Edouard Rahir, libraire émérite, bibliophile et bibliographe

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Rahir est un grand nom de la bibliophilie et de la librairie, moins pudibond que bien des libraires modernes il assumait totalement son statut de libraire en écrivant que la « librairie n’est, ni un métier, ni un art, c’est un commerce… ». 


« A coté de la joie de former une bibliothèque, rien ne vaut le plaisir de la décrire, si ce n’est la satisfaction d’en relire la description »

Edouard Rahir, est né à Epernay en 1862, âgé de 16 ans il entra à la librairie Morgand et Fatout. La librairie avait été fondée en 1854 par Ernest Caen, et appartenait depuis 1874 à Damascène Morgand qui avait été employé, chez le libraire Auguste Fontaine, avant de s’établir Passage des Panoramas en 1876, avec comme associé Charles Fatout.

La librairie Morgand devint la première librairie de Paris, il s’y réunissait tout un cénacle de bibliophiles. On y croisait : James de Rothschild, Emile Picot, le prince d’Essling, Charles Fairfax-Murray, Ivan Orloff, Ernest Quentin-Bauchart (un article sur ce bibliophile est à venir…), Eugène Paillet, La Roche-Lacarelle, de Lignerolles, Roger Portalis, Henri Beraldi, mais aussi des collectionneurs Anglais, et surtout Américains qui savaient que tout se passait dans le chemin du « passage ».

Edouard Rahir appris rapidement à aimer les livres, mais aussi à les connaitre. Charles Fatout décède en 1882. Edouard Rahir est déjà à cette époque un élément incontournable de la librairie. C’est lui, dorénavant, qui s’occupe de l’achat en salle des ventes, il voyage aussi beaucoup à l’étranger.

Damascène Morgand quitte ce monde en 1897, et c’est tout naturellement Edouard Rahir qui reprit la maison. Pendant vingt cinq ans, il achète et vend les plus beaux livres anciens et modernes, et les plus rares. Il dirige peu de temps après la première guerre, les ventes les plus fameuses, puis il prit sa retraite et c’est son collaborateur depuis 1897, Francisque Lefrançois, qui lui succéda.
Edouard Rahir fut le premier président du Syndicat de La Librairie Ancienne et Moderne.

Depuis 1920, Edouard Rahir s’était retiré des affaires. Il vivait à St Germain-en-Laye où il avait fait bâtir une propriété. Sa démission donnée au Syndicat de La Librairie, il avait été nommé Président d’Honneur. Edouard Rahir décède le 24 octobre 1924 à l’âge de 62 ans.

Il aura pendant quarante ans consacré sa vie à, l’achat, la vente, des livres les plus beaux et les plus rares. Edouard Rahir possédait une mémoire fidèle qui lui permettait de discuter de la valeur des livres et d’y porter un jugement éclairé. Sa réputation était aussi fortement établie à Paris qu’à l’étranger. En Angleterre, en Allemagne et en Italie il était à son rang, le premier.

C’était une personnalité parisienne, sans extravagance. On ne le voyait, ni aux courses, ni aux premières théâtrales, mais il était bien connu à l’hôtel des ventes, où il a mené de retentissantes enchères. Il était souvent consulté à sa librairie du Passage des Panoramas. Ce passage a été le carrefour où ont circulé les plus précieux exemplaires de la pensée humaine.

La santé de Damascène Morgand n’étant pas très bonne les dernières années de sa vie, c’est donc Edouard Rahir qui se chargea de la rédaction des catalogues des ventes de la bibliothèque de Mr Destailleur (1891-1895), puis de celle de Guyot de Villeneuve, le président de la Société des Bibliophiles François.

Le catalogue le plus important fut celui de la vente de Mr Dutuit de Rouen et publié en 1899. Le catalogue est une œuvre bibliographique considérable et représente le résultat de longues recherches sur la provenance, la typographie et l’illustration sur les livres d’heures.

Il a également montré ce dont il était capable en publiant en 1907, sa bibliothèque de l’amateur, une deuxième édition, revue, corrigée et augmentée paraîtra en 1924.

Dans ce manuel du « Guide sommaire à travers les livres les plus estimés », se trouve réunies, et classées les connaissances d’un libraire. Le catalogue est accompagné d’une notice sur la typographie et la reliure, et qui font honneur à la science de l’auteur, mais aussi, à sa vivacité et à la délicatesse de son esprit.

Edouard Rahir fut aussi le créateur de bibliothèques d’amateurs. Il cherchait des livres, conseillait, et le jour de la vente acquérait le livre. Celle de Mr Lebeuf de Montgermont fut formée par Edouard Rahir et vendue par lui en 1911-1913.

