Internet a rendu le bibliophile paresseux

Frère Séraphion de la Chartreuse de Rambervillers,
spécialiste du classement bibliophilique dans les ordres réguliers et observateur soupçonneux des modernités hâtives.

Amis bibliophiles, bonjour,

Je me souviens avec une précision presque douloureuse du temps où chercher un livre était une épreuve. Non une épreuve héroïque — point de lyrisme excessif — mais une succession de lenteurs, d’incertitudes, de faux espoirs et de détours. On marchait beaucoup. On attendait. On doutait. Et surtout, on ne savait pas. Cette ignorance relative n’était pas un handicap : elle constituait l’armature même de la formation bibliophilique. On devenait bibliophile à force de se tromper.

La paresse, par Bruegel l’Ancien

Aujourd’hui, en quelques clics, l’objet désiré apparaît. Mieux encore : on ne le désire même plus vraiment. Il s’est présenté avant que le désir n’ait eu le temps de se former. Une alerte, un algorithme, un comparateur, et le livre est là, réduit à une vignette, à trois lignes de description et à un prix “cohérent avec le marché”. L’errance a disparu. Avec elle, une grande partie du goût.

Il faut le dire sans détour : Internet n’a pas rendu la bibliophilie impossible. Il l’a rendue confortable. Et ce confort a un prix intellectuel.

De la recherche comme discipline morale

Chercher un livre, jadis, supposait une discipline. Non pas seulement du temps, mais une disposition intérieure : accepter l’incomplétude. On entrait dans une librairie sans savoir ce que l’on allait trouver. On consultait un catalogue sans certitude qu’il contînt ce que l’on espérait. On écrivait à un libraire en sachant que la réponse pouvait être négative, vague, ou ne jamais venir.

Cette lenteur imposait une hiérarchie naturelle des désirs. Tout ne pouvait pas être cherché en même temps. On choisissait. Et ce choix engageait la durée. La quête façonnait l’objet.

Internet, en abolissant ces résistances, a supprimé la nécessité du tri. On peut tout chercher à la fois. Tout surveiller. Tout comparer. Le désir n’a plus à se discipliner : il se disperse. Le bibliophile devient un guetteur passif, non plus un chercheur actif.

L’illusion de la maîtrise

Jamais le bibliophile n’a eu autant d’outils à sa disposition. Bases de données, catalogues numérisés, reproductions haute définition, historiques de ventes, alertes automatiques : tout concourt à donner une impression de maîtrise. Mais cette maîtrise est trompeuse.

Car ce que l’on maîtrise aujourd’hui, ce ne sont pas les livres : ce sont leurs représentations. Le bibliophile contemporain connaît le marché mieux que les objets. Il sait ce que vaut un livre avant de savoir ce qu’il est. Il reconnaît une reliure à l’écran, mais hésite à la décrire en main. Il identifie une édition via vialibri, mais peine à collationner sans assistance.

La compétence s’est déplacée. Elle n’est plus matérielle, mais navigationnelle. On sait chercher, mais on sait moins regarder.

La fin de la sérendipité (ou son simulacre)

On nous objectera que le numérique favorise la découverte, qu’il multiplie les rencontres inattendues. C’est oublier que la sérendipité véritable suppose une errance non orientée. Or l’errance en ligne est toujours guidée : par des algorithmes, des historiques, des profils.

Ce que l’on découvre sur Internet est toujours une variation de ce que l’on a déjà cherché. La surprise est encadrée. Le hasard est domestiqué. Là où la librairie physique proposait une collision brutale entre des domaines étrangers — un traité de géométrie à côté d’un sermon janséniste, une plaquette sans valeur glissée entre deux in-folio — l’écran segmente, classe, recommande.

Le bibliophile numérique croit explorer ; il approfondit un tunnel.

Le clic contre le corps

Un livre ancien est un objet corporel. Il résiste. Il a un poids, une odeur, une rigidité, parfois une hostilité. Il faut l’ouvrir avec précaution, le manipuler avec lenteur, accepter ses défauts. Cette relation physique forge une forme d’attention que l’écran ne sollicite pas.

Acheter un livre en ligne, c’est souvent l’acheter avant de l’avoir rencontré. La surprise — bonne ou mauvaise — est différée. Or cette distance affaiblit le jugement. Combien d’ouvrages achetés “parce que c’était le bon prix” finissent relégués, à peine ouverts, dans des bibliothèques devenues des entrepôts ?

