Portrait d’un immense relieur: Marius Michel

Amis Bibliophiles Bonjour,

Il est des noms que l’on retient instantanément et pour toujours dans la vie d’un bibliophile est Marius-Michel (ou Marius Michel… mais jamais Marius, comme on peut le lire malheureusement parfois, alors que ce n’est nullement son prénom) est l’un de ceux là. Mais qui est Marius-Michel, ou qui sont les Marius-Michel devrais-je dire ?
Celui que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Marius-Michel (1846-1925) et qui s’appelait en réalité Henri-François-Victor Marius Michel, est un relieur-doreur d’art et décorateur français du 19ème siècle. Il est en fait le fils d’un doreur, Jean Michel (1821 – 1890), dit Marius-Michel, qui travaillait pour les grands relieurs de l’époque.
Ancien élève des Arts décoratifs et des Beaux-Arts dont il suivait les cours tout en travaillant dès son jeune âge dans l’atelier familial, Henri-François-Victor crée avec un atelier avec son père en 1876, au 15 rue du Four à Paris. L’objectif de cet atelier est d’exécuter à la fois les décors et les reliures et c’est Marius-Michel fils qui en sera le véritable animateur. En effet, sa conviction profonde est qu’il faut proposer une nouvelle forme de reliure, plus adaptée aux œuvres des grands auteurs de l’époque. Ses conceptions novatrices sont d’ailleurs en rupture totale avec les tendances de ces contemporains et des goûts encore très conservateurs des bibliophiles de son époque : ce sont les reliures pastiches et les copies (comme celle de Trautz par exemple) qui recueillent alors les suffrages des commanditaires.
Malgré les premières difficultés, Marius-Michel reste fermement convaincu de ses choix et présente dès 1878 une série de reliures aux décors de grands motifs floraux qui révolutionneront l’Exposition Universelle. Peu à peu, les grands bibliophiles et ses confrères se laisseront convaincre et en 1895 il est nommé au conseil de surveillance de l’école Estienne, signe qu’il est désormais à la fois l’un des plus grands artisans relieurs de son époque, mais aussi le chef de file de son propre courant décoratif qui allie les matériaux gravés et ciselés, l’harmonie des couleurs et les motifs floraux ou végétaux.
La consécration viendra lors de l’Exposition Universelle de 1900 au cours de laquelle un Grand Prix lui est décerné. Béraldi écrira alors « L’exposition de 1900 met au comble de la gloire Marius-Michel, jadis jeune relieur inquiet s’efforçant de renouveler le décor par la flore ornementale et influencé par le 16ème siècle, … sa vitrine est une réunion des morceaux les plus précieux… Tout a été dit sur l’harmonie contrastée des tons de maroquin amoureusement choisis, toujours dans la note grave. Tout a été dit sur l’élégance des décors admirablement proportionnés, établis sur des données géométriques certaines, empruntés à la flore ornementale, qui va de la rose et de l’œillet au chèvrefeuille et à l’orchidée ; un art absolument nouveau, sans être de « l’Art Nouveau » ou du « modern style ». Grand Prix pour la seconde fois, il vient d’être fait chevalier de la Légion d’Honneur, car dans la reliure d’art une croix est autrement difficile à emporter que dans le biscuit ou le cirage. ». S’il conclue avec malice, Béraldi résume parfaitement l’art de Marius-Michel. Les caractéristiques essentielles de son œuvre restent l’adéquation entre la reliure et le texte, les motifs floraux, qui peuvent être mosaïqués ou même réservées à des gardes de soie, et les cuirs incisés et modelés. Cela consiste en fait à graver, inciser et travailler un morceau de cuir humide avec des pointes chauffées. Le morceau de cuir ainsi préparé était ensuite encastré dans un espace qui lui était réservé dans la reliure. Marius-Michel exécutait parfois lui-même ce procédé, mais d’autres, plus illustratifs, furent réalisés par Lepère et Steinlein. Ceci dit, l’atelier Marius-Michel produisit également des reliures plus classiques, jansénistes par exemple. A noter enfin que l’on trouve parfois des reliures portant la mention « relieur: Hardy (par exemple) et doreur : Marius-Michel », j’en ai eu entre les mains, et qui montrent que l’artiste travaillait parfois en collaboration avec ses pairs.

