien emballés, et après les avoir alignés puis consultés rapidement, je constate qu’il y a bien deux suites de gravures dans l’ouvrage, celle de Moreau, très 18ème et aisément identifiable, et une trentaine d’autres gravures, résolument début 19ème. Ces gravures 19ème présentent des caractéristiques différentes, certaines sont identifiées « A Paris, chez Ant. Aug. Renouard, Rue Sain-André des ares », d’autres non. 

Cette première signature me met évidemment sur la piste d’Antoine Auguste Renouard, et il s’avère nécessaire de collationner l’ouvrage pour en avoir une image précise.
1ère tâche: compter le nombre total de gravures hors texte: 65 au total. Si j’enlève les 34 annoncées dans l’édition de 1773, il en reste donc 31 à identifier.
2ème tâche: identifier et recompter les 33 gravures de Moreau, gravées par Baquoy (3), De Launay (2), Duclos (4), De Ghendt (2), Helman (1), Lebas (1), Legrand (1), Le Veau (4), Masquelier (1), Née (6), Simonet (7) et Moreau lui-même (1), et le portrait d’après Mignard et gravé par Cathelin. Simple tant le style de Moreau est reconnaissable. Elles sont toutes là, 34, certaines avant la lettre.
3ème tâche: identifier les 31 autres gravures en partant de l’indice, Renouard. Hélas, je n’ai pas trouvé de liste détaillée des 30 gravures que Renouard avait fait graver d’après Moreau le jeune sur le thème des Oeuvres de Molière, et qui est parue en 1812-1813. Et dans tous les cas, j’ai une gravure de plus dans mon exemplaire. Ce qui frappe avant tout, c’est l’hétérogénéité des marques d’identification: un certain nombre d’entre elles sont identifiées « Renouard », d’autres non.
En y regardant de plus près, on constate que les gravures de la suite de Renouard répondent à celles de l’édition de 1773 à trois exceptions:
Tome 1: 5 gravures de l’édition de 1773 dont un portrait, 5 de « Renouard » dont un portraitTome 2: 6 gravures de l’édition de 1773, 6 de « Renouard » Tome 3: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour La princesse d’Elide), 5 de « Renouard » (1 seule pour La princesse d’Elide)Tome 4: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Amphitryon), 5 de « Renouard » (1 seule pour Amphitryon)Tome 5: 5 gravures de l’édition de 1773, 5 de « Renouard »Tome 6: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Psiché), 5 de « Renouard » (1 seule pour Psiché)
Soit 34 pour l’édition de 1773 et 31 pour la suite de « Renouard ».
Le problème, c’est que selon mes informations, la suite de Renouard contient 30 gravures. J’en ai donc une de trop. Qui est-elle? D’où vient-elle? Pourquoi Renouard s’est il arrêté à 30?

J’ai d’abord pensé au portrait. Celui de 1773 étant de Mignard, celui du 19ème pouvait ne pas être « de » Renouard. Or il est bien identifié Renouard.

En reprenant les 31 gravures une par une, pour séparer celles identifiées clairement au nom de Renouard, j’ai réduit les possibilités à 11. En effet, sur les 31, 20 portent le nom Renouard d’une façon ou d’une autre (pas toujours la même d’ailleurs), 11 ne comportent aucune référence à Renouard. En comparant le style des 11 restantes: peu de différences. Je les ai donc reprises une par une pour identifier leur graveur.
Tome 1, p 474: elle porte la date 1813, gravée par BasqTome 2, p 34: elle porte la date 1813, gravée par RibaultTome 2, p 357: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 2, p 456: elle porte la date 1813, gravée par SimonetTome 3, p 515: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 4, p 50: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 342: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 469: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 230: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 559: pas de date, gravée par DeVilliers (ou Roger)Tome 5, p 654: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)
La probabilité qu’une autre suite sur Molière soit produite par un autre que Renouard en 1813 me paraissant faible, j’ai éliminé les gravures portant cette date. Il n’en restait alors plus que 8. Sur ces 8, 7 ont été gravées soit par Royer (ou Roger), Basq, Simonet ou Ribault, graveurs qui sont également présents sur certaines des 20 premières gravures, identifiées Renouard. J’ai donc également éliminé ces 7 gravures, gravées par les graveurs ayant travaillé pour Renouard, mais non explicitement associées à lui.
