Sur les dessins obscènes dans les manuscrits sacrés, Anno Domini 1351
Par Adso de Melk, ancien novice de Guillaume de Baskerville, copiste et bibliothécaire à l’abbaye de Melk
Amis Bibliophiles bonjour,
En l’an de grâce 1351, je découvris un secret que l’abbaye de Melk gardait depuis des siècles. Ce secret n’était pas caché dans une crypte, ni scellé par un serment. Il était exposé à la vue de tous, dans les marges de nos manuscrits les plus sacrés. Mais personne n’en parlait jamais.
Ce silence faillit me coûter la vie.
I. La découverte
Tout commença un matin de novembre, alors que je cataloguais les manuscrits de notre bibliothèque. L’abbé m’avait confié cette tâche monumentale : inventorier l’intégralité de notre collection, décrire chaque volume, noter son état, répertorier son contenu.
J’en étais au cent-dix-septième manuscrit — un psautier du XIIe siècle, magnifiquement enluminé — quand je remarquai, en marge du psaume 23, un dessin étrange.
Un moine défécant.
Je crus d’abord à une tache, une déformation du parchemin. Mais non. C’était bien un dessin délibéré, tracé à l’encre brune, représentant un moine accroupi, robe relevée, en train de se soulager.

En marge d’un psaume.
Je restai stupéfait. Qui avait osé profaner ainsi la parole de Dieu ? Je tournai les pages, cherchant d’autres dessins. Et j’en trouvai.
Beaucoup.
A la page 34 : un lapin chassant un chasseur.
A la page 56 : un évêque à tête d’âne.
A la page 78 : deux animaux accouplés de manière indécente.
A la page 92 : un diable grimaçant tirant la langue.
Et partout, disséminés dans les marges, des grotesques, des drôleries, des obscénités.



Je refermai le manuscrit, troublé. Puis j’en ouvris un autre. Un évangéliaire du XIe siècle. Mêmes dessins. Mêmes profanations.
Un troisième. Un quatrième. Tous portaient, cachés dans leurs marges, ces images impossibles.
II. L’interrogatoire des anciens
Je décidai d’interroger les vieux moines, ceux qui avaient passé leur vie dans le scriptorium. Le premier que je trouvai fut Frère Ulrich, quatre-vingts ans, presque aveugle, mais encore lucide.
« Frère Ulrich, ces dessins dans les marges… qui les a faits ? »
Il détourna le regard.
« Je ne sais pas de quoi tu parles. »
« Si. Vous savez. Les grotesques. Les obscénités. »
Un long silence.
« Laisse cela tranquille, Adso. »
« Mais c’est un sacrilège ! »
« Non. C’est… autre chose. »
« Quoi donc ? »
Il se leva, s’appuya sur sa canne, s’approcha de moi. Sa voix se fit basse, presque un murmure.
« Quand tu copies le même texte pendant des mois, des années, tu deviens fou. Les lettres dansent. Les mots perdent leur sens. Tu as l’impression de disparaître dans le parchemin. Alors tu dessines. Pour rester vivant. »
« Vous avez dessiné… ces choses ? »
Il hocha la tête.
« Oui. Comme tous ceux qui ont copié avant moi. Comme tous ceux qui copieront après. »
« Mais… les moines défécants ? Les animaux obscènes ? »
« C’est notre manière de rire. En secret. De nous moquer de l’ordre, de la règle, du silence. Personne ne regarde jamais les marges. Alors on y cache notre humanité. »
III. L’enquête s’approfondit
Je ne pouvais accepter cette explication. Frère Guillaume m’avait appris à chercher la vérité, pas à accepter les justifications faciles. Je décidai d’examiner systématiquement tous les manuscrits de Melk portant des marges décorées.
En trois semaines, j’en identifiai quarante-sept.
Mais ce qui me troubla, c’est que ces dessins n’étaient pas anarchiques. Ils suivaient un système. Certains motifs revenaient : le moine défécant apparaissait toujours en marge des psaumes de pénitence. L’évêque à tête d’âne accompagnait les passages sur l’autorité ecclésiastique. Les animaux accouplés ornaient les textes sur la chasteté.
Ce n’était pas du hasard. C’était délibéré.
Quelqu’un — ou plusieurs personnes — avait méthodiquement profané les textes sacrés en y insérant des commentaires visuels ironiques, voire blasphématoires.
Je décidai de remonter à la source. D’identifier le premier manuscrit portant ces marges. Le plus ancien.
Après des jours de recherche dans nos archives, je le trouvai : un manuscrit daté de 1124, copié par un certain Frère Anselm.
Anselm. Ce nom ne me disait rien. Je consultai les registres de l’abbaye. Anselm était mort en 1142, âgé de cinquante-trois ans. Il avait passé trente ans dans le scriptorium. Aucune note particulière. Un copiste ordinaire.
Sauf qu’Anselm, apparemment, avait inventé cette tradition secrète. Et tous les copistes suivants l’avaient perpétuée.