La paresse n’est pas ici une absence d’effort, mais un déplacement de l’effort vers l’amont technique, au détriment de l’expérience sensible.

Le bibliophile sans fatigue

Il existait autrefois une fatigue bibliophilique. Une lassitude noble, issue de journées entières passées à feuilleter, comparer, renoncer. Cette fatigue formait le regard. Elle obligeait à ralentir, à hiérarchiser, parfois à abandonner une piste pour en suivre une autre.

Le bibliophile contemporain, assisté par ses outils, ne se fatigue plus de la même manière. Il accumule sans épuisement apparent. Les bibliothèques grossissent, mais le rapport intime aux volumes se raréfie. On possède davantage, on fréquente moins.

La fatigue a été remplacée par la saturation.

La disparition de l’erreur formatrice

On oublie trop souvent combien l’erreur est formatrice. Acheter un mauvais exemplaire, se tromper d’édition, surpayer un livre médiocre : ces fautes constituaient un apprentissage sévère mais durable. Elles laissaient une trace. Elles engageaient la mémoire.

Internet, en multipliant les garde-fous, a réduit l’espace de l’erreur. Les avis, les forums, les historiques de prix corrigent à l’avance. Le bibliophile est protégé de lui-même. Mais cette protection a un effet pervers : elle empêche la constitution d’un jugement personnel solide.

On devient prudent, mais pas nécessairement meilleur.

Le bibliophile devenu gestionnaire

À force de tableaux, de suivis, de listes de souhaits, le bibliophile moderne ressemble parfois à un gestionnaire de stock. Il optimise. Il arbitre. Il attend “le bon moment”. Cette rationalité apparente éloigne pourtant du cœur de la pratique.

La bibliophilie n’est pas une science exacte. Elle repose sur des attachements irrationnels, des fidélités inexplicables, des enthousiasmes mal justifiés. La réduire à une suite de décisions optimisées, c’est la vider de sa substance.

L’obsession du “bon achat” remplace peu à peu celle du “beau livre”.

Une paresse respectable, mais réelle

Qu’on ne se méprenne pas : cette paresse n’est ni honteuse ni morale. Elle est le produit logique d’un environnement technique. Elle touche d’ailleurs tous les domaines où le numérique a simplifié l’accès : musique, cinéma, savoirs. Mais elle a, en bibliophilie, des effets particulièrement sensibles, car elle modifie le rapport au temps.

Le bibliophile paresseux n’est pas celui qui ne fait rien. C’est celui qui ne supporte plus l’attente. Il veut savoir tout de suite, trouver tout de suite, acheter tout de suite. Or la lenteur n’était pas un défaut ancien : elle était une condition.

Peut-on résister ?

La question n’est pas de revenir en arrière. Personne ne souhaite sérieusement renoncer aux outils numériques. La question est celle de leur usage. Le bibliophile qui veut préserver son goût doit réintroduire volontairement de la friction : fréquenter encore des librairies, accepter de chercher sans certitude, lire des catalogues comme on lirait des romans, se tromper parfois.

Il doit, surtout, se méfier de sa propre efficacité.

Car un bibliophile trop efficace est un bibliophile appauvri.

Conclusion provisoire

Internet n’a pas tué la bibliophilie. Il l’a rendue plus rapide, plus fluide, plus rassurante. Mais en supprimant les résistances, il a aussi supprimé une part essentielle de l’apprentissage du goût. La paresse qu’il engendre n’est pas une faute individuelle ; c’est une tentation structurelle.

Résister à cette paresse n’implique pas de renoncer au numérique, mais de se souvenir que le livre ancien n’est pas un produit comme un autre. Il demande du temps. Il exige de l’incertitude. Il réclame parfois de l’inconfort.

Sans cela, la bibliophilie risque de devenir une activité sans fatigue, sans erreur… et sans profondeur.

GdB — CS-X/10-INT-PA

La lettre du bibliophile

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Index des livres oubliés — Les Racines du Mal, par Charles Baudelaire

Index des livres oubliés — Les Racines du Mal, par Charles Baudelaire

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, voyageur du temps et des reliures, membre de la Guilde, en charge de l’index des livres oubliés

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’étais pas venu pour cela. Mon intention, ce jour-là, était bien plus prosaïque, presque mesquine : vérifier la teinte d’un maroquin dit La Vallière, comparer le fil d’une couture, examiner la finesse d’une garde moirée. De petites besognes techniques, de celles qui excitent le bibliophile comme un enquêteur temporel devant une empreinte suspecte, moi. Mes pas m’avaient mené, par le Pont-Neuf, jusqu’à la rue de la Monnaie, dans cet immeuble aux escaliers étroits, aux fenêtres donnant sur le Louvre, et où régnait, au deuxième étage, Pierre-Marcellin Lortic, maître relieur et tyran de son propre goût.