Ne restait donc qu’une gravure, celle illustrant Les Amans Magnifiques et triplement identifiée: Moreau « junior » à gauche, DeVilliers fratres Aquaforti au milieu, et DeVilliers à droite. 


C’est donc bien la 31ème gravure, celle qui ne fait pas partie de la suite de Renouard. La 65ème gravure, celle qui n’aurait jamais du se retrouver ici.
Il reste néanmoins plusieurs questions auxquelles je n’ai pas de réponse:
– Comment Renouard a-t-il choisi les gravures de sa suite: pourquoi seulement trente, pourquoi une seule pour Elide, Amphitryon et Psiché, là où on trouvait deux « Moreau »?- Pourquoi n’a-t-il pas voulu ou pu représenter Les Amans Magnifiques?- Qui est cet amateur (que je félicite) qui est allé chercher une autre gravure pour Les Amans Magnifiques pour pallier le manque?- Qui sont les DeVilliers?- Qui est B. Jouvin, dont l’ouvrage porte l’ex-libris?
Ce qui fait beaucoup de questions. J’ai déjà passé un très long moment à résoudre l’énigme des gravures (même si ça n’a l’air de rien), je vais m’arrêter là pour le moment.
H
Pour mémoire:
Renouard:
ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD par Brunet dans le Bibliophile Français (Tome Second, 1868)
Le bibliographe dont nous inscrivons le nom doit être envisagé à divers points de vue : il a vendu et publié des livres, il en a écrit, il en a réuni ; à notre connaissance, du moins, il est le seul qui offre l’assemblage de ces trois objets différents qui, depuis la jeunesse, ont rempli une carrière plus longue que celle qui est accordée à la presque totalité des mortels. Essayons de tracer une esquisse, incomplète sans doute, mais fidèle, nous en avons l’espoir, du triple aspect sous lequel se présente A.-A. Renouard.Il naquit à Paris en 1765 ; son père était dans le commerce et lui-même, après avoir fait de très-bonnes études, fut destiné aux affaires ; mais ses goûts le portaient vers une autre direction. Très-jeune encore, il éprouvait pour les livres un attachement des plus vifs. Toutes ses économies étaient consacrées à acheter quelques volumes ; il se refusait, pour atteindre ce but, les plaisirs vers lesquels on se porte de préférence à vingt ans. Ses choix étaient intelligents, il guettait déjà des exemplaires sur peau de vélin, et lorsque vint, en 1788, la vente de la vaste et précieuse bibliothèque du prince de Soubise (où se trouvait en entier l’admirable collection de l’illustre président Auguste de Thou), Renouard y fit d’heureuses acquisitions. Observons d’ailleurs qu’à cette époque les raretés bibliographiques étaient accessibles aux fortunes les plus modestes ; on adjugeait pour quelques francs ces volumes aux armes de de Thou qui se payent aujourd’hui le centuple lorsqu’ils se montrent aux enchères. Les troubles de la Révolution arrêtèrent l’élan que la bibliophilie prenait en France ; au moment du 10 août et du 2 septembre, au milieu des terreurs de 1793, aux approches du 9 thermidor, on avait toute autre préoccupation que celle des exemplaires ayant appartenu à des amateurs célèbres ; les incunables, les vélins étaient oubliés ; les ventes avaient cessé.Dès que la France put respirer, dès que les esprits eurent recouvré quelque tranquillité, Renouard s’amusa, comme distraction, à faire imprimer quelques volumes exécutés avec élégance et destinés à des amateurs délicats. Il était un admirateur instruit et fervent de l’antiquité ; il choisit de préférence des classiques, il débuta par quelques uns de ces écrits de philosophie morale où Cicéron a exprimé de nobles pensées que recouvre la diction la plus élégante. A cette époque il s’était placé à la tête d’une manufacture de gazes, mais des occupations de ce genre ne lui souriaient pas ; les volumes qu’il avait mis sous presse dans un but de passe-temps délicat, et non de spéculation, trouvaient