Estimé 300€ en salle des ventes, vendu 100 000€, disponible désormais à 1,2 millions d’euros… la belle histoire du manuscrit de Saint-Brieuc.

Le 21 novembre 2025, Armor Enchères dispersait à Plérin trois cent soixante-dix-neuf lots, livres anciens et arts décoratifs mêlés. Le lot 77 tenait en cinq lignes : manuscrit latin, deux colonnes de trente lignes, trois cent trente sur deux cent quarante millimètres. Aucune expertise n’était mentionnée.

ou le cours du savoir, seule matière première que ce marché refuse de coter

Amis bibliophiles, bonjour.

Par Alcide Raturon, secrétaire perpétuellement provisoire de la Guilde, chargé des comparaisons fâcheuses, des enthousiasmes défensifs et des statistiques qu’on consulte en fronçant les sourcils.

Le vendredi 21 novembre 2025, à Plérin, dans les Côtes-d’Armor, Armor Enchères dispersait trois cent soixante-dix-neuf lots où voisinaient, comme il est parfois d’usage en province, les livres anciens, la mode et les arts décoratifs.

Le lot 77 était décrit en cinq lignes : manuscrit médiéval en latin, commentaire de saint Jérôme sur Isaïe, cent six feuillets chiffrés de 8 à 131, deux colonnes de trente lignes, trois cent trente sur deux cent quarante millimètres, vestiges de reliure ancienne sur ais de bois.

L’estimation était de 200 à 300 euros, soit le prix d’un joli petit ouvrage ancien.

Le marteau est tombé à 85 000 euros, 103 360 euros avec les frais.

La notice ne mentionnait aucune expertise. Qui a poussé jusqu’à ce montant, par quel canal et sur quelles observations, la maison de ventes ne le dira pas, et rien de ce que j’ai pu consulter ne permet de le reconstituer.

Le reste du relevé est sur le site : la notice viennoise qui ne tient plus en cinq lignes, la datation entre 825 et 850, la filiation avec le Codex Sangallensis 115, et le prix demandé aujourd’hui, 1,2 million d’euros.

Une seule chose est acquise : quelqu’un a vu ce que d’autres non pas vu, et payé pour ce que la notice ne nommait pas. Et ils sont au moins deux enchérisseurs a avoir identifié ce que la notice ne disait pas.

Mes recherches (et mes connexions) m’ont permis de remonter la trace de ce lot.

Il est est aujourd’hui disponible dans la librairie Inlibris, à Vienne, et sa description ne tient plus en cinq lignes (https://inlibris.com/item/bn68414/)

La notice y date le volume de 825-850 et le rattache à un grand scriptorium du sud-ouest de l’Empire, Lorsch, Reichenau ou Wissembourg.

Elle compte cent un feuillets subsistant sur cent trente-neuf. Elle décrit une reliure du XVe siècle en demi-veau sur ais de bois, complète à l’angle près, et deux contreplats qui sont eux-mêmes des fragments de Bibles en minuscule caroline du début du IXe siècle : le relieur médiéval avait sous la main du parchemin plus ancien que son propre livre et s’en est servi comme d’un matériau ordinaire.

Elle s’appuie sur deux rapports, celui de Tino Licht à Heidelberg et celui de Philipp Lenz à la Stiftsbibliothek de Saint-Gall, datés des 17 et 22 juillet 2026, dont je n’ai pas eu communication et sur lesquels je m’en remets à la qualité de leurs auteurs.

La découverte majeure? Une faute textuelle partagée avec le Codex Sangallensis 115 qui permet de rattacher le volume au groupe de Saint-Gall, tenu pour la meilleure recension du texte.

Le libraire ajoute enfin un argument que je n’ai pas su prendre en défaut : depuis 1950, un seul autre codex carolingien antérieur à 850 serait passé sur le marché, les Évangiles de Theutberga.

Le prix annoncé aujourd’hui approcherait 1,2 millions euros. Il est confidentiel et communiqué sur demande, mais il est apparu rapidement dans une publication instagram de la Boston Book Fair, où il sera probablement présenté, pour 1,4 millions de dollars. Ma collègue Marcelet reviendra sur cette histoire de prix du reste.

Entre la salle de Plérin et la vitrine de Vienne, ce « volume » n’a subi ni restauration ni remontage. Cent un feuillets de vélin, des ais du XVe siècle, deux contreplats : le même objet dans le même état. Il a coûté 103 000 euros frais compris au mois de novembre, et on en demande aujourd’hui plus de dix fois autant. La seule chose qui ait changé entre-temps, c’est qu’on sait ce que c’est.

