Une reliure à la cathédrale bien mystérieuse

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Hasard du calendrier puisque dimanche deux lecteurs du blog m’ont envoyé des articles sur des sujets proches: V qui a proposé une tribune sur les attribution abusives de reliures à des relieurs, et Gilles qui vous présente aujourd’hui une de ses reliures, et développe une thèse intéressante sur le même sujet.

« Je vous présente une de mes reliures: il s’agit d’une reliure “à la cathédrale” ornée d’une grande plaque à froid, signée de Bauzonnet. Ce type de décor d’inspiration architecturale gothique, connut une ferveur intense mais limitée dans le temps de 1825 à 1840.Cette reliure est un peu étrange pour le maître des filets que fut Bauzonnet. En effet on dit qu’il affectionna les décors de filets dorés en réaction justement à la mode de “la cathédrale”. Elle couvre l”Imitation de Jésus-Christ”, traduction de l’abbé Dassange, illustrée par Tony Johannot et Cavelier, chez Curmer à Paris en 1836, in-4. Plein veau poli lie de vin foncé, à 5 nerfs ornés d’une roulette dorée, caissons estampés à froid d’une croix et de motifs floraux, titre doré, signature en queue. Grande plaque à froid sur les plats réalisant un encadrement de filets en creux “noirci” et un double encadrement de trois filets dorés. Filets sur les coupes, roulette intérieure dorée, tranchefiles doubles, tranches dorées. Notons que Bauzonnet à cette époque n’est pas encore associé à Trautz.

Voici maintenant peut-être deux autres exemplaires de cette plaque.
Le premier couvre les “Promenades dans Rome” de Stendhal chez Delaunay en 1829. Ce livre figure dans la vente du 20 octobre 2004 chez Azur enchères à Cannes. La reliure n’est pas signée. La plaque semble identique, sauf le granité au-dessus des pinacles. La roulette en encadrement et la facture de la reliure semblent un brin en dessous de la manière des grands maîtres relieurs.

Le second couvre “les Saints Evangiles,… traduits par M. l’abbé Dassance, illustrés par Tony Johannot, Cavelier, Gérard Séguin et Brevière.” Paris, Curmer, 1836.
La reliure est signée… Niedrée! Elle est reproduite dans “Relieurs et reliures décorées en France à l’époque romantique” Bibliotheca Wittockiana, Paul Culot, 1995. La plaque paraît identique mais présente des petites variations, le jour supérieur dans le pinacle central un peu plus large, les petits points dans les arcs brisés centraux supérieurs et les trois petits points dans les jours des pinacles latéraux inclinés dans l’autre sens. Niedrée s’est installé en 1836, il a travaillé auparavant en même temps que Trautz chez Kleihans à Paris, il travailla personnellement pour Curmer en 1838.
Notons pour les deux reliures signées, la même année d’édition, chez le même éditeur pour un même auteur. (On trouve également ces livres sous un autre modèle de plaque cathédrale signés tantôt de Thouvenin, tantôt de Simier ou non signés! Cf Paul Culot N° 48 et Devauchelle page 207 et catalogue Azur n°248 )

Que peut-on en conclure?
Si la plaque est la même, [et en ce cas les minimes différences observées peuvent-elles être techniquement le résultat de retouches faites sur la plaque?] se peut-il que les relieurs se soient échangé leur matériel?
Se peut-il qu’un relieur ait servi de façonnier aux autres et que chacun signe pour autant “sa” reliure?

Le graveur a-t-il tiré plusieurs plaques? Ou un même dessin a-t-il servi à plusieurs graveurs? Il faudrait disposer des mesures exactes des plaques.

Enfin, à la lumière de cet exemple, est il raisonnable d’attribuer une reliure non signée sur la foi d’un fleuron, d’une roulette ou d’une plaque retrouvés sur une reliure signée? Quelle valeur faut-il prêter aux mentions du type “attribuable à Derôme..”? Merci Gilles, H

La lettre du bibliophile

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Paul Bonet était la solution…