des acheteurs empressés ; il prit le parti d’embrasser la profession qui lui souriait le mieux. Il devint libraire ; il établit une maison qui devint une des plus importantes de la capitale et qui prospéra rapidement. Il rouvrit avec les pays étrangers des relations qui s’étaient brisées au choc des guerres internationales et des discordes civiles ; il eut en Italie, en Allemagne, en Hollande, des correspondants actifs et intelligents ; il passa lui-même à plusieurs reprises les Alpes et le Rhin, malgré les lenteurs et les fatigues de voyages qu’on accomplit aujourd’hui avec une facilité rapide ; il fréquenta les foires de Leipzig ; sa probité sévère, son exactitude le mirent en possession de l’estime la mieux méritée. Ses magasins devinrent le rendez-vous des amateurs d’élite. Le goût était alors plus sérieux qu’aujourd’hui ; les facéties, les heures gothiques, les plaquettes françaises du XVe et du XVIe siècle, les poètes de la Renaissance, les reliures de Le Gascon, de Duseuil, de Pasdeloup, étaient loin d’exciter l’enthousiasme avec lequel on les envisage depuis quelques années, en se les disputant à coups de billets de banque. On demandait alors les plus belles éditions des classiques grecs et latins ; on se passionnait pour le grand papier : le Xénophon d’Oxford de 1705, l’Hésiode de 1730, l’Homère publié en 1800 par quelques jeunes patriciens anglais, le Tite-Live de Drakenborch, le Cicéron de d’Olivet, se payaient des prix qu’ils seraient loin d’obtenir ; les beaux volumes mis au jour à Parme par Bodoni étaient demandés avec avidité, et Renouards’était empressé de lier des relations avec cet habile typographe que, le premier, il fit connaître en France. Les bibliophiles d’alors n’étaient-ils pas plus sérieux que ceux de nos jours ? Les objets de leurs attachements ne répondaient-ils pas mieux aux aspirations du véritable connaisseur ? Faisons cependant une réserve en faveur des éditions originales de nos grands classiques français, de Molière, de La Fontaine, de La Bruyère, longtemps laissées dans l’oubli le plus complet, et qu’aujourd’hui on s’estime heureux d’obtenir au poids de l’or. C’est qu’en effet, comme l’a si bien dit Charles Nodier : « Qui pourrait dédaigner ces titres de notre gloire littéraire, dont les moindres variantes, inestimables aux yeux du goût, révèlent les secrets les plus intéressants de la composition et les développements du génie, éclairé par l’expérience et mûri par le temps (1) ? »Tout en vendant les livres anciens ou étrangers qu’il savait se procurer avec intelligence, Renouard n’oubliait pas qu’il était éditeur. Il publia des ouvrages qui sont aujourd’hui passés de mode, mais qui eurent alors un immense succès : les Lettres Emilie, cet agréable badinage du spirituel Demoustier, Le Mérite des femmes de Legouvé, les Œuvres de Gessner. Il voulut d’ailleurs faire entrer ses éditions dans les bibliothèques des amateurs les plus difficiles; il les orna de gravures nombreuses, de portraits ; il appela à lui les artistes les plus distingués, d’abord Saint-Aubin, ensuite Moreau, si gracieux, si habile à reproduire les costumes de la fin du siècle dernier, à donner à de petites figures une élégance charmante. Il eut soin de faire tirer quelques exemplaires (souvent un seul) des beaux volumes qu’il confiait habituellement aux presses de l’habile Crapelet, son imprimeur habituel, et il se réservait pour lui-même ces exemplaires de choix, en y intercalant les dessins originaux. Peu d’éditeurs ont le goût ou les moyens de se permettre ces fantaisies auxquelles nous applaudissons de grand cœur. Mais Renouard était trop dévoué aux livres pour se borner à en acheter, à les revendre et à en fabriquer ; sa vocation le portait à en écrire, et les sujets qu’il devait embrasser ne pouvaient être douteux.