La dernière vente, durant laquelle il était expert, fut celle de Mr Arthur Meyer et qui s’est déroulée au printemps de 1924, il y acheta un Molière avec l’autographe du poète et des dessins de Boucher pour un des ses clients (200 000 francs).

Edouard Rahir sut se faire une bibliothèque personnelle que bien peu de personnes ont eu le privilège de connaitre ; elle renferme des trésors digne de musées.

Edouard Rahir comprend de très bonne heure que le premier devoir d’un bon libraire est de bien cataloguer ses livres. Les 10 volumes du bulletin Morgand (1876-1904), décrivent minutieusement le nombre impressionnant de 46 593 articles, sans compter, ceux, énumérés dans les répertoires de 1878, 1882 et 1893, et, ceux, décrits dans les 21 bulletins publiés de 1904 à 1920. James de Rothschild et Emile Picot ne dédaignèrent pas y collaborer.

Le Bulletin Morgand est l’œuvre principale de Edouard Rahir, mais ce n’est pas la seule, à l’occasion d’une exposition à Tours en 1890, il rédigera une rarissime plaquette : « Notice sur les Rabelais de Mr Bordes », où il faisait preuve de connaissance fort étendue sur l’histoire littéraire du XVIe siècle.

Ensuite, vînt, toute une série de catalogues dressée pour la vente des bibliothèques, les autres pour la satisfaction de leurs possesseurs. C’est une des parties les plus importantes de l’œuvre de Edouard Rahir, où son érudition se déploya avec le plus de succès.
Il a obtenu la légion d’honneur en 1910.

« La librairie n’est, ni un métier, ni un art, c’est un commerce, mais parmi les commerces peu sont plus agréables et des plus relevés »
Essai des écrits d’Edouard Rahir, catalogues de ventes et de bibliothèques

-10 volumes du Bulletin Morgand (1876-1904)
-Répertoire de 1878, 1882 et 1893
-21 Bulletins publiés de 1904 à 1920

– Notice sur les Rabelais de Mr Bordes, exposition à Tours en 1890
– Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu Mr le baron James de Rothschild
– Bibliothèque Eugène Paillet (in le vingtième fascicule du Bulletin Morgand), tirage à part sous le titre de : Catalogue des livres de la bibliothèque de Mr Eugène Paillet
– Vente de l’Abbé Bossuet, 1888
– les cinq ventes de Mr Destailleur, 1891, et 1893 à 1896
– Emile Müller, notaire à Bruxelles, 1892
– Marquis de B…, 1892
– les deux ventes Goncourt, 1897
– Guyot de Villeneuve, 1900-1901
– Vente Eugène Paillet, 1902
– Vente Henri Bordes, 1902
– Auguste de Boislaville, 1904
– Alexandre Lantelem, 1904
– L. de Montgermont, 1911-1913
– Henri Houssaye, 1912
– G. de Th…., 1913
– A. de Beurdeley, 1920-1921
– La collection Dutuit, livres et manuscrits, 1899
– Catalogue d’une collection unique de volumes imprimés par les Elzevier, 1896
– Catalogues de livres Français de la bibliothèque du baron Ferdinand de Rothschild à Waddesdon ; ce catalogue n’est pas signé, mais il n’est pas douteux que Edouard Rahir l’ai rédigé presque en entier.
– Catalogue of a books selected from the library of an English amateur (1893-1897), ne sont pas à proprement parlé l’œuvre de Rahir, l’auteur est feu Lord Carnavon, propriétaire de la collection, mais Rahir y avait contribué par plus d’une notice savante.
– Bibliothèque de l’amateur, 1907
– Bibliothèque de l’amateur, 1924, édition revue et considérablement augmentée; cet indispensable manuel se divise en deux parties : un dictionnaire des livres les plus recherchés, avec une foule de détails utiles et peu connus; une série de tableaux méthodiques, où ces mêmes ouvrages sont réunis, groupés à nouveau d’après leur contenu, leur typographie et leurs illustrations.
– dans le Bulletin Du Bibliophile de 1913, important mémoire sur la vente de Robert Hoe de N.Y
– en 1922, six travaux sous sa signature :
– Molière à la comédie Française et chez les bibliophiles
– Les livres anciens de la bibliothèque d’Henry Meilhac
– Deux catalogues de bibliothèques particulières
– Un legs important à la bibliothèque nationale
– A propos des modifications apportées à une gravure du XVIe siècle
– Une exposition de reliures à Florence
– 1923, un article sur l’exposition du livre Français au pavillon de Marsan
– 1924, mélanges offert à Emile Picot, il a apporté une précieuse contribution sur la première édition des œuvres de Clément Marot
– Revue des livres anciens (1913-1914)
– un travail sur un recueil de pièces gothiques de la vente Lignerolles
– des reliures de Trautz-Bauzonnet à propos d’une vente récente