Marius-Michel père n’aura pu assister au triomphe de son fils à l’Exposition Universelle de 1900 et mourût en 1890, Marius-Michel fils, lui s’éteindra en 1925 après avoir confié son atelier à Georges Cretté (voir http://bibliophilie.blogspot.com/2007/10/georges-crett-le-costumier-du-livre.html) en 1918.

Marius-Michel aura laissé deux réflexions majeures sur la reliure : La Reliure française depuis l’invention de l’imprimerie (1880-1881) et L’Ornementation des Reliures Modernes, à Paris, 1889, chez Marius Michel et Fils, et qui est d’ailleurs cosigné par MM Marius Michel, Relieurs-Doreurs. J’aime particulièrement dans cet ouvrage la fin de l’avant-propos qui donne matière à sourire et pourrait encore avantageusement servir : « … c’est que rien n’avait été fait jusque-là de sérieux sur cet art si intéressant et nous considérons comme un honneur d’avoir vu toutes les publications parues depuis sur ce sujet nous faire de larges emprunts ; regrettant seulement que certains de nos emprunteurs aient dissimulé avec autant de soin la source où ils avaient puisé un savoir d’aussi fraîche date ». MM Marius Michel avaient du caractère, qui pourra s’en plaindre ?
Une petite information qui manque souvent dans les articles que l’on peut lire sur Marius-Michel : père et fils étaient également bibliophiles, voici d’ailleurs leurs ex-libris. Ils n’en sont que plus sympathiques encore !

H

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À lire ensuite

Histoires d’imprimeurs en Champagne-Ardenne

Histoires d’imprimeurs en Champagne-Ardenne

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Après Chantilly et les reliures de Bauzonnet, Jean-Paul vous propose de découvrir aujourd’hui une autre exposition qui intéressera les bibliophiles: l’exposition « Histoires d’imprimeurs en Champagne-Ardenne », qui se tient à la Médiathèque de Sedan, jusqu’au 21 novembre.
Elle est l’occasion de faire le point sur un imprimeur célèbre, mais bien mal connu, Jean Jannon.

À la demande du prince Henri de La Tour, Jean Jannon, qui était « de la religion prétendue réformée », vint s’installer à Sedan dans le courant de l’année 1610. Très vraisemblablement suisse d’origine, il était passé par Mayence avant de travailler à Paris, chez Robert (III) Estienne d’abord, puis à son compte.
À Sedan, il prit le titre d’imprimeur de l’Académie. Son atelier était situé dans la tour et maison attenant à la Porte du Rivage. Il était aussi graveur et fondeur de caractères : il publia en 1621 un cahier d’épreuves des caractères qu’il avait gravés (« petite sedanaise ») et perfectionna, quelques années plus tard, l’instrument servant aux fondeurs pour la finition des caractères (« coupoir de fer »).

En 1640, Jean Jannon quitta Sedan pour s’occuper de l’officine parisienne tenue par son fils aîné Antipas, décédé prématurément ; pendant ce temps, son atelier sedanais fut dirigé par son autre fils Pierre (I), né du même premier mariage avec Anne de Quinge.
De Paris, il se rendit à Caen, employé avec son matériel dans une entreprise clandestine créée par un protestant rencontré dans la capitale. Pendant son absence, le prince Frédéric-Maurice de La Tour, converti au catholicisme, fut arrêté pour avoir participé à la conspiration de Cinq-Mars, et dut accepter le rattachement de sa principauté à la France. C’est le fils d’un imprimeur messin qui fut nommé nouveau gouverneur de Sedan par le roi Louis XIII en 1642.