Je l’avais déjà aperçu, de loin, silhouette sèche, œil vif, moustache sévère, toisant l’amateur avec cette brusquerie qui décourageait les médiocres. On disait de lui qu’il avait refusé plus de volumes qu’il n’en avait reliés, tant il jugeait ses clients indignes de ses maroquins. Son atelier était un tribunal silencieux : on y passait sous le regard des peaux suspendues comme sous une enfilade de juges de cuir.

J’y pénétrai. L’odeur chaude du cuir chauffé et poli emplissait l’air, mêlée à celle, plus piquante, des colles et des vernis. Le frottement métallique des fers de dorure alternait avec le rythme sourd des marteaux sur les nerfs des cahiers. Des ouvriers, le dos voûté, cousaient avec une minutie de moines ; d’autres, à demi-cachés derrière des piles de peaux, vérifiaient le grain du maroquin ou l’ampleur d’un mors. Sur une table, des plats fraîchement dorés étincelaient comme des reliques. Sur une autre, des peaux fines, rubis, émeraude, outremer, attendaient leur destin.

Au mur, une pancarte ironique murmurait son avertissement : Défense d’entrer. Je souris : cette formule de Lortic était devenue presque un emblème. On disait qu’il la répétait à tout venant, et qu’il renvoyait sans ménagement les amateurs trop bavards ou les curieux mal renseignés. Ici, on ne discutait pas la reliure, on la subissait comme un dogme.

Je n’avais aucune intention de troubler les ouvriers. J’errais d’une pile à l’autre, observant le gaufrage d’un dos, le moiré d’un papier de garde, la netteté d’une couture. C’est alors que mon œil tomba sur une chemise cartonnée, grise, fatiguée, portant encore l’étiquette de l’atelier. Par curiosité, je l’ouvris. Elle contenait un cahier de feuillets non reliés, cousus à plat, oubliés là depuis des années.

Le papier, un vélin au grain serré, portait en filigrane la date des années 1855–1856. Je feuilletai, distrait d’abord, puis saisi : sur la première page, d’une encre encore vive, j’aperçus un titre :

Les Racines du mal.

Je crus d’abord à un canular, à quelque pastiche maladroit. Mais très vite, les vers, les ratures, l’accent même des images me retinrent : il s’agissait là de la matrice primitive, brute, des Fleurs du mal.

Je connaissais trop bien, comme vous tous, l’histoire tragique de ce recueil publié en 1857, aussitôt poursuivi en justice, condamné, mutilé de six poèmes. Mais ce que j’avais sous les yeux n’était pas une édition, ni même une ébauche connue : c’était une coulée de lave poétique, une matière sombre et informe, où les poèmes déjà célèbres se dressaient dans des versions plus crues, plus barbares, et où d’autres, inédits, semblaient avoir été abandonnés là comme trop dangereux, trop licencieux pour franchir les barrières de l’imprimé.

Je tournai les feuillets. Les mots vibraient d’une énergie primitive, moins polie que celle des Fleurs, mais d’une intensité troublante. Et soudain, je tombai sur deux pièces entières, inconnues, qui avaient la violence de révélations. Je les lus, la gorge serrée, et je les transcris ici.

Succube

Sous la dalle tu rampes…

Chevelure sourde glissant parmi les os,

s’attachant aux cercueils,

tes bras – nœuds d’amour, serpents de discorde –

serrent les morts éteints dans l’oubli des deuils.

La fleur s’élève, blanche, au matin qui l’ignore ;

elle respire au vent son encens ingénu…

Mais toi, dans le limon, tu suces et dévores

de ton baiser secret le calice ingénu.

Succube, maîtresse, amante corruptrice,

tu donnes aux lys blancs leur candeur mensongère,

aux roses leur sang frais, aux vierges le supplice.

Et tout ce qui s’exhale en grâce passagère

monte, parfum trompeur, de ton lit de supplice,

comme un rire infernal revêtu de lumière.