De bonne heure, il avait été frappé d’une admiration sympathique pour la famille des Aldes Manuce ; c’était justice. Pendant près d’un siècle, ces illustres typographes ont rendu à l’intelligence humaine d’éclatants services ; Alde l’ancien mérite surtout l’hommage le plus sincère : réunissant autour de lui les plus érudits des Grecs qui fuyaient la tyrannie musulmane, il fut le premier à publier la majeure partie des grands écrivains de l’Hellénie. On ne possédait que des manuscrits plus ou moins défectueux ; la critique n’était pas encore éclose, la tâche était Rude ; Alde la poursuivit avec une infatigable activité et un dévouement à toute épreuve. Ce fut lui encore qui, s’avisant d’abandonner les caractères gothiques et l’in-folio si incommodes, livra aux lecteurs Virgile, Horace, Lucrèce dans le format portatif du petit in-8 et avec les types italiques amis de l’œil ; ses fils ; ses successeurs, marchèrent sur ses traces : les Commentaires de Paul Manuce sur Cicéron, ses Traités sur les Antiquités romaines, jouissent encore d’une juste estime. Alde Manuce, fils de Paul, écrivit sur les grammaires latine et italienne, retraça la vie de Côme de Médicis, s’exerça sur Térence, promena sur de nombreux objets son intelligence rapide et chercheuse.
Il n’existait jusqu’alors sur cette illustre famille que quelques notions dispersées et incomplètes ; rien de suivi, rien d’exact. Renouard voulut combler cette lacune; il s’était procuré toutes les éditions aldines ou peu s’en faut ; deux ou trois tout au plus étaient parvenues à lui échapper ; il savait que la loi rigoureuse, inflexible, imposée à tout bibliographe qui se pique d’exactitude, est de ne parler que de visu, de décrire exclusivement les livres qu’il a longtemps tenus dans ses mains, sur lesquels il s’est courbé. Fruit d’un travail consciencieux, les Annales de l’imprimerie des Aides, ou Histoire des trois Manuce, parurent en 1803, 2 volumes in-8 ; vingt-deux années plus tard une seconde édition, revue et augmentée, vit le jour en 1825 ; enfin, toujours préoccupé de ce sujet favori de ses études, profitant de ces découvertes qu’amènent la marche de la science et le zèle des chercheurs,Renouard eut la satisfaction de faire paraître en 1834 une troisième et dernière édition qui demeure le mot définitif de la science bibliographique à l’égard des Aides. Il sera difficile d’y joindre quelques informations d’une valeur réelle.