Au lendemain de la guerre, il découvrait en Angleterre un volume unique de Bernard de Palissy, et en imprimait le texte en 1919 dans une plaquette : Architecture et ordonnance de la grotte mystique de Monseigneur le Duc de Montmorency, premier livre du célèbre potier, demeuré inconnu, réimprimé d’après l’édition de la Rochelle, 1563

– demeuré inachevé : un ouvrage sur lequel il travaillait depuis quelques années, sur les livres illustrés Français du XVe au XVIe siècle. Ses notes étaient prises, ses descriptions rédigées, et au moment ou il allait pouvoir mettre en œuvre ses matériaux… la plume lui est tombée des mains.
– Cours professionnels de la librairie, leçon du 27 mai 1924 faite au Cercle de la Librairie par Mr Edouard Rahir, in discours & articles publiés à l’occasion de son décès, P., 1925, in-12, (4)ff+80pp.+(2)ff, portrait photographique en frontispice, 275 exemplaires non mis dans le commerce, tirage sur papier vergé épais, contient : Discours de Mr Lucien Gougy/Article de Mr Georges Blaizot/Article de Mr Joseph Galtier/Article publié par « The Times Paris/Article de Mr Seymour de Ricci/Conférence faite au Cercle de la Librairie le 27 mai 1924 par Edouard Rahir
(Pour les aficionados uniquement !!!)
Cet article s’est fortement appuyé sur ce livre que j’ai acquis à la foire St Sulpice en juin 2008

– Les 6 catalogues de sa vente : -Catalogue de la bibliothèque de feu Mr. Ed. Rahir (1862-1924)
P., Francisque Lefrançois. 1930-1938. 6 vol. in-4. Très nombreuses illustrations hors texte reproduisant des reliures de sa collection.
T1 : Livres anciens du XVe au XIXe siècle. Riches reliures anciennes, la plupart de provenances royales, personnages et amateurs célèbres. Quelques livres illustrés du XVIIIe siècle dans leur reliure ancienne en maroquin.
T2 : Livres anciens illustrés des XVe et XVIe siècles. Livres d’heures. Riches reliures anciennes et modernes.
T3 : Livres illustrés du XVIIIe siècle, riches reliures anciennes.
T4: Livres armoriés des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, riches reliures anciennes
T5 : Livres anciens des XVe, XVIe et XVIIe siècles, belles reliures anciennes
T6 : (1938) Livres anciens et modernes, riches reliures anciennes et modernes

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La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

la reliure par l’image: les belles reliures de Pierre Duodo

la reliure par l'image: les belles reliures de Pierre Duodo

Amis Bibliophiles Bonsoir,

C’est le portrait de Lauverjeat (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/06/portrait-dun-bibliophile-gilles-alias.html) qui me mît la puce à l’oreille: notre expert en héraldique rêvait d’une reliure de Duodo. Mais qui donc est ce Duodo que je ne connaissais pas? Et qu’ont de particulier ses reliures?

Pierre Duodo n’est pas l’un de ces grands relieurs de l’histoire, c’est l’un de ces grands bibliophiles qui ont donné leur nom à un style de reliure, comme Grolier par exemple. Diplomate vénitien du 16ème siècle, Pierre Duodo (1554 – 1610) fut ambassadeur auprès de Henri IV. Il fit relier à Paris environ 150 volumes (133 sont aujourd’hui identifiés, qui correspondent à 90 ouvrages) qui ont marqué la bibliophilie pour plusieurs raisons: le choix de couleurs de maroquin spécifiques selon le genre de l’ouvrage, le décor particulier qui donnera l’expression « à la Duodo », et l’erreur d’attribution de ces reliures, dont on ignora longtemps le commanditaire.

Les maroquins de couleurs: Duodo opta pour des maroquins de couleurs différentes pour chaque genre d’ouvrage. Ainsi le maroquin citron était destiné aux ouvrages de sciences, principalement la médecine et la botanique, le maroquin rouge réservé aux ouvrages de théologie, de droit, de philosophie et d’histoire, et le maroquin vert olive pour la littérature.

