Portrait de Bibliophile, Isabelle, professeur de lettres

Jeudi! C’est le jour des stars, le jour des portraits sur le blog.

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir celui d’Isabelle, professeur de lettres classiques en Normandie, bibliophile, et heureuse propriétaire d’un émouvant envoi de Sacha Guitry…
Bonjour Isabelle, pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre bibliothèque?

Je suis professeur de lettres classiques dans un collège d’une petite ville de Normandie.
Ma bibliothèque (ou plutôt mes bibliothèques) ploient sous le poids des livres de toutes les formes, aux thèmes les plus divers. Outre les inévitables manuels scolaires, les classiques de latin et de grec et de nombreux autres livres récents (romans ou documentaires), je possède surtout des ouvrages du XIXème siècle, qui me semblent assez différents mais qui finalement ont presque tous pour objet d’instruire leurs lecteurs : j’ai ainsi plusieurs revues reliées comme Le Journal des Demoiselles, Le Magasin des Demoiselles, Le Magasin Pittoresque, Le Journal des Mères et des Enfants… J’apprécie aussi les livres pour enfants, souvent écrits par des auteurs bien oubliés mais joliment illustrés. J’aime découvrir dans tous ces livres l’état d’esprit de « l’époque », la curiosité et l’étonnement des gens face à des techniques de plus en plus performantes mais aussi l’évolution des mœurs. Cela remet aussi certaines idées en place : il y a bien longtemps qu’on se lamente sur les caprices des saisons, la disparition de la bonne éducation et que l’on regrette le bon vieux temps !

Curieusement, je ne suis pas très attirée par les livres de grande littérature et les éditions originales ne m’émeuvent pas particulièrement. En revanche, j’aime qu’un livre ait « vécu » et les petites inscriptions qu’on peut y trouver, tout comme les images ou les fleurs séchées que les précédents lecteurs ont pu laisser me touchent particulièrement.

Depuis quand la passion de la bibliophilie s’est-elle emparée de vous?
J’ai eu la chance de vivre dans une famille où les livres étaient nombreux mais pas du tout sacrés. Je pouvais donc en profiter et je ne m’en suis jamais privée. Je pensais même devenir bibliothécaire… J’ai toujours aimé aller chez les bouquinistes, à la recherche d’ouvrages culturels ou plus originaux. J’ai commencé à acquérir mes livres les plus anciens il y a quelques années seulement, quand une amie recherchait des documents sur la mode du XIXème siècle. J’ai d’abord trouvé quelques exemplaires de revues en piteux état… et bientôt j’ai eu envie d’en voir (et d’en savoir) plus. Parallèlement, je me suis intéressée à la généalogie et j’ai retrouvé qui étaient certains de mes ancêtres : j’ai eu alors envie de mieux connaître ce qu’était leur vie, en recherchant ce qu’ils avaient pu connaître, ce qu’ils avaient pu ressentir… Bref, les livres me permettent bien souvent de voyager dans le temps mais j’y trouve aussi des plaisirs purement esthétiques : j’apprécie les belles reliures mais je suis plus sensible aux gravures et aux illustrations : j’aime les découvrir bien cachées dans des livres qui ne paient pas de mine !

Quels sont vos domaines de prédilection, ou votre approche est-elle éclectique et vous fonctionnez au coup de coeur?
Je suis plus particulièrement attirée par les livres du XIXème siècle, en particulier ceux qui ont une « vocation pédagogique ». Mais des livres plus anciens ou plus récents peuvent me plaire si je les trouve surprenants, originaux ou tout simplement jolis. En fréquentant des salons du livre, à Paris et en province, j’ai pu acquérir aussi des livres récents que j’apprécie particulièrement car ils me sont dédicacés par leurs auteurs et parfois leurs illustrateurs : c’est le souvenir d’une (brève) rencontre qui leur donne du prix. Cela reste évidemment très personnel. Finalement, je dois être plus bibliomane que bibliophile !
Il faut dire aussi que mes moyens financiers restent malheureusement un critère de sélection : je n’ai jamais encore dépensé plusieurs centaines d’euros pour un livre. Mais même avec de petits moyens, j’ai eu parfois de bonnes surprises : dans une foire à tout, j’ai trouvé pour quelques euros seulement un petit livre vendu « dans son jus » (ce terme lui convient parfaitement) : grossièrement relié dans un parchemin un peu craquelé, il a pour titre « Prophéties Perpétuelles, très anciennes et très certaines de Thomas Joseph Moult » et doit dater d’environ 1745. Il est loin d’être en bon état mais amusant à lire. Hélas, je n’ai pas de « scoop » à vous apprendre sur les prochaines années car les prédictions aujourd’hui vérifiables n’ont pas toujours prouvé leur fiabilité !

