Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.
Le manuscrit disparaît au début des années 1920. Il réapparaît publiquement en 1998, à New York. Entre les deux : près de soixante-quinze ans d’errance, de mutilations, et de ventes fragmentaires.
L’objet en question n’est pas un livre ordinaire. Il s’agit du palimpseste d’Archimède, l’un des manuscrits scientifiques les plus importants jamais conservés.

Le Palimpseste est un manuscrit byzantin du Xe siècle, conservé jusqu’au début du XXᵉ siècle au monastère de Saint-Sabas, à Constantinople. Il contient, sous un texte liturgique du XIIIᵉ siècle, des traités grecs d’Archimède copiés au Xe siècle, dont La Méthode, Sur les corps flottants et d’autres textes alors inconnus.
Le manuscrit est catalogué, décrit et photographié par le philologue Johan Ludvig Heiberg en 1906, lors d’une mission officielle. À cette date, le volume est intact.
La disparition (1920–1923)
Entre 1920 et 1923, dans le chaos qui suit la chute de l’Empire ottoman et la guerre gréco-turque, le manuscrit quitte illicitement le monastère. Il n’existe aucun acte de vente, aucun transfert légal. Le volume disparaît sans trace officielle.
La mutilation documentée (années 1930)
Dans les années 1930, le manuscrit est volontairement mutilé.
Les faits sont établis par l’examen matériel :
- plusieurs feuillets sont arrachés proprement,
- certaines pages sont retaillées,
- des ajouts décoratifs modernes sont appliqués pour masquer l’écriture scientifique sous-jacente.
Ces interventions sont modernes, destinées à augmenter la valeur marchande du manuscrit.
Les ventes feuille à feuille (années 1930–1950)
La mutilation du Palimpseste ne reste pas théorique. Elle est matériellement documentée.
À partir des années 1930, plusieurs feuillets sont volontairement détachés du manuscrit. Les coupes sont nettes, modernes, sans rapport avec les usages médiévaux. Le but n’est pas la restauration, mais la vente séparée. Au moins cinq feuillets ont ainsi circulé indépendamment.
L’un d’eux, aujourd’hui connu sous le nom de “Walters Fragment”, apparaît sur le marché européen dans les années 1930. Il est vendu comme manuscrit byzantin isolé, sans mention d’Archimède. Il entre plus tard dans les collections du Walters Art Museum à Baltimore. Ce n’est qu’après 1998, par comparaison paléographique et codicologique, qu’il est formellement identifié comme provenant du Palimpseste.
Deux autres feuillets sont vendus séparément dans les années 1940, probablement sur le marché parisien. Ils sont décrits comme de simples fragments liturgiques grecs. Leur lien avec le manuscrit principal n’est établi que plus tard, grâce aux dimensions du parchemin, à la préparation de la peau et à la main scribale, identiques à celles du volume conservé aujourd’hui.
Un autre feuillet, vendu dans les années 1950, a été retaillé pour améliorer son apparence. Des éléments décoratifs modernes ont été ajoutés afin de masquer l’écriture scientifique sous-jacente. Les analyses multispectrales ont depuis révélé, sous ces ajouts, un texte attribuable à Archimède.
Enfin, l’existence d’au moins un feuillet supplémentaire, mentionné dans des descriptions anciennes de marchands du milieu du XXᵉ siècle, est admise par les chercheurs, bien que ce fragment soit aujourd’hui considéré comme définitivement perdu.
Dans tous les cas, le procédé est identique : détacher un feuillet identifiable, effacer son lien avec un ensemble cohérent, le vendre comme objet byzantin ordinaire.
La vente de 1998 à New York
Le 29 octobre 1998, ce qu’il reste du Palimpseste est mis en vente à New York, chez Christie’s. Le lot est présenté comme un manuscrit byzantin exceptionnel, incomplet, de provenance privée. Il est adjugé pour environ 2 millions de dollars à un acheteur privé. La vente est publique, légale, documentée, mais le manuscrit est déjà irrémédiablement mutilé.
L’enquête scientifique (1999–2010)
Après l’achat, le manuscrit est confié au Walters Art Museum.
Grâce à l’imagerie multispectrale, les chercheurs parviennent à lire sous le texte liturgique :
- des démonstrations inédites d’Archimède,
- des passages inconnus de La Méthode,
- des textes mathématiques majeurs perdus depuis l’Antiquité.
Ce que la découpe avait tenté de faire disparaître réapparaît partiellement.
Ce qui a été définitivement perdu
Malgré les restaurations :
- plusieurs feuillets ne seront jamais retrouvés,
- certaines séquences du texte sont fragmentées à jamais,
- le manuscrit ne retrouvera jamais son intégrité originelle.
Le préjudice est scientifique autant que patrimonial.
Le Palimpseste d’Archimède n’a pas été détruit par ignorance.
Il l’a été par calcul, par appât du gain…
IGLI-FD-2026-14
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