Barthélémy d’Arcole,
Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour,
Le portrait d’un électron libre
Rupture avec la bibliophilie classique
Pour comprendre Octave Uzanne (1851-1931), il faut d’abord visualiser le paysage figé de la bibliophilie française des années 1870. Le « bon goût » y est alors résolument tourné vers le passé : les collectionneurs ne jurent que par les éditions du XVIIIᵉ siècle, reliées par des maîtres tels que Trautz-Bauzonnet, dans des styles dits rétrospectifs — maroquin rouge, filets d’or rectilignes, élégance froide et répétitive.
Le livre moderne, imprimé sur des papiers de bois acides déjà promis au brunissement, est tenu pour indigne. Uzanne surgit dans ce paysage comme un dandy de la lettre, un anarchiste du beau. Il ne se contente pas de collectionner : il entend réinventer l’objet-livre.
Pour lui, la bibliophilie ne doit pas être un culte funéraire ni une thésaurisation de parchemins morts, mais une célébration du génie contemporain. Il fonde successivement la Société des Bibliophiles Contemporains (1889) puis la Société des Bibliophiles Indépendants (1896). Son credo est révolutionnaire : le livre doit redevenir une œuvre d’art totale, fusionnant littérature, illustration expérimentale, typographie, arts décoratifs — et jusqu’à la mode.
La prophétie de 1894
« La fin des livres »
C’est dans Contes pour les bibliophiles (1894), publié chez Quantin, qu’Uzanne livre son texte le plus audacieux : « La Fin des Livres », illustré par Albert Robida.
Ce n’est pas une fantaisie mondaine, mais une analyse médiologique d’une justesse troublante, qui continue de désarçonner les chercheurs contemporains.
Le diagnostic de la fatigue visuelle
Uzanne part d’un constat physiologique : l’homme moderne est pressé, ses sens saturés par la vitesse et l’abondance de l’information. La lecture silencieuse — immobilité, concentration prolongée — lui paraît promise à l’obsolescence.
« Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé […], je vous avouerai franchement que je ne crois point que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber en désuétude. »
L’œil est trop lent pour l’avenir. L’oreille, selon lui, prendra le relais.
L’avènement du phonographe et du « livre audio »
Uzanne anticipe avec un siècle d’avance le podcast et le livre audio. Il imagine des cylindres phonographiques portatifs, glissés dans la poche, donnant accès aux auteurs.

« Les auteurs qui voudront avoir de la clientèle devront s’attacher à une élocution parfaite, à une prononciation nette et à une voix sympathique. »
Il va plus loin encore : bibliothèques transformées en phonographothèques, cabines individuelles d’écoute, retour à l’oralité primitive du texte — celle des conteurs et des troubadours.
L’innovation matérielle
Le livre comme bibelot de luxe
Puisque le livre utilitaire est promis à la disparition, Uzanne décide que le livre bibliophilique doit justifier sa survie par la fascination physique.
Couleur et mise en page
Dans Son Altesse la Femme (1885) ou La Française du siècle (1886), il rompt avec le dogme du noir sur blanc.
- Encres polychromes : bleues, sépia, sanguines, vertes, accordées aux illustrations.
- Asymétrie : blocs de texte décentrés, marges respirantes, lettrines organiques, influence directe du japonisme.
La page devient une composition graphique, non un simple support.
Couvertures de soie et de satin
Uzanne rejette les bibliothèques-nécropoles de cuir uniforme. Il introduit des matériaux issus de la haute couture.
- Textiles précieux : brocards, soies brochées, satins brodés, souvent protégés par des étuis.
- Reliures-sachets : couvertures souples, amovibles, permettant de métamorphoser l’apparence du livre.
Le livre est désormais habillé, non relié.
La réception critique
Un débat de civilisation
La publication de 1894 provoque un scandale. Uzanne est traité de fossoyeur, de gadgetiste, de dandy inconséquent. Sa réponse est implacable : pour sauver l’esprit du livre, il faut parfois accepter de sacrifier son support lorsqu’il entrave la diffusion de la pensée.
« L’imprimerie […] a démocratisé la pensée, soit ! Mais elle a tué la personnalité de l’objet. »
Le bibliophile sociologue
Les sociétés comme laboratoires
Uzanne comprend que la bibliophilie est un combat collectif.
- Société des Bibliophiles Contemporains : 160 membres, élite intellectuelle, exigences artistiques radicales.
- Dictionnaire du bibliophile (1911) : manifeste doctrinal. Uzanne y fustige les barbons et glorifie les indépendants, amateurs de Rops, Avril ou des illustrateurs modernes.
Expertise
Collectionner Uzanne en 2026
Pour l’expert de la Guilde, Uzanne pose des défis spécifiques :
- Fragilité des textiles : soies sensibles à la lumière, exemplaires frais devenus rarissimes.
- Grands papiers : présence impérative des états des gravures.
