Charles-Émile Duroc était professeur suppléant de sciences naturelles et enseignait la botanique ; son ex-libris a fait de lui un savant. Jules-Henri Bouteiller, percepteur à Limoges, est devenu un lettré de province. Auguste Delorme doit sa réputation à deux billets anonymes parus dans La Gazette de Moulins.
Barthélémy d’Arcole,
Inspecteur principal à l’Inspection Générale des Livres Inopportuns (IGLI),
service des Provenances Abusives et des Enthousiasmes Non Justifiés.
Amis bibliophiles, bonjour.
Rapport d’observation n° IGLI-EL/11 – Sur l’usage excessif d’étiquettes anciennes comme substitut de jugement
Introduction générale (obligatoire mais négligée)
À la suite de signalements répétés émanant de lecteurs perplexes, de libraires gênés et de commissaires-priseurs pris d’un doute tardif, l’IGLI a ouvert une enquête sur un phénomène désormais bien identifié : la tendance croissante à attribuer aux ex-libris des vertus qu’ils n’ont jamais revendiquées.

Le présent rapport n’a pas pour objet de nier l’intérêt des provenances, mais d’en observer les usages excessifs, les emballements rhétoriques et les effets secondaires sur le discernement bibliophilique.
Il s’adresse aux amateurs sujets à l’émotion héraldique soudaine.
Cas n°1 — L’ex-libris qui déclenche une admiration réflexe
Dossier IGLI-EL-1762-ADM
Ouvrage moral du XVIIIᵉ siècle, impression honnête, texte interchangeable. Mais, collé avec assurance :
Ex libris Maître Étienne-Louis Fournier, avocat au Parlement de Grenoble.
La notice adopte aussitôt un ton grave. On évoque une “bibliothèque constituée”, un “homme de loi cultivé”. L’enquête IGLI révèle que Fournier possédait 1 847 volumes acquis majoritairement par lots, sans distinction de sujet.
Le dossier complet est consultable sur le site : les cinq autres cas instruits par le service, dont un blason de commande porté par un ouvrage sans texte, et les recommandations adressées aux amateurs sujets à l’émotion héraldique soudaine.
Conclusion : le livre n’a pas été choisi, il a été absorbé.
Cas n°2 — L’homme de lettres supposé
Dossier IGLI-EL-1819-HL
Recueil de poèmes mineurs, vers appliqués, inspiration absente. Ex-libris : Auguste Delorme, homme de lettres.
Vérification administrative : Delorme publia deux billets anonymes dans La Gazette de Moulins, l’un sur la pluie persistante, l’autre sur la fermeture d’un café.
Conclusion : le titre précède l’œuvre, parfois de très loin.
Cas n°2 bis — L’armoirie qui neutralise toute prudence
Dossier IGLI-EL-ARM-1728
Livre secondaire du début du XVIIIᵉ siècle. Mais reliure frappée d’une grande armoirie dorée, parfaitement exécutée, complexe, symétrique, profondément héraldique. La notice s’extasie : “reliure armoriée de grand caractère”.
Enquête IGLI : armoiries de Armand-Guillaume de La Roche-Froissard, gentilhomme réel, surtout connu pour avoir fait relier indistinctement toute sa bibliothèque avec le même fer, afin “d’unifier les rayonnages”.
Conclusion : le blason impressionne, le texte patiente.
Cas n°3 — Le percepteur éclairé par la quantité
Dossier IGLI-EL-1854-LUX
In-octavo fatigué, reliure tardive raide. Ex-libris : Jules-Henri Bouteiller, percepteur à Limoges. L’enquête révèle que Bouteiller achetait tous les lots dépassant dix volumes, pour “rentabiliser le déplacement”.
Conclusion : l’éclairage était surtout logistique.
Cas n°4 — L’ex-libris purement décoratif
Dossier IGLI-EL-1902-VID
Ex-libris imprimé : EX LIBRIS A. MARTIN.
Aucune date. Aucun dessin. Aucun contexte. La notice mentionne néanmoins “avec provenance”.
Conclusion : il y a quelque chose, donc c’est sérieux.
Cas n°5 — La proximité intellectuelle imaginaire
Dossier IGLI-EL-1871-PROX
Traité scientifique courant, sans annotation. Ex-libris de Charles-Émile Duroc, professeur suppléant de sciences naturelles. Duroc enseignait la botanique, mais détestait lire.