L’Amante

Dans la glaise couchée, corps nu, reins offerts,

tes cuisses s’alourdissaient au lit moite des vers ;

tes seins gonflés de fange, ardentes outres viles,

palpitaient sous l’étreinte obscure des racines.

La vase, haletante, embrassait tes genoux,

léchait ton ventre ouvert de ses baisers jaloux ;

tes lèvres s’entrouvraient — ivresse souillée, tendre —

et ton râle noyé montait des fleurs en cendres.

Ô boue, ma courtisane, amante sans pudeur,

c’est ton spasme souterrain qui nourrit la splendeur :

lys vierge au ciel trompeur, rose au parfum de vice.

Ces vers n’étaient pas seulement scandaleux : ils touchaient à l’archéologie même de la fleur. Là où Les Fleurs du mal exposaient une corolle immaculée, perverse dans sa beauté, Les Racines du mal montraient la souche, la racine, la glaise, l’enfouissement, l’orgie souterraine qui nourrit la grâce. Tout était ramené au sol, à la boue, au cadavre. La fleur n’était plus que l’apparence mensongère d’un spasme impur.

Je refermai les feuillets avec un frisson. J’avais la certitude de toucher un avant-livre, une genèse impubliable. Et soudain, mille questions me traversèrent :

Pourquoi ces pages étaient-elles restées là, dans une chemise d’atelier ? Était-ce une commande interrompue, un projet de reliure jamais payé, un caprice de poète ? Peut-être Baudelaire, toujours soucieux de présentation, avait-il confié ces brouillons à Lortic pour les voir cousus, habillés de maroquin, afin d’en offrir un exemplaire unique à quelque complice ? Mais la dépense effrayait souvent le poète. Ou bien Lortic, comprenant la violence des textes, avait-il choisi de ne pas livrer l’ouvrage, préférant le laisser dormir dans ses cartons, comme on enferme un poison ?

On connaît le tempérament intransigeant de Lortic : il ne souffrait pas la médiocrité. Il jugeait, tranchait, refusait. Il avait ce pouvoir étrange des relieurs parisiens du XIXᵉ siècle, plus que des artisans : de véritables arbitres du goût, des gardiens de seuils. Ce n’étaient pas seulement des mains, mais des consciences. Et ce fut peut-être son jugement silencieux qui condamna Les Racines du mal à l’oubli, sauvant ainsi l’humanité d’un excès de noirceur — ou la privant d’un éclat supplémentaire.

Je restai longtemps à feuilleter. Ces poèmes me donnaient l’impression de respirer l’haleine même de la terre : sueur, sperme, pus et encens mêlés. Ce qui allait fleurir deux ans plus tard n’était que la partie visible de cette fermentation. Les racines du mal, en vérité, nourrissaient toute l’esthétique de Baudelaire.

Je sortis enfin dans la lumière de la rue de la Monnaie, suffocant. Le Pont-Neuf grondait de sa rumeur. Des omnibus cahotaient, des cochers juraient, des passants pressés allaient vers le Louvre. Je tenais entre mes mains, en pensée, ce volume fantôme, ce livre avant le livre, dont l’existence même demeurera douteuse. Mais peu importe. L’Index des livres oubliés n’a pas pour mission de trancher. Son rôle est d’enregistrer les ombres comme les certitudes, les murmures comme les monuments.

Aujourd’hui, je vous livre donc ce titre qui n’a jamais franchi le seuil de la reliure, mais qui hante encore, je le crois, l’atelier de Lortic : Les Racines du mal.

Et tandis que je m’éloignais, je me demandais ce que réclamait en silence ce manuscrit, tapi dans sa chemise poussiéreuse : un lecteur, un juge, ou un bourreau ?

— Alcide Raturon, Bibliophile errant.

Cote : RL/1856/Lortic/Carton VII

PS: Qu’il soit bien entendu, enfin, que ces vers prétendument retrouvés ne doivent rien à quelque génie maudit du XIXᵉ siècle, mais tout à la plume hésitante d’un poète sans talent — votre très dévoué serviteur. Hugues

1 Commentaire

  1. Moi, j’ai hérité d’un fond de librairie en très bon état fin XIX à 1950
    1000 à 2000 livres : que des bibliographies qui permettaient aux libraires professionnels de cataloguer leurs livres ! Aujourd’hui. C’est une bibliothèque inutile mais ce sont des livres fe références et il faut me contacter si cela vous intéresse : photos sur demande et livres à Paris. Pierre. pmasson170@gmail.com

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