La reliure par l’image: les rarissimes « reliures puzzle », ou « reliures à surprises », « Vexierbuch », « puzzle binding »

Amis Bibliophiles bonjour,

Dans son dernier catalogue (Rare Books n°66), le libraire américain Bruce McKittrick présentait au n°59 une spectaculaire reliure « puzzle ». Ces reliures sont très rares, et c’est une belle occasion d’y consacrer un article.

La reliure proposée au catalogue était décrite comme une reliure allemande en 6 parties mobile, en veau richement dorée, sans dos. Elle est approximativement datée de 1680.

Le libraire la décrit comme étant composée de deux volumes in8 et de quatre volumes in16 reliés ensemble, et pouvant être ouverte de six façons différentes, révélant à chaque fois un livre à la fois; avec deux plats composés de panneaux décorés de 22 fers différents; les plats sont tous différents.

La reliure mesure 122 x 195 x 65 mm. Toutes les pages qu’elle recouvre sont blanches.

Quand l’ouvrage est posé à plat, trois livres peuvent être ouverts de façon indépendante, les deux moitiés (in16) peuvent être ouvertes séparément et le corps d’ouvrage principal (in8) peut également être ouvert au milieu.

La notice du libraire précise également que ces « reliures sans dos à parties mobiles » sont très rares et se rencontraient généralement dans les bibliothèques des nobles et des princes protestants allemands entre 1570 et le 18e siècle. Elles sont également connues sous les appellations « Vexierbücher » (« reliure puzzle en allemand) ou « reliures à surprise ».

Il en était demandé 45 000$.

Les reliures à 6 compartiments mobiles connues recouvrent généralement des textes liturgiques, des chants ou des ouvrages consacrés à la chasse, voire servent à contenir des jeux de société comme des jeux de cartes.

Ces reliures sont évidemment très fragiles et presque tous les exemplaires recensés ont fait l’objet de restauration.

La librairie allemande Reiss und Sohn proposait une reliure à compartiments mobiles à la foire de Stuttgart en 2015, mais sont bien sûr excessivement rares.

Il est important de ne pas confondre ces reliures avec les reliures dos-à-dos ou siamoises (https://bibliophilie.com/les-differents-type-de-reliure-la-reliure-dos-a-dos/), ou avec les « reliures sans dos ».

Les reliures puzzle sont des « reliures sans dos », mais elles ajoutent une fantaisie, si j’ose dire, avec leurs parties mobiles.

H (merci à Philippe qui a attiré mon attention sur l’ouvrage)

Quelques références:

Koster: « Mehrfahbände une Vexierbücher. Materialen zu Einbandkuriosa des 16. unef 17. Jarhunderts » in Archiv für Geschichte des Buchwesens 14 (1974).

Grimm: « Gekoppelte « Zwillingsbände » verschiedener Formate aus dem 16. Jahrhundert in Archiv für Geschichte des Buchwesens 5 (1964).

Schaer: Tous les savoirs du monde (1996) 288,36 et illus.

Fletcher et al., The Wormsley Library 34.

La lettre du bibliophile

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Connaissance de la reliure: les rares reliures d’agonothètes

Connaissance de la reliure: les rares reliures d'agonothètes

Amis bibliophiles bonjour,
On rencontre parfois de ces impressionnantes reliures à décor doré aux petits fers ou au semé et  aux armes dorées poussées aux centres des plats. La reliure est le plus souvent en basane ou en veau fauve, souvent fragile, et porte des pièces d’armes au dos isolées ou en semé. Le charme du décor tient plus à son effet d’ensemble qu’à la précision du travail de dorure. Les tranches sont dorées. 
Armes de Jean de MONTPEZAT de CARBON, archevêque de Bourges. 
La garde est un papier peigne, la contre garde un papier blanc si elle existe. Ensuite figure l’ex-praemio.  Il s’agit de la dédicace manuscrite du livre au lauréat, en latin, d’une quelconque discipline scolaire. En bas un cachet ou timbre à froid authentifie la provenance. On y apprend  le nom du lauréat, le nom de son établissement et de son directeur ou du dirigeant des études qui signe l’ex-praemio.  L’ex-praemio s’adresse au destinataire du livre, à son premier possesseur en somme. Surtout le nom  du donateur du livre est mentionné ce qui permet une identification rapide des armes. Plus rarement se sont les armes du collège qui sont poussées sur la reliure.