Conclusion : la proximité entre Duroc et l’ouvrage fut essentiellement géographique.
Cas n°6 — La provenance par alliance lointaine
Dossier IGLI-EL-1938-FAM
Traité de droit rural. Ex-libris manuscrit : Jean-Baptiste X, beau-frère de Marcel Pagnol. Le lien est exact. Le rapport avec le livre est nul.
Conclusion : on n’achète pas un texte, on adopte une parenté.
Cas n°7 — Le collectionneur élevé au rang de sage
Dossier IGLI-EL-1891-ACC
Ex-libris : Édouard Lefranc, collectionneur parisien. Lefranc acheta tout entre 1870 et 1895, y compris des ouvrages en triple exemplaire.
Conclusion : accumuler n’est pas comprendre, mais cela rassure.
Cas n°8 — Le storytelling à faible coût
Dossier IGLI-EL-1846-STO
Notice invoquant Louis-Auguste Béraud, amateur de belles-lettres. Béraud n’a laissé ni annotation, ni critique.
Conclusion : le nom sonne mieux que l’analyse.
Conclusion générale de l’IGLI
Un ex-libris :
- n’améliore pas un texte,
- ne redresse pas une reliure,
- ne remplace pas un jugement.
Il indique une possession. Tout le reste relève de l’imagination.
Annexe IGLI
Petit florilège d’ex-libris qui n’expliquent rien
I. Armoiries puissantes sur livres insignifiants
Traité de conservation des navets, 1713, relié aux armes de Monseigneur Armand-Hyacinthe de Montferrand de La Tour, Chambellan honoraire.
Le texte est oublié. Le blason domine.
II. Armoiries authentiques sur textes absurdes
Dissertation sur la pousse du persil, 1764, aux armes de Charles-Augustin, marquis de Belin-Fontenay, académicien périphérique.

III. Armoiries inventées mais très convaincantes
Roman médiocre, reliure frappée d’armes imaginées par Prosper-Didier Roux, relieur ambitieux vers 1890.
Personne n’a posé de question.
IV. Armoiries plus coûteuses que le livre
Petit in-12 moraliste, reliure fastueuse aux armes de Louis-Gaston de Villiers-Saint-Aubin, baron tardif.
La reliure compense l’ennui.
V. Armoiries répétées sur absolument tout
Bibliothèque entière frappée des mêmes armes, y compris un traité de coliques équines.
Propriétaire : Armand-Guillaume de La Roche-Froissard.
Conclusion opérationnelle et recommandations de l’IGLI
L’IGLI constate, sans surprise, que le recours excessif à la provenance constitue un mécanisme de compensation largement répandu. Lorsqu’un ouvrage peine à susciter l’enthousiasme par son texte, son impression ou son état matériel, l’ex-libris vient opportunément combler le vide, tel un meuble ancien placé devant une fissure murale.
Ce procédé, observé aussi bien chez certains libraires soucieux d’agrémenter une notice que chez des bibliophiles désireux de justifier a posteriori un achat incertain, ne relève pas de la fraude caractérisée, mais d’une optimisation narrative devenue réflexe.
Face à ce syndrome, l’IGLI formule les recommandations suivantes :
- Pour les bibliophiles
Lire au moins le titre, et si possible la page de garde, avant de se laisser émouvoir par une armoirie ou un nom ancien.
Se souvenir qu’un livre ennuyeux ayant appartenu à quelqu’un d’important demeure, sauf exception, un livre ennuyeux. - Pour les libraires et rédacteurs de notices
Tenter, dans la mesure du possible, de décrire le livre avant son ancien propriétaire.
Éviter de présenter une provenance comme un argument autonome lorsque l’ouvrage n’en fournit aucun autre. - Pour les deux parties
Se poser la question suivante, simple mais efficace :
“Si ce livre n’avait appartenu à personne, m’intéresserait-il encore ?”
L’IGLI rappelle enfin que l’ex-libris n’est pas une faute, mais qu’il devient problématique lorsqu’il se substitue entièrement au jugement. La provenance doit éclairer le livre, non l’éclipser.
Toute confusion persistante entre possession passée et intérêt présent devra être considérée comme un trouble bénin du discernement bibliophilique, ne justifiant aucune sanction, mais appelant une vigilance accrue — et, dans certains cas, un léger sourire.