IV. La découverte du cahier caché
En fouillant dans les archives, je tombai sur une liasse de feuillets non reliés, glissée entre deux registres comptables. Des notes manuscrites, datées de 1140. L’écriture était celle d’Anselm.
Je lus.
C’était un journal. Le journal d’un copiste qui devenait fou.
Anno Domini 1137. J’ai copié aujourd’hui le psaume 119 pour la vingt-septième fois. Les mêmes mots. Les mêmes lettres. Je ne les comprends plus. Ils sont devenus des formes vides. Je me demande si Dieu Lui-même ne s’est pas lassé de ces répétitions.
Anno Domini 1138. Frère Konrad est mort hier. Il copiait le même évangéliaire depuis quinze ans. Il n’avait pas fini. L’abbé a ordonné que je termine son travail. Je vais donc copier ce qu’un mort n’a pas pu finir. Cela me semble absurde.
Anno Domini 1139. J’ai dessiné aujourd’hui, dans la marge du psaume 23, un moine défécant. Personne ne le verra jamais. Mais moi, je sais qu’il est là. Et cela me fait rire.
Le journal continuait ainsi pendant des pages. Anselm racontait sa descente progressive dans la folie répétitive du scriptorium. Et il racontait aussi comment il avait commencé à dessiner.
Ces dessins sont ma rébellion. Ma manière de dire que je suis encore vivant. Que je ne suis pas qu’une machine à copier. Les textes que je reproduis parlent de Dieu, de foi, de salut. Mais moi, pendant que je les copie, je pense à des choses triviales. A la soupe du réfectoire. A mes pieds qui me font mal. A cette douleur dans mon dos. Alors je dessine ces pensées triviales. Et je les cache dans les marges.
La dernière entrée datait de 1142, quelques jours avant sa mort.
J’ai formé trois jeunes copistes. Je leur ai montré comment dessiner dans les marges. Je leur ai dit : « C’est notre secret. Ne le montrez jamais à l’abbé. Mais transmettez-le. » Ils ont juré. Maintenant, je peux mourir tranquille. Ma rébellion survivra.
V. Le dilemme moral
Je refermai le cahier, troublé. Que devais-je faire ?
D’un côté, ces dessins étaient des profanations. Ils se moquaient de l’Église, de la règle, des textes sacrés. Un abbé rigoureux ordonnerait leur effacement.
De l’autre, ils témoignaient d’une humanité irréductible. Les copistes n’étaient pas des machines. Ils souffraient, doutaient, riaient. Et ces marges étaient leur soupape de survie.
Frère Guillaume m’aurait dit quoi ?
Je repensai à nos conversations, vingt-quatre ans plus tôt, dans l’abbaye italienne. Guillaume défendait toujours l’humain contre l’abstrait. Il aurait probablement souri en voyant ces dessins. Il aurait dit : « Les moines sont des hommes. Et les hommes ont besoin de rire. »
Mais Jorge de Burgos, lui, aurait ordonné la destruction immédiate de tous ces manuscrits.
Entre ces deux positions, je devais choisir.
VI. La confrontation avec l’abbé
Je décidai de tout révéler à l’abbé. C’était mon devoir. Mais je savais que cela pouvait déclencher une purge.
Je me présentai dans son bureau, portant le psautier profané et le journal d’Anselm.
« Mon Père, j’ai découvert quelque chose de grave. »
L’abbé — un homme de soixante ans, sévère mais juste — leva les yeux de son registre.
« Montre. »
Je lui tendis le psautier, ouvert à la page du moine défécant.
Il observa le dessin longuement. Son visage ne trahit aucune émotion.
« Et alors ? »
« Mon Père… c’est un sacrilège. »
« C’est un dessin. »
« Un dessin obscène. Dans un livre sacré. »
« Le texte du psaume est-il correct ? »
« Oui. »
« Alors où est le problème ? »
Je restai interdit.
« Mais… ce dessin se moque de la règle ! »
« Non. Il se moque de ceux qui appliquent la règle sans humanité. Ce n’est pas la même chose. »
Il referma le psautier, me le rendit.
« Adso, je sais que ces dessins existent. Je les ai toujours su. Tous les abbés de Melk le savent. »
« Et vous les tolérez ? »
« Je les comprends. Tu crois que je ne sais pas ce que vivent les copistes ? J’ai moi-même copié pendant vingt ans, avant de devenir abbé. Je sais la souffrance du dos, la fatigue des yeux, l’ennui mortel. Ces dessins sont leur manière de survivre. »
« Mais c’est un péché ! »
« Peut-être. Ou peut-être pas. Dieu juge les cœurs, pas les marges. »
VII. Le retournement : la menace extérieure
Deux jours plus tard, tout bascula.
Un évêque visiteur arriva à Melk. Monseigneur Hartmann, envoyé par l’archevêché de Salzbourg pour inspecter nos manuscrits. Il avait entendu des rumeurs selon lesquelles notre bibliothèque abritait des textes hérétiques.
L’abbé me convoqua en urgence.