Paul Bonet était la solution…

Amis Bibliophiles Bonjour,

La réponse à l’énigme d’hier était Paul Bonet. Vous fûtes nombreux à m’envoyer des emails et je vous en remercie. Certains de vous m’ont proposé Bradel, Marius Michel ou même Hetzel, mais c’est Olivier qui le premier est revenu vers moi avec la bonne réponse. Bravo à lui.
Paul Bonet (1889-1971) est un artiste et un technicien du livre moderne, rendu célèbre auprès des bibliophiles par ses reliures d’art mais aussi par ses maquettes de reliures industrielles. Un bibliophile pourra donc aussi bien croiser l’une de ses reliures d’art qui se négocient en général fort cher, que des cartonnages dits « sur la maquette de Paul Bonet », qui sont en fait des titres de la maison Gallimard.
En effet, entre 1941 et 1967, Gallimard fait paraître 552 titres sous une présentation inhabituelle. Contrairement aux couvertures en papier des exemplaires du tirage ordinaire, ces livres ont une reliure cartonnée, parfois recouverte de toile de lin, et ornée d’un décor original. Les projets de couverture sont conçus par différents artistes, mais la plupart d’entre eux sont l’œuvre de Paul Bonet ou du peintre Mario Prassinos.

Quand on lui demande de participer à cette expérience, Paul Bonet est déjà un relieur renommé. Les décorations de reliures qu’il va créer pour cette série de cartonnages, ressemblent donc fortement aux créations uniques qu’il a déjà dessinées pour des reliures faites à la main. On y retrouve le même esprit. Ces versions populaires font rapidement connaître son travail auprès d’un plus large public. Pour une reliure unique, il aurait procédé à des incrustations en cuir de diverses couleurs ; dans le cas des « cartonnages de la Nrf », le décor polychrome est imprimé en plusieurs passes.
Les titres concernés ne sont pas uniquement des premières éditions, mais aussi des rééditions (à l’occasion d’une édition définitive ou d’une simple recomposition de l’ouvrage) et des premières traductions, qui sont ainsi revêtues d’une couverture plus moderne. De nos jours, « les années 50 » suscitant à nouveau un vif intérêt, ces reliures industrielles sont désormais très recherchées par les collectionneurs.
Une bibliographie a été consacrée à ces éditions par le libraire J.-E. Huret.

H
Images : trois reliures d’art de Bonet et un cartonnage

6 Commentaires

  1. Voila ce qu'on retrouve sur ebay, des reliures jolies et soignées:

    Non signée:
    http://cgi.ebay.fr/RELIGION-EVANGILES-edite-par-CURMER-1836-bien-illustre_W0QQitemZ220316746836QQcmdZViewItemQQptZFR_GW_Livres_BD_Revues_LivresAnciens?hash=item220316746836&_trksid=p3286.c0.m14&_trkparms=72%3A1526|66%3A2|65%3A12|39%3A1|240%3A1318

    Celle de Rivage:
    http://cgi.ebay.fr/IMITATION-DE-JESUS-CHRIST._W0QQitemZ250308911558QQcmdZViewItemQQimsxZ20081015?IMSfp=TL081015155001r10453

    Une autre non signée:
    http://209.85.129.132/search?q=cache:ke7FnX-8mI8J:cgi.ebay.fr/MAGNIFIQUE-MISSEL-IMITATION-DE-JESUS-CHRIST-EDT-1836_W0QQitemZ140189502159QQihZ004QQcategoryZ121436QQcmdZViewItem+site:ebay.fr+editeur+curmer+1836&hl=fr&ct=clnk&cd=2&gl=fr&client=firefox-a

    D'autres sont moins bien reliées, mais celles bien reliées se trouvent facilement

  2. Ces livres de l’abbé Dessange sont assez curieux, en particulier les Saints Evangiles.

    En effet, récemment sur ebay, il est passé deux fois, une fois signé de Rivage, l’autre fois par quelqu’un d’autre mais je n’ai plus le nom en tête. De plus, on trouve ce même titre deux fois sur Abebooks, signés de Cape et de Blaise et j’en avais vu un autre exemplaire récemment.

    Personnellement, je pencherais pour un concours de reliure sur ce titre. Chaque relieur effectue se réalisation et ensuite, le gagnant obtient un lot (une grosse commande par exemple). Ma théorie est d’autant plus plausible que Curmer a édité son premier livre en 1836 et que ça a du lui permettre de se faire connaître.

    Je ne réponds pas vraiment aux questions posées mais ce sujet est proche d’une question que je m’étais récemment.

    Wall

  3. Toutes mes excuses pour mon premier commentaire. J’aurais dû lire un peu plus attentivement pour voir que la nécessité de connaître les mesures exactes des plaques a bien été évoquée dans l’article de Gilles.

  4. Impossible de comparer des plaques (ou roulettes ou fleurons ou autres ornements) sans connaissance des dimensions exactes.
    Si deux plaques présentent des différences, il s’agit de deux plaques différentes, non?

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