A peine Renouard avait-il mis la dernière main à son grand travail sur les Aldes, que des typographes d’un mérite égal à celui des grands Vénitiens attirèrent avec raison son attention ; Paris doit citer les noms des Estiennes avec autant de fierté que la reine de l’Adriatique peut mentionner les Manuces. Ecrire l’histoire de cette illustre et laborieuse famille, dresser l’inventaire exact et raisonné de ses travaux, c’était se maintenir dans le domaine de l’histoire de l’imprimerie au XVIe siècle, c’était rester fidèle à l’ordre des idées dans lesquelles se plaisait le patient et scrupuleux bibliographe. Maittaire avait déjà abordé ce sujet, mais l’Historia Stephanorum, publiée en 1726, incomplète et lourdement écrite dans une latinité qui n’aurait pas obtenu le suffrage de Cicéron, n’offrait que des matériaux qu’il était nécessaire de disposer dans un meilleur ordre. En 1837 on vit paraître la première édition des Annales de l’imprimerie des Estienne ; une réimpression augmentée et fort améliorée vit le jour en 1843. Un juge sévère, qui a qualifié d’excellent le travail sur les Aldes M. J.-Ch. Brunet, reconnaît que la notice sur Henri Estienne surtout se fait remarquer par « des détails neufs et d’un véritable intérêt. » Toutefois ces Annales, il faut le reconnaître, n’ont pas atteint le degré de perfection que présentent celles des Alde. Lorsqu’il les acheva,Renouard était presque octogénaire, et c’est une circonstance qu’il serait injuste de ne point prendre en considération.
D’autres recherches avaient occupé le zélé bibliographe ; il avait entrepris un catalogue raisonné des anciennes éditions des classiques grecs et latins ; des occupations multipliées ne lui permirent point de poursuivre avec activité et de terminer un ouvrage dont l’utilité eût été grande, et qu’il était bien en mesure de mener à bonne fin.
Envisageons-le maintenant au point de vue du bibliophile.
Pendant près de trente années, il saisit les occasions que lui présentèrent les ventes publiques et le mouvement d’un commerce actif afin de jeter les bases dune collection qui devint avec le temps une des plus importantes de Paris. Les éditions aldines, les classiques anciens, de beaux livres modernes en tout genre figuraient surtout dans ces armoires où resplendissait le maroquin. Les éditions qu’avait publiées le propriétaire s’y montraient sous la forme d’exemplaires sur peau de vélin ornés de dessins originaux. On distinguait aussi un choix exquis d’impressions elzéviriennes (plus de 50 volumes non rognés), de somptueux ouvrages relatifs aux arts, des pamphlets du temps de la Ligue, des libelles dirigés contre Louis XIV et les dames de sa cour, des singularités de divers genres, rencontrées, recueillies pendant bien des années d’attention incessante. Il l’a écrit lui-même : « Ma bibliothèque fut commencée en 1778 avec le premier écu que me donna mon père et dont je fis usage pour acheter un Horace ; j’avais alors treize ans. » Dans les premières années de la Restauration, le bibliographe anglais Dibdin ne manqua point, en visitant Paris, de venir saluer la bibliothèque formée par Renouard. « Je trouvai en lui un œil de lynx, une connaissance parfaite des livres; jamais sa tête, ses pieds, ses mains n’ont connu un instant de repos, lorsqu’il s’agit de l’objet qu’il ne perd point de vue. Son exemplaire sur vélin des Epistoke de Cicéron, imprimées par Valdapfer en 1471, est un bijou exquis, une perle sans aucun défaut ; le Lucien, édition princeps, est peut-être le plus bel exemplaire qui existe. »
Lorsqu’on a réuni une foule de livres précieux, on éprouve tout naturellement le désir de faire connaître ce qu’on possède ; il y a là la vanité bien excusable du propriétaire qui s’est donné beaucoup de peine et qui a dépensé beaucoup d’argent, le plaisir de parler de ce qu’on aime, l’espoir qu’on se livre à un travail susceptible de rendre quelques services à la science. Renouard ne résista pas à cette tentation ; il entreprit l’inventaire raisonné de ses livres ; il le fit imprimer en 1818 sous le titre de Catalogue de la bibliothèque d’un amateur, avec notes bibliographiques, critiques et littéraires. Ces quatre volumes offrent une lecture qui aura toujours pour les bibliophiles un attrait particulier ; on y trouve en foule ce que Nodier appelle « d’excellentes choses de peu d’importance, et des notions qui ont plus de charme qu’on ne pense, quoiqu’elles aient encore moins de gravité qu’on ne le dit. » Nombre d’anecdotes se mêlent à des détails utiles pour le bibliographe ; on remarque aussi quelques notes d’une certaine étendue et offrant de l’intérêt ; nous indiquerons celles qui regardent les expéditions par le moyen des licences à la fin du premier empire et l’attribution à Laurent Coster de l’invention de la typographie, système qui n’obtient nullement l’assentiment de Renouard. Il mentionne parfois avec une satisfaction évidente de quelle façon tel ou tel volume précieux est passé entre ses mains ; il se met en scène avec bonhomie, il éprouve à parler de ce qu’il chérit un plaisir qui se communique.