Jean Jannon rentra à Sedan à la fin de l’année 1645, et fut momentanément associé à son fils Pierre (I), qui le quitta dès 1647 pour étudier la théologie. L’âge, et la concurrence de Hubert Raoult, puis de François Chayer, avec lequel il s’associa en 1648 pour une édition des Psaumes de David, eurent bientôt raison de son affaire, malgré son nouveau titre d’imprimeur privilégié du roi. Il mourut le 20 décembre 1658, âgé de 78 ans et 8 mois.
Il avait imprimé à Sedan environ 200 éditions, du « psautier de chignon » ou « de manchon » (in-64) à l’in-folio, dont un grand nombre d’écrits polémiques de Pierre du Moulin, l’un des plus célèbres ministres protestants de France. Une vingtaine d’éditions furent commandées par des libraires parisiens (Jean Baillet, Adrian Périer, Nicolas Bourdin, Abraham Pacard, Pierre des Hayes, Jérémie Périer, Abdias Buizard, Jean-Antoine Joaslin, Samuel Petit, Melchior Mondière) et de Quévilly (Claude Le Villain, Jean Berthelin). D’autres fois, par crainte du Conseil des Modérateurs, il utilisa des pseudonymes (Guion de La Plume, « Successeur de Salesse », Jean L’Enfan, Jacques de Turenne, Jacques Fillon, Jean Royer, Jean Tollon). Jean Jannon utilisa trois marques : Janus, Neptune et La Religion chrétienne.

Sa troisième femme, Suzanne François, put lui succéder à condition de porter sur ses impressions le nom de son fils Pierre (II), alors âgé d’une dizaine d’années ; elle exerça jusqu’en 1664. En 1678, un libraire de Châlons-sur-Marne, Nicolas Denoux, acheta ce qui restait du matériel de l’officine de Jean Jannon et confia la direction de son imprimerie à Pierre (II).

Merci Jean-Paul.

H

12 Commentaires

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  2. La maison de ventes ROSSINI, 7 rue Drouot, Paris, proposera le 10 mars prochain de superbes ouvrages, dont certains livres de MARIUS MICHEL dont l'extraordinaire livre d'or du recueil des différents courriers et cartes de félicitations reçus à l'occasion de l'attribution de sa Légion d'Honneur.
    Ne manquez pas de consulter le catalogue de ventes, un bonheur pour tous les bibliophiles !

  3. Merci d’avoir publier les ex-libris de ces deux fameux bibliophiles et permettez moi d’apporter quelques renseignements complémentaires sur ces marques : 1) l’ex-libris de Marius Michel père a été dessiné par lui-même et gravé aux dimensions 65×65 mm par MOUCHON [côte M0433 du Répertoire GMN]
    2) celui du fils Henri est un ipse fecit typographié aux dimensions 70×46 [côte M1023 du Répertoire GMN]
    Le Répertoire Général des Ex-Libris Français des origines à l’époque moderne 1496-1920 par Germaine Meyer-Noirel et Jacques Laget (désigné sous le terme de Répertoire GMN) est en cours d’achèvement par l’Association Française pour la Connaissance de l’Ex-Libris. Contact : http://perso.orange.fr/exlibris.afcel/
    N’hésitez pas à nous consulter ou à nous envoyer des informations;merci d’avance et félicitations pour ce blog dynamiseur formidable de la bibliophilie sous tous ses aspects.

  4. Bonjour,
    Merci pour ces deux portraits. Je n’aurai jamais de Duodo ni entre les mains ni dans ma bibliothèque. Pour Marius Michel, c’est différent. J’ai plusieurs fois regardé des catalogues ou des sites en proposant… C’est horrible, mais j’attends le « faux pas » d’un vendeur ou une occasion inavouable pour l’envisager.
    J’attends comme beaucoup d’entre nous, je pense, ce samedi à 21h30 ! Mais j’attends quoi ? ça me fait un peu penser à Noël.
    Amitié. Pierre

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