Cote IGLI :
IGLI — EL-SUR/11-COMPL
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Lauverjatiana IV: au fil des catalogues

À la librairie Michel Bouvier (14, rue de Visconti à Paris), le catalogue n° 15, illustré en noir et blanc, in quarto compte 235 numéros variés.
De François-Etienne-Victor de Clinchamp, “Nouveau traité de la perspective des ombres et de la théorie des reflets, à l’usage des artistes…” chez Sautelet à Paris en 1826, cet in-quarto broché comporte 27 planches hors texte. Clinchamps y décrit ses inventions l’angulomètre, le hyalographe et le noctographe (250 euros) . “Cymbalum mundi” de Bonaventure Des Periers, une édition in 12 en veau époque imprimée à Amsterdam chez Prosper Marchand en 1732, avec un frontispice de Picart et un ex-libris du prince Roland Bonaparte (480 euros). Un des beaux livres illustrés du XVIIIe, “Fables nouvelles, dédiées au Roy. Avec un discours sur la fable” imprimé à Paris chez Dupuis en 1719 contient un fontispice de Coypel et cent vignettes des meilleurs illustrateurs et graveurs du temps (Picart, Coypel, Cochin, Tardieu…. Le livre complet est recouvert d’une basane de l’époque (1700 euros).
La librairie Farfouille perche au fond à gauche du passage Verdeau, au 27, un des beaux lieux de Paris à deux pas de l’hôtel Drouot. Le catalogue touffu de mars compte 1458 numéros dont 154 pour les livres anciens. De Beaumarchais “La folle journée ou le Mariage de Figaro…” E.O. in-8, de 1785 imprimée au palais-royal chez Ruault, relié en basane avec les “Observations sur le mémoire justificatif de la cours de Londres…”,1779 (150 euros).
Autres couleurs pour la librairie in-quarto, 34 rue Fort-Notre-Dame à Marseille et son hors-série numéro 8. Les livres illustrés modernes sont la spécialité de la maison, le catalogue l’est donc aussi et si l’illustrateur est célèbre, c’est à son nom et non à celui de l’auteur que le livre est référencé. Paul-Emile Becat illustre ainsi “les Amours” de Ronsard aux Heures Claires à Paris en 1959, de 20 gravures en Noir. Le livre est un petit in-4 en demi-chagrin rouge, tête dorée, il s’agit d’un des 40 sur vélin avec une suite avec remarques et une planche inédite (650 euros). “Les chansons de Salles de Garde illustrées “ illustrées par Joseph Hemard, imprimées Au Quartier latin (1930), sous forme d’un in-8 plein vélin gouaché et illustré d’un monôme bachique des personnages d’après Hemard se poursuivant d’un plat à l’autre, tête dorée, 11 hors-texte (600 euros).
Au chapitre des livres sur la Provence, j’ai remarqué “Lou Libre de l’Amour” de Théodore Aubanel, publié à Marseille par les bibliophiles de Provence en 1928. L’ouvrage tiré à 125 exemplaires est orné de deux états du frontispice et de 18 enluminures aquarellées à la main par l’artiste Etiennette Gilles, et de deux aquarelles originales. La reliure reproduite dans le catalogue, (en noir et blanc) en maroquin rouge est décorée d’un réseau de losanges dorés formant grillage avec de petits coeurs aux intersections, elle est signée Chabert (750 euros).
La librairie Crespin est située 23, rue des Bouchers à Saint-Quentin dans l’Aisne. Elle livre un catalogue varié classé par catégories. Au rayon bibliographie je remarque, de Léon Gruel, “Conférences sur la reliure et la dorure des livres…” chez H. Leclerc en 1903 un in-8 broché de 69 pages (60 euros) et de Bracquemond “Etude sur la gravure sur bois et la lithographie” imprimé pour le bibliophile Henri Béraldi en 1897 avec un ex-dono de l’auteur à celui-ci. Ce livre broché au tirage limité à 138 exemplaires sur vergé, cherche enfin un lecteur car il est non coupé (250 euros).
La librairie Pages d’Histoire / librairie Clio est comme ses noms l’indique 100 % historique à Paris, 8 rue Bréa. Le catalogue de mars présente 952 numéros classés par chapitres de l’antiquité à la seconde guerre mondiale auxquelles s’ajoutent les Généralités, Paris, le Régionalisme, la Généalogie et les Voyages… 






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