- Cohérence historique : une reliure classique à nerfs est un contresens. La valeur culmine avec les cartonnages d’éditeur ou les reliures Art nouveau (Meunier, Ruban, Canape, Kieffer).
Conclusion
Uzanne face à l’ère numérique
Uzanne n’était ni pessimiste ni iconoclaste gratuit. En annonçant la fin du livre industriel, il cherchait à sanctuariser l’exceptionnel.
Si le livre d’usage meurt au profit du numérique, alors le livre bibliophilique doit devenir objet sacré. Uzanne a ouvert la voie aux livres de peintres, à l’édition d’art moderne, à la bibliophilie comme résistance esthétique.
Bibliographie de référence
– Uzanne, Octave. Contes pour les bibliophiles. Paris, Quantin, 1894.
– Uzanne, Octave. L’Art dans la décoration extérieure des livres. Paris, 1898.
– Silverman, Willa Z. The New Bibliopolis.
– Robida, Albert. Le Vingtième Siècle. Paris, 1883.
– Béraldi, Henri. La Reliure du XIXᵉ siècle. Paris, 1885-1887.
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Les reliures III : la Reliure Romantique

Reliure plein maroquin bleu marine à gros grain, riche décor doré au dos et sur les plats, à noter le titre Rabelais au dos, à peine lisible car imprimé aux petits fers dorés gothiques ! Reliure signée et datée en bas du dos (ce qui est assez rare pour les reliures romantiques – Pequignot 1835). Edition de Rabelais sur deux colonnes, 1835. Reliure strictement de la même année que l’édition.En général, on appelle romantiques les écrivains du début du 19ème siècle qui se sont affranchis des règles de pensée, de composition et de style établies par les auteurs classiques. J’ai le sentiment qu’il en est de même pour la reliure romantique, qui incarne une forme de renouvellement du genre, mêlant le classicisme d’un 18 ème flamboyant et de nouvelles tendances, plus « sensibles », plus expressives et plus figuratives : le gothique remis au goût du jour (voir les reliures à la cathédrale, les rosaces, etc.), mais aussi le rêve, l’exotisme, etc., que l’ont retrouve dans de nouveaux types de fers et qui s’expriment sur de nouvelles matières (maroquins à grain long, cuirs de Russie, maroquins et veaux de couleurs violette, rose, lilas, bleue, etc.).
Reliure plein maroquin rouge à grain long, dos lisse orné de fers dorés et de fers noirs, large encadrement des plats par une frise dorée. Sur les poésies de Madame Amable Tastu. Classique de l’époque romantique. Volume in-8 édité en 1827.Je vais peut-être m’attirer les foudres de certains d’entre vous, qu’ils veuillent bien me pardonner, la vulgarisation étant l’un des objectifs du blog, mais on peut globalement dire que la dénomination reliure romantique rassemble la grande partie des reliures réalisées au 19ème siècle, après le premier empire… La tendance s’éteint après 1850, et la tendance devient moins marquée, d’autant que les reliures industrielles et les pasticheurs viennent concurrencer l’époque romantique.
Reliure dans le style de Thouvenin mais non signée. Volume in-24 relié plein veau aubergine, dos à faux nerfs plats, décors de filets dorés et de fers à froid, plats richement ornés d’une rosace centrale et de multiples décors de fleurs tourbillonantes à froid, le tout dans un encadrement de filets dorés. Recouvre « Le mérite des femmes » par Legouvé, classique romantique parmi les classiques, réédité de très nombreuses fois dans les années 1810-1840. Cette édition date de 1826. La reliure est strictement contemporaine.Ce qui change également, c’est que cette période est aussi celle de grands bouleversements industriels. On trouvera donc simultanément plusieurs types de reliures au 19ème : la reliure de luxe, réalisée par de grands relieurs, qui continue à employer des matériaux nobles, et qui peut-être romantique ou pastiche, et la reliure industrielle qui peut utiliser des cuirs, mais repose généralement sur des cartonnages, ou des percalines. A la frontière entre ces deux univers, se trouve des relieurs semi-industriels, comme Gruel, qui utilise encore le maroquin et vend des quantités importantes d’ouvrages religieux reliés de maroquin.
Reliure plein maroquin rouge à grain long, dos plat orné de fers dorés et à froid, plats idem, cartonnage bradel recouvrant un almanach des Dames pour l’année 1819. Etui de maroquin décoré de même. Petit bijou bibliophilique destiné aux dames de l’époque romantique.Les grands noms de l’époque? Thouvenin, Bozérian, résolument romantiques, et d’autres noms tels que Cuzin, Capé, Chambolle, Duru, Gruel, mais aussi à la fin du siècle les débuts des grands relieurs qui marqueront la première partie du 20 ème siècle, Marius-Michel par exemple, et prépareront les bibliophiles à la reliure d’art.
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