Rien n’était secret, du reste. Le catalogue était public, l’exposition ouverte, et le lot proposé à tous sous la même notice et au même prix d’appel. Emporter le manuscrit coûtait 85 000 euros ; y reconnaître un manuscrit du deuxième quart du IXe siècle ne coûtait que de savoir à quoi ressemble un g de cette époque.

Combien de mains se sont interposées entre le marteau et la vitrine, personne ne le dira. Si Vienne a enchéri directement, l’écart appartient tout entier au libraire, qui a payé deux expertises et avancé cent trois mille euros sans savoir quand il les reverrait.

Si un intermédiaire s’est glissé là, un de ces confrères discrets, tel mon ami Corso, qui achètent en salle et revendent au négoce dans le mois, il existe un palier de plus, et le plus pur de tous, puisqu’il ne rémunère aucun frais et rien d’autre que le fait d’avoir su.

J’en tire ma morale en trois temps, selon l’usage de la maison.

Un : le savoir est la seule matière première de ce marché qu’on ne peut pas acheter au moment où l’on en a besoin, et c’est pourquoi il rapporte tant à ceux qui l’ont constitué au fil des années sans y voir nécessairement un placement.

Deux : la notice est l’endroit exact où ce savoir se convertit en argent, et les maisons qui traitent le catalogage comme une charge administrative à comprimer feraient bien d’y songer, car 5 lignes coûtent moins cher à rédiger que 2000 mots et l’économie s’est chiffrée ici autour du million.

Trois : personne n’a été volé. Le vendeur a reçu le prix que le marché a formé ce jour-là, en séance publique, face à un enchérisseur qui a payé quatre cent vingt-cinq fois l’estimation basse. Reste à savoir malgré tout ce qu’en pense le vendeur, s’il venait à être informé du prix actuel de l’ouvrage; il en sera sans doute un peu amer.

Note de la rédaction. Vente Armor Enchères (hôtel des ventes de Saint-Brieuc), « Livres anciens et modernes — Mode, arts & déco », vendredi 21 novembre 2025, Plérin, lot 77 : estimation 200/300 €, adjugé 85 000 €, frais 21,6 %. Description actuelle et provenance : Antiquariat Inlibris Gilhofer Nfg., Vienne, fiche BN#68414.

Le volume provient de la bibliothèque de Robert Scharbarg (1924-2020), professeur de latin et de français à l’école Saint-Charles de Saint-Brieuc, puis de son fils ; la Guilde n’a pas jugé utile d’en dire davantage sur des particuliers qui n’ont fait qu’hériter et vendre. Le prix actuellement demandé n’a pas pu être établi de source directe à la date de publication ; voir la chronique suivante.

GUILDE · AR/CAROLINE

Document classé : diffusion restreinte.

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Les belles reliures de Pierre Duodo

la reliure par l'image: les belles reliures de Pierre Duodo

Amis Bibliophiles Bonsoir,

C’est le portrait de Lauverjeat (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/06/portrait-dun-bibliophile-gilles-alias.html) qui me mît la puce à l’oreille: notre expert en héraldique rêvait d’une reliure de Duodo. Mais qui donc est ce Duodo que je ne connaissais pas? Et qu’ont de particulier ses reliures?

Pierre Duodo n’est pas l’un de ces grands relieurs de l’histoire, c’est l’un de ces grands bibliophiles qui ont donné leur nom à un style de reliure, comme Grolier par exemple. Diplomate vénitien du 16ème siècle, Pierre Duodo (1554 – 1610) fut ambassadeur auprès de Henri IV. Il fit relier à Paris environ 150 volumes (133 sont aujourd’hui identifiés, qui correspondent à 90 ouvrages) qui ont marqué la bibliophilie pour plusieurs raisons: le choix de couleurs de maroquin spécifiques selon le genre de l’ouvrage, le décor particulier qui donnera l’expression « à la Duodo », et l’erreur d’attribution de ces reliures, dont on ignora longtemps le commanditaire.

Les maroquins de couleurs: Duodo opta pour des maroquins de couleurs différentes pour chaque genre d’ouvrage. Ainsi le maroquin citron était destiné aux ouvrages de sciences, principalement la médecine et la botanique, le maroquin rouge réservé aux ouvrages de théologie, de droit, de philosophie et d’histoire, et le maroquin vert olive pour la littérature.