« Adso, cache les manuscrits portant des marges… problématiques. Tous. Immédiatement. »
« Mais vous avez dit… »
« J’ai dit que je les tolérais. Mais Hartmann, lui, ne les tolérera pas. Il ordonnera leur destruction. Et peut-être pire. »
« Pire ? »
« Il peut demander une enquête inquisitoriale. Accuser les copistes de blasphème. Faire arrêter des moines. »
Je compris soudain la gravité de la situation. Ce qui était une rébellion privée, tolérée en secret, devenait un danger mortel si elle était découverte.
Je rassemblai tous les manuscrits à marges profanes — quarante-sept volumes — et les cachai dans une réserve souterraine, sous le prétexte de travaux de restauration.
VIII. L’inspection de l’évêque
Monseigneur Hartmann était un homme maigre, au regard perçant, qui scrutait tout avec une suspicion maladive. Il examina nos manuscrits un par un, lisant les textes, inspectant les enluminures.
Je le suivais, le cœur battant, priant qu’il ne demande pas à voir les volumes que j’avais cachés.
Au bout de trois jours, il sembla satisfait.
« Votre bibliothèque est correcte. Rien d’hérétique. »
L’abbé respira.
« Mais, ajouta Hartmann, j’ai entendu dire que certains de vos manuscrits portent des marges… décorées de manière inappropriée. »
Le silence se fit.
« Des marges ? » dit l’abbé, feignant l’ignorance.
« Oui. Des grotesques. Des obscénités. Des moqueries. »
« Nous n’avons rien de tel ici. »
« J’aimerais en être sûr. Montrez-moi tous vos psautiers. »
L’abbé n’avait pas le choix. Il me lança un regard. Je compris : il fallait sortir les manuscrits cachés.
Je descendis à la réserve, le cœur lourd. J’en remontai trois psautiers — les moins profanes. Ceux où les dessins étaient discrets, presque invisibles.
Hartmann les examina. Il ne vit rien. Ou feignit de ne rien voir.
« Bien. Tout semble en ordre. »
Il repartit le lendemain.
Mais avant de partir, il me prit à part.
« Je sais qu’il y a d’autres manuscrits. »
Je ne répondis pas.
« Je sais que vous les cachez. Mais je ne dirai rien. »
« Pourquoi ? »
Il sourit tristement.
« Parce que j’ai été copiste, moi aussi. Et que j’ai dessiné, moi aussi. »
IX. La revelation finale
Apres le depart de Hartmann, l’abbe me convoqua.
« Tu as bien fait de cacher les manuscrits. »
« Mais Monseigneur a dit… »
« Il a dit ce qu’il devait dire. Mais il sait. Et il a choisi de fermer les yeux. Parce qu’il comprend. »
« Alors… nous gardons ces manuscrits ? »
« Oui. Mais plus jamais tu ne parleras de cela. Plus jamais tu ne montreras ces marges a quiconque. C’est notre secret. Le secret de tous les scriptoria. »
« Mais pourquoi ? »
L’abbe soupira.
« Parce que l’Eglise a besoin de copistes. Et les copistes ont besoin de survivre. Si on leur interdit de dessiner, ils deviendront fous. Ou pire, ils cesseront de copier. Alors on tolere. En silence. »
X. Reflexion finale
Des annees ont passe. Je suis vieux maintenant. Mais je repense souvent a cette affaire.
Les marges interdites sont toujours la, cachees dans nos manuscrits. Elles temoignent d’une humanite irreductible, d’une rebellion douce contre l’ordre immuable.
Frere Guillaume aurait aime ces dessins. Il aurait dit que le rire sauve les hommes de la folie.
Jorge de Burgos les aurait brules. Il aurait dit que le rire detruit la foi.
Moi, je ne sais toujours pas qui avait raison.
Mais je sais une chose : tant qu’il y aura des copistes, il y aura des marges profanes. Parce que les hommes ne peuvent pas vivre uniquement dans le sacre. Ils ont besoin, parfois, de dessiner un moine defequant.
Et peut-etre que Dieu Lui-meme sourit en voyant cela.
Nota bene :
Ecrit de ma main, en l’an de grace 1380. J’ai garde le secret pendant vingt-neuf ans. Maintenant que je suis vieux, je peux enfin l’ecrire. Mais ce manuscrit sera scelle. Personne ne le lira de mon vivant. Apres ma mort… que Dieu decide.
Adso de Melk, bibliothecaire de l’abbaye de Melk
Cote (ajoutee par la Guilde des Biblopolices, XXIe siecle) :
GUILDE · ADSO · 1351 · MARG-01
Chroniques d’Adso de Melk — Les Marges Interdites
Note de la Guilde :
Ce manuscrit d’Adso fut effectivement scelle et ne fut decouvert qu’en 1803, lors de la secularisation de l’abbaye de Melk. Les manuscrits aux marges « interdites » qu’il mentionne existent toujours. Ils sont conserves dans la bibliotheque de Melk, mais ne sont jamais exposes au public.
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