Où achetez vous vos livres ? Internet, salons, libraires?
Les prix dans les salons sont souvent prohibitifs mais ils permettent de faire la connaissance de certains ouvrages et de se documenter à leur propos par la suite. J’achète volontiers chez les libraires mais je dois dire que j’ai trouvé les offres les plus intéressantes sur internet. J’ai fait quelques trouvailles sur Ebay mais le web m’a aussi permis d’élargir le cercle des libraires que je peux fréquenter depuis mon petit coin de Normandie. Je consulte régulièrement Abebooks, Galaxidion, livre-rare-book ou Chapitre quand j’ai un livre en tête pour trouver l’édition qui me plaît au prix qui me convient : il n’est pas inutile parfois de comparer ces différents sites, car les offres et les prix ne sont pas toujours les mêmes.

Quel est le ou les livres qui vous font rêver? Et les livres que vous possédez déjà et qui vous sont particulièrement chers?
Il y a plusieurs années, je suis allée voir à la Bibliothèque Nationale une exposition intitulée : « Quand la peinture était dans les livres ». Des ouvrages manuscrits conçus entre 1440 et 1520 y étaient exposés. Les reliures étaient magnifiques mais les enluminures étaient époustouflantes ! Aucune photo, malheureusement, ne peut rendre la beauté de ces miniatures, la finesse de ces décors et l’émotion qui s’en dégage. Qui ne rêverait pas de posséder un de ces superbes livres d’heures ? J’en garde en tout cas un souvenir très fort.
Dans le cadre de mes « possessions », j’aurais bien du mal à choisir le livre que je préfère. J’ai quelques reliures (malheureusement assez abimées) du Journal des Mères et des Enfants, une revue pédagogique du milieu du XIXème siècle qui a des idées assez novatrices sur l’éducation et qui présente régulièrement une double page de dessins documentaires pour illustrer certains textes.


Plus sentimentalement, je suis très attachée à une série de livres que je n’ai pas achetés mais qui me viennent de mes grands-parents : il s’agit des « 1001 nuits », en douze volumes, édités chez H. Piazza dans les années 20-30, avec des illustrations de Léon Carré et des ornements de Mohamed Racim. Seuls les deux premiers volumes ont été reliés ; les autres sont brochés. Ce sont de très beaux livres mais je crois que leur origine familiale reste la principale raison de mon attachement.


Vous savez que les lecteurs du blog aiment les histoires, auriez-vous une anecdote à nous raconter, sur une trouvaille, un livre, autre chose qui touche à la bibliophilie?
Mon père m’a un jour offert un exemplaire de « L’Aiglon » d’Edmond Rostand, « quarante deuxième mille », 1900, Librairie Charpentier et Fasquelle. Apparemment, il n’a rien de remarquable ; la reliure est assez usée, le papier a pris une teinte brune. Mais, à la première page se trouve un envoi … assez méchant :
« Pour réparer des ans, l’irréparable outrage
(Racine)
Le flux les apporta, le reflux les remporte
(Corneille)
Compare ces deux vers à celui-ci :
Eh bien ! mais … Sire ! Oui, Sire ! Ah ! Sire ! Sire ! Sire ! »
Ce dernier vers (assez peu riche, il faut l’admettre) est bien extrait de l’Aiglon.(Acte III, sc II)
Or, cet envoi, écrit en travers d’une des premières pages, est signé : Sacha Guitry.