Le décor choisi par Duodo pour ces maroquins est extrêmement caractéristique et pourrait se décrire comme suit: un semis régulier de 14 ovales floraux (pour chaque plat), inscrit dans un cadre composé d’une bande de feuillages et de palme, et bordé d’un double filet doré. Les ovales sont composés de couronnes de branches de laurier enserrant une fleur (qui peut être une pivoine, un pavot, une pensée, etc.). Au centre des plats, on trouve les emblêmes de Duodo: sur le premier plat dans un ovale légèrement plus grand « une bande courbe chargée de trois fleurs de lys », et sur le second plat, dans un même ovale, un pied de trois lys au naturel entouré de la devise familiale des Duodo « Expectata non eludet ». Le dos est orné des mêmes fers ovales et d’un encadrement de feuillage. Quand le dos est trop étroit, comme sur un des volumes d’Esmerian, l’encadrement est alors absent.
Les 133 volumes qui lui sont aujourd’hui attribués (et dont certains apparaissent régulièrement lors de grandes ventes) ont également ceci de caractéristique qu’ils sont tous de petits formats, généralement in-12, ce qui peut donner à penser qu’ils formaient une forme de bibliothèque de voyage. Dans tous les cas, l’approche méthodique qui attribue une couleur de maroquin à un genre est très intéressante à mes yeux.

En fait, les volumes apparurent d’un seul bloc sur le marché anglais de livre à la fin du 18ème siècle (c’est aussi ce qui c’est passé pour les Pillone, il semble que ces bibliothèques extrêmement cohérentes, en particulier au niveau de la reliure, résistent mieux à la dispersion sur le long terme). Elles furent acquises par un libraire qui les dispersa ensuite. Jusqu’à ce que Ludovic Bouland démontre en 1920 que ces reliures avaient en réalité appartenu à Pierre Duodo, elles furent longtemps injustement attribuées à Marguerite de Valois (1553 – 1615), première épouse d’Henri IV. Bouland a en effet apporté la preuve que la bande courbe aux trois fleurs de lys correspondait aux armes de Duodo: le diplomate vénitien se vît remettre un diplôme royal l’autorisant à introduire les armes de France (les fleurs de lys) dans ses propres armes le 3 septembre 1597. Il est donc quasi certain que les reliures furent exécutées après cette date, ce qui laisse un laps de temps très court à l’atelier, probablement trop court même, puisque Duodo quitta Paris 2 mois plus tard. Reste à savoir quand il en prît exactement possession : lui fût elle envoyée ou en prît-il possession lors de passage suivant à Paris, qui n’eût lieu que 6 ans plus tard?

Je n’ai pas vécu au début du 17ème et je ne sais pas quelle confiance on pouvait alors accorder à la malle poste, mais je suis bibliophile et si je mets à la place de Duodo, il me semble impossible qu’il ait attendu 6 ans: replaçons nous dans le contexte, Duodo imagine une bibliothèque unique, avec des couleurs de maroquin spécifiques, il fait frapper ces reliures d’une dorure particulière et des armes de France, etc.

On peut donc penser que cette bibliothèque, ces ouvrages, revêtent une grande importance à ses yeux, et qu’il a du mal à s’en séparer (ils sont d’ailleurs de petit format et peuvent laisser penser que c’est une bibliothèque de voyage de luxe qui s’est ainsi construite sous nos yeux)… il ne pourra donc raisonnablement attendre 6 ans pour les caresser et les lire. Et on ne peut imaginer que l’atelier n’ait eu besoin que de deux mois pour relier et dorer 133 volumes, à moins que les ouvrages ne fussent prêts et qu’il ne restât plus qu’à frapper les armes (peu crédible, non)? A moins encore que les volumes ne lui aient été envoyés au fur à et à mesure de l’atelier. Cette partie de l’histoire des Duodo reste à élucider. Certains experts pensent même que Duodo ne rentra finalement jamais en possession de sa bibliothèque et qu’elle l’attendit en vain pendant 200 ans à Paris avant que les vicissitudes de la Révolution de la conduisent de l’autre côté de la manche.

De même que le nom de l’atelier, qui reste aujourd’hui encore inconnu. Dans tous les cas, l’uniformité des fers utilisés et même des coutures des reliure démontrent qu’un seul atelier eu la responsabilité de ce travail. La qualité de cet atelier fait penser à celui de Clovis Eve (c’est l’option de R. Esmerian) mais l’emploi sur deux d’entre elles d’un décor spécifique à également conduit Hobson à identifier un autre atelier, nommé l' »Atelier de la seconde Palmette ». Le décor à la Duodo, qui n’est pas très éloigné des fanfares de la même époque fût par la suite copié, notamment au 19ème siècle par Thibaron-Joly.

H

La référence: L. Bouland, Livres aux armes de Pierre Duodo.

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