Ex-praemio 1682, le récipiendaire est Jacques Bengy,
futur conservateur des privilèges royaux de l’université de Bourges,
vicomte des Porches, l’agonothète François de Rohan prince de Soubise.
Dans l’antiquité grecque les agonothètes étaient des magistrats qui garantissaient le bon déroulement des concours, le plus souvent ils se transformèrent en mécènes soutenant de leur générosité et de leurs libéralités bénévoles (au sens premier du terme) les réalisations.
La reliure d’agonothète est donc le fruit de ce généreux donateur.
Le donateur est un protecteur de l’établissement scolaire. Les évêques, archevêques, cardinaux sont bien représentés, ainsi que les gouverneurs, baillis voire seigneurs influents du lieu. Des corps constitués peuvent aussi  tenir ce rôle, comme le parlement de Rouen.
Armes de Jean du MESNIL-SIMON, abbé de Beaulieu, ex-praemio du collège des Jésuites de Bourges de 1656, Une roulette est attribuée par Esmerian à « un imitateur de Le Gascon »La plupart des reliures richement décorées rencontrées datent du milieu du XVIIe siècle.
Ces livres de prix n’ont donc jamais figuré dans la bibliothèque du donateur, sous cette livrée en tous cas. Les livres sont très variés, parfois anciennes éditions parues 80 ans plus tôt, parfois éditions récentes. Cependant les ouvrages religieux et les classiques latins dominent et les grands formats également, ce qui va de pair, s’agissant d’un livre de récompense scolaire. La fragilité de la peau utilisée et le format important expliquent aussi la rareté des exemplaires parfaitement conservés, d’autant que leur premier possesseur n’était pas obligatoirement bibliophile.
Armes et monogramme  de Michel PONCET de la RIVIERE,
Archevêque de Bourges ex-praemio du collège des jésuites de Bourges de 1676. L’esprit de ces reliures clinquantes  (d’aspect luxueux mais de réalisation économique, rarement ou jamais en maroquin,  à l’ornementation dorée exubérante mais pas toujours soignée) sera repris dans les livres de prix en percaline du XIXe siècle. Au  XVIIIe siècle pourtant  les reliures se firent  plus sobres, seulement frappées des armes du donateur.
Il faut soupçonner une reliure d’agonothète  privée de son ex-praemio quand la page de garde manque.

Voici en illustrations  quelques exemples tirés de ma bibliothèque avec ex-praemio berrichons et d’autres découverts en ligne sur le site de  la bibliothèque médiathèque de Nancy (http://bmn-renaissance.nancy.fr)
Armes de François de ROHAN prince de SOUBISE,
gouverneur de Berry, ex-praemio du collège des jésuites de Bourges 1682.Restent des questions pratiques. Les établissements d’enseignement passaient-ils commande auprès de leur libraire habituel qui fournissait à sa convenance livre et reliure ou le livre pouvait-il être fourni  et choisi par le donateur ?
Quels ateliers réalisaient ces reliures ? Je n’ai pas trouvé d’étude ayant abordé la question. Par exemple, confiait-on la réalisation aux ateliers locaux ou à des ateliers de grands centres urbains (Paris, Lyon, Rouen…) spécialisés dans ces travaux ? La comparaison de mes exemplaires  offerts à Bourges au XVIIe ne met pas en évidence de fers communs aux différentes reliures. L’étude sur un large corpus de livre pourrait-elle être plus concluante?
Lauverjat

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