Le décor choisi par Duodo pour ces maroquins est extrêmement caractéristique et pourrait se décrire comme suit: un semis régulier de 14 ovales floraux (pour chaque plat), inscrit dans un cadre composé d’une bande de feuillages et de palme, et bordé d’un double filet doré. Les ovales sont composés de couronnes de branches de laurier enserrant une fleur (qui peut être une pivoine, un pavot, une pensée, etc.). Au centre des plats, on trouve les emblêmes de Duodo: sur le premier plat dans un ovale légèrement plus grand « une bande courbe chargée de trois fleurs de lys », et sur le second plat, dans un même ovale, un pied de trois lys au naturel entouré de la devise familiale des Duodo « Expectata non eludet ». Le dos est orné des mêmes fers ovales et d’un encadrement de feuillage. Quand le dos est trop étroit, comme sur un des volumes d’Esmerian, l’encadrement est alors absent.
Les 133 volumes qui lui sont aujourd’hui attribués (et dont certains apparaissent régulièrement lors de grandes ventes) ont également ceci de caractéristique qu’ils sont tous de petits formats, généralement in-12, ce qui peut donner à penser qu’ils formaient une forme de bibliothèque de voyage. Dans tous les cas, l’approche méthodique qui attribue une couleur de maroquin à un genre est très intéressante à mes yeux.

En fait, les volumes apparurent d’un seul bloc sur le marché anglais de livre à la fin du 18ème siècle (c’est aussi ce qui c’est passé pour les Pillone, il semble que ces bibliothèques extrêmement cohérentes, en particulier au niveau de la reliure, résistent mieux à la dispersion sur le long terme). Elles furent acquises par un libraire qui les dispersa ensuite. Jusqu’à ce que Ludovic Bouland démontre en 1920 que ces reliures avaient en réalité appartenu à Pierre Duodo, elles furent longtemps injustement attribuées à Marguerite de Valois (1553 – 1615), première épouse d’Henri IV. Bouland a en effet apporté la preuve que la bande courbe aux trois fleurs de lys correspondait aux armes de Duodo: le diplomate vénitien se vît remettre un diplôme royal l’autorisant à introduire les armes de France (les fleurs de lys) dans ses propres armes le 3 septembre 1597. Il est donc quasi certain que les reliures furent exécutées après cette date, ce qui laisse un laps de temps très court à l’atelier, probablement trop court même, puisque Duodo quitta Paris 2 mois plus tard. Reste à savoir quand il en prît exactement possession : lui fût elle envoyée ou en prît-il possession lors de passage suivant à Paris, qui n’eût lieu que 6 ans plus tard?

Je n’ai pas vécu au début du 17ème et je ne sais pas quelle confiance on pouvait alors accorder à la malle poste, mais je suis bibliophile et si je mets à la place de Duodo, il me semble impossible qu’il ait attendu 6 ans: replaçons nous dans le contexte, Duodo imagine une bibliothèque unique, avec des couleurs de maroquin spécifiques, il fait frapper ces reliures d’une dorure particulière et des armes de France, etc.
On peut donc penser que cette bibliothèque, ces ouvrages, revêtent une grande importance à ses yeux, et qu’il a du mal à s’en séparer (ils sont d’ailleurs de petit format et peuvent laisser penser que c’est une bibliothèque de voyage de luxe qui s’est ainsi construite sous nos yeux)… il ne pourra donc raisonnablement attendre 6 ans pour les caresser et les lire. Et on ne peut imaginer que l’atelier n’ait eu besoin que de deux mois pour relier et dorer 133 volumes, à moins que les ouvrages ne fussent prêts et qu’il ne restât plus qu’à frapper les armes (peu crédible, non)? A moins encore que les volumes ne lui aient été envoyés au fur à et à mesure de l’atelier. Cette partie de l’histoire des Duodo reste à élucider. Certains experts pensent même que Duodo ne rentra finalement jamais en possession de sa bibliothèque et qu’elle l’attendit en vain pendant 200 ans à Paris avant que les vicissitudes de la Révolution de la conduisent de l’autre côté de la manche.

De même que le nom de l’atelier, qui reste aujourd’hui encore inconnu. Dans tous les cas, l’uniformité des fers utilisés et même des coutures des reliure démontrent qu’un seul atelier eu la responsabilité de ce travail. La qualité de cet atelier fait penser à celui de Clovis Eve (c’est l’option de R. Esmerian) mais l’emploi sur deux d’entre elles d’un décor spécifique à également conduit Hobson à identifier un autre atelier, nommé l' »Atelier de la seconde Palmette ». Le décor à la Duodo, qui n’est pas très éloigné des fanfares de la même époque fût par la suite copié, notamment au 19ème siècle par Thibaron-Joly.

H

La référence: L. Bouland, Livres aux armes de Pierre Duodo.

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