Un écrivain ingénieux, conteur charmant, bibliophile fervent, et qui plus tard occupa à l’Académie française une place qui lui revenait de droit, rendit compte, dans le Journal des Débats, de cette publication; empruntons-lui quelques lignes oubliées aujourd’hui: « Lucullus avait formé une volière où se trouvaient assemblés et vivants tous les oiseaux du monde connu ; mais, à quelque prix que ce fût, il n’avait pu se procurer le phénix. Chez M. Renouard, on compte des phénix par douzaines… Il passe avec une insouciance un peu superbe, avec l’indifférence du luxe blasé, sur une foule d’ouvrages qui mériteraient bien une note de rareté ou un témoignage de contentement. On n’entreprendrait pas d’attirer un moment l’attention du lecteur sur un catalogue de livres qui ne sont pas d’ailleurs destinés à être vendus, si le catalogue de M.Renouard était un catalogue comme un autre ; mais M. Renouard, qui se distingue par une infinité de bonnes et solides connaissances, a imprimé à ses livres le sceau de son utile et curieuse érudition, On éprouvera souvent le regret qu’il ne se soit pas abandonné à la facile abondance de ses souvenirs, et qu’il ait dédaigné de nous faire part d’une foule de choses très-familières à sa mémoire qui seraient des découvertespour nous ».
Presque tous les amateurs connaissant d’ailleurs le Catalogue de leur confrère, nous ne regardons pas comme nécessaire d’en parler avec plus de détail.
Peu de temps après la publication de son catalogue,Renouard prit le parti de détruire de ses propres mains une portion de l’édifice qu’il avait élevé. Nous ne rechercherons pas quels furent les motifs qui le conduisirent à une résolution à laquelle il ne se résigna certainement point sans de vifs regrets. Les préoccupations imposées à tout père de famille lui firent probablement reconnaître qu’un capital considérable et improductif de revenu était immobilisé dans cette foule de splendides volumes ; ce n’est qu’à d’opulents amateurs anglais, tels qu’il s’en trouve dans les familles des Spenser et des Devonshire, qu’il est permis de maintenir de générations en générations des bibliothèques d’une immense valeur.
Quoi qu’il en soit, la collection aldine fut expédiée à Londres où l’on se flattait d’obtenir des prix plus élevés qu’à Paris, et elle fut livrée aux chances assez favorables d’une auction. D’autres ouvrages furent cédés de gré à gré ou placés, nous le croyons, dans diverses ventes, et ce n’était pas la première fois que Renouard employait ce moyen pour vider ses armoires trop remplies. En 1804, en 1811, il avait mis en vente deux collections assez nombreuses d’ouvrages de prix ; il motive sa résolution dans les termes suivants : « Il est bien difficile de former une bibliothèque sans avoir de temps à autre à en écarter plus ou moins de volumes. Ces deux ventes se composèrent donc d’exemplaires remplacés par d’autres plus beaux ou par des éditions meilleures, et aussi de livres dont je me suis défaitpour ne pas augmenter indiscrètement et indéfiniment mes collections. »
Toutefois, la majeure partie des livres fut conservée ; Renouard y ajouta même quelques livres de plus ; il acquit notamment deux de ces monuments de la xylographie qui ont devancé l’impression en caractères mobiles : l’Ars memorandi et l’Ars moriendi.
« Il faut vivre à Paris, il ne faut pas y mourir, a dit un célèbre critique contemporain. Fidèle à ce principe,Renouard, parvenu à un âge avancé, s’éloigna du tumulte de la capitale ; il alla s’établir dans les paisibles bâtiments de l’ancienne abbaye de Saint-Valéry (Somme) ; c’est là qu’il attendit tranquillement le terme de sa longue et honorable carrière : la mort l’atteignit au mois de décembre 1853, dans sa quatre-vingt-huitième année. Ses livres furent rapportés à Paris, et ce fut en grande partie d’après les notes qu’il avait laissées que fut rédigé le catalogue de la vente annoncée pour les mois de novembre et de décembre 1854. Ce catalogue, plus considérable que la plupart des inventaires de ce genre, ne présente pas moins de 3700 articles, et les amateurs qui ne sont plus de la première jeunesse se souviennent très-bien de l’émotion qu’il produisit. On y retrouva avec plaisir de beaux volumes sur vélin, des dessins originaux qui étaient déjà signalés dans les quatre volumes de 1818, et qui depuis un demi-siècle avaient été retirés de la circulation.
On accueillit avec enthousiasme la Bible latine de Robert Estienne, 1541, 2 vol. in-8, exemplaire de Thou (adjugé à 561 fr.) ; la Bible grecque de 1590, in-folio, grand papier, dont la rareté est extrême (2650 fr.) ; le Virgile d’Aide, 1527, in-8 (1600 fr.) ; les Œuvres de Coquillart, Paris, Galiot du Pré, 1532 (501 fr.) ; les Marguerites de la Marguerite des princesses, Lyon, J. de Tournes, 1537, parfaite reliure de Pasdeloup en maroquin rouge (685 fr.).
Cette riche collection, formée avec tant de goût, contenait bien d’autres trésors que des livres imprimés. Mentionnerons-nous un ravissant manuscrit sur vélin orné de nombreuses miniatures attribuées aux artistes auxquels on doit les Heures d’Anne de Bretagne ? Ce bijou fut payé 10,350 fr., et il devint la propriété du plus opulent des banquiers passés ou présents. Nous ne saurions oublier, en fait de manuscrits, deux volumes in-folio de lettres originales et autres pièces de la main de Boileau (adjugés à 4000 fr.).
En renonçant aux affaires, Renouard n’avait point entendu se livrer à un repos qui eût été un supplice pour lui, et tout en continuant ses recherches sur les Estiennes, il remplit pendant plusieurs années avec autant de zèle que d’intelligence les fonctions de maire du onzième arrondissement. Tant que ses forces le lui permirent, il voulut être utile ; nulle carrière n’a été plus laborieuse, plus honorable que la sienne ; nulle mémoire n’a droit à plus de sympathie de la part de tous les hommes éclairés qui aiment les livres, qui les apprécient et qui doivent à Renouard de véritables services.

Moreau:
Jean-Michel Moreau, dit Moreau le Jeune, né à Paris le 26 mars 1741 et mort le 30 novembre 1814, est un dessinateur et graveur français.
Très jeune, il illustre déjà un livre : Le voyage de Mantes, ou les vacances de 17.., de Jean-Baptiste Gimat de Bonneval, publié à Amsterdam en 1753. Il n’avait que 12 ans, le fait est donc notable, même si on peut voir dans ces gravures bien des lacunes artistiques!
Élève du Lorrain, qu’il accompagna en 1758 à Saint-Pétersbourg lorsque ce dernier devint le premier directeur des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, il revint, après y avoir brièvement enseigné le dessin, à Paris au bout de deux ans à la mort subite de celui-ci et suivit les leçons du graveur Jacques-Philippe Le Bas, reproduisant les peintures contemporaines et celles des maîtres anciens. Il devint bientôt, par la souplesse et l’étonnante fertilité de son talent, le dessinateur en renom des planches de toutes les éditions de luxe des classiques français.Au cours des années 1760, il a également fourni des dessins destinés à être gravés pour le Recueil d’antiquités du comte de Caylus, qui a pris soin de lui. Il a également fourni aux graveurs l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert des lavis et des dessins illustrant les processus artisanaux. Comme graveur, il a collaboré avec Boucher, Gravelot et une trentaine d’autres sur des illustrations pour une édition des Métamorphoses d’Ovide.
En 1765, il épouse la petite-fille du patriarche d’une famille d’éditeurs privilégiés du Roi, Pierre Prault. En 1770, il succède à Cochin comme dessinateur des menus plaisirs du roi en sur la recommandation de ce dernier, ce qui lui donne l’occasion de produire des épreuves célébrant le mariage du Dauphin et son couronnement. En 1781, la force de ces productions lui vaut en partie d’être nommé Dessinateur et Graveur du Cabinet du Roi, ce qui lui apporte une pension annuelle et un logement au Palais du Louvre.
Il a désormais besoin des services d’autres graveurs pour reproduire ses propres dessins comme les illustrations pour les Chansons de Jean-Benjamin de Laborde (1773), le recueil des œuvres de Rousseau (1773-82) et de Voltaire (imprimé à Bruxelles, 1782-9).
En 1778, son nom apparaît dans le registre de la loge maçonnique des Neuf Sœurs fondé deux ans auparavant par l’astronome Jérôme Lalande.
Au retour d’un voyage de six mois fait à Rome en 1785, Moreau le Jeune donna à ses compositions un caractère élevé et grandiose, qui contraste avec le genre un peu maniéré de ceux qui l’ont précédé. Il est agréé à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1780, puis reçu membre en 1788 et nommé graveur du cabinet du roi .
Favorable à la Révolution, il est nommé membre de la commission temporaire des arts en 1793 et, en 1797, professeur aux écoles centrales. À la Restauration en 1814, Louis XVIII lui donne un nouveau poste royal.
Les œuvres les plus connues de la carrière prolifique de Moreau le Jeune, dont l’œuvre dépasse les 2 000 pièces, sont les vingt-quatre illustrations transcrivant les costumes et les intérieurs à la mode dans les dernières années de l’Ancien Régime, ses contributions au Monument du costume physique et morale commandité par le financier et graveur amateur strasbourgeois Jean-Henri Eberts, Suite d’estampes pour servir à l’histoire des mœurs des François au dix-huitième siècle, 1776 et 1777, et douze autres dans la Troisième Suite d’estampes pour servir à l’Histoire des Mœurs et du Costume…, 1783, édité par son oncle par alliance, L.-F. Prault, et fréquemment réédité dans divers formats, notamment un recueil de 1789 sur un texte de Restif de la Bretonne.
La première douzaine de ces vignettes dépeint la vie contemporaine élégante tandis que la deuxième série contient quelques vignettes vertueuses fournissant un monde rural contrastant à la façon de Greuze.
Sa fille a épousé l’artiste Carle Vernet, fils de Joseph Vernet. Tombé dans l’oubli, Moreau le Jeune fut sorti de l’oubli à la fin du xixe siècle par les connaisseurs du xviiie siècle Edmond et Jules Goncourt.

3 Commentaires

  1. Bonjour,
    Merci pour ce billet très intéressant. J'ai une petite remarque : vous parlez de Cuzin et placez son décès en 1890. Ayant travaillé sur Rose Adler et ses doreurs, je suis surprise de cette affirmation, puisqu'elle fait dorer ses reliures par un Adolphe Cuzin jusqu'en 1925. C'est lui qui dirige l'atelier de reliure-dorure de l'UCAD, on le voit dans l'ouvrage de Julien Fléty sur les relieurs français. Mais il vient effectivement d'une famille de doreurs : peut-être parliez-vous de son père ?
    Merci encore pour ce billet, et bien cordialement,
    AC

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