S’agit-il d’un envoi authentique de Sacha Guitry ? On peut le penser. Sacha Guitry avait une quinzaine d’années à l’époque. Il était le fils de Lucien Guitry qui tenait le premier rôle masculin dans la pièce et était un familier de Rostand.; l’adolescent moqueur a sans doute dédicacé ce livre à un camarade, faisant ainsi déjà preuve de l’ironie qui allait le rendre célèbre. (Malheureusement, je n’ai pas trouvé d’autre exemple d’écriture de Guitry à 15 ans pour pouvoir faire une comparaison et lever le doute. Mais quel qu’en soit le véritable auteur, je trouve cet envoi plutôt « piquant » !)

Enfin, vous êtes une visiteuse fidèle du blog… qu’en attendez-vous? »Effectivement, je viens tous les jours lire les nouveaux articles du blog. Ce que j’aime, c’est que tous ont leur intérêt et leur originalité. J’apprécie autant les « états d’âme » du bibliophile que les articles « instructifs » qui me permettent de combler un peu mes lacunes, ou encore les anecdotes et les devinettes. Grâce à vous, je commence à découvrir les charmes des livres du XVIIIème siècle (et des siècles antérieurs), je comprends mieux certains termes techniques … et je me sens moins seule dans ma bibliomanie !
Bref, continuez ce mélange des genres que vous savez pratiquer avec esprit et humour !
Merci!
Je vous en prie !
H & Isabelle.
Images : Le Journal des Mères et des Enfants (Revue d’éducation nouvelle), les Mille et Une Nuits et l’envoi de Guitry.

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Les Livres de Prix, du 17ème au 20ème siècle

Les Livres de Prix, du 17ème au 20ème siècle

Amis Bibliophiles bonjour,

Même si leurs reliures sont parfois frappées des armes d’un collège, d’une ville ou d’un donateur, les Livres de Prix se distinguent des livres aux armes (stricto sensu) par leur fonction.


En effet, si les livres aux armes ne sont en fait que des livres « classiques » frappés d’une marque de propriété, les livres de prix sont destinés à récompenser les meilleurs élèves d’un établissement de type scolaire (et les armes qu’ils portent identifient alors le plus souvent un généreux donateur ou l’institution).

Cette pratique qui n’existe quasiment plus aujourd’hui a pris son essor au 17ème siècle pour disparaître progressivement dans le dernier tiers du 20ème siècle, au moment où la notion de classement est devenue moins centrale dans notre système éducatif.

Au départ, elle était surtout l’apanage des grands lycées jésuites, qui récompensaient ainsi leurs élèves grâce à des livres offerts par les plus hauts personnages de la ville, de la province, voire du royaume. La remise des prix n’était pas régulière et dépendait entièrement de la générosité de ces mécènes, dont le but était double : manifester leur attachement à l’établissement, mais aussi, naturellement, affirmer une certaine position sociale.

A cette époque, la cérémonie n’est pas une pratique généralisée, ni même annuelle, dans ces établissements. Elle fluctue en fonction des libéralités des généreux donateurs. C’est seulement à partir des années 1730-1740 qu’elle se généralise et tend à devenir régulière et organisée.

C’est Fénelon (1651 – 1715) qui semble évoquer le premier cette tradition dans L’éducation des filles, paru en 1687, il y écrit son souhait de voir les élèves recevoir « un livre bien relié, doré même sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés « .

Après le 17ème, et une pratique irrégulière, les cérémonies deviennent plus fréquentes et mieux organisées à partir du milieu du 18ème, jusqu’à ce qu’on atteigne le stade des livres de prix en reliure éditeur, vers 1840, qui fait passer cette tradition à un stade plus « industriel », principalement grâce à la percaline.

Apparemment, les livres de prix les plus anciens conservés dans les bibliothèques françaises datent de 1609 (Collège de La Flèche) et 1611 (Châlons). C’est parfois le roi en personne qui récompense ainsi les plus jeunes de ses sujets. On trouve par exemple la trace d’une somme annuelle de 400 livres allouée par le monarque au collège de La Flèche pour l’année 1653.

Naturellement, les volumes ainsi offerts sont reliés aux armes des donateurs (souvent accompagnés de semis de fleurs de lys), et ce jusqu’au 19ème où les armes de la ville ou de l’institution viendront les remplacer.

En fait, les livres offerts diffèrent réellement selon ces deux grandes époques (1600 – 1840 d’une part, et après 180 d’autre part).

Au cours de la première période, les volumes offerts sont rares (26 livres distribués à Amiens entre 1626 et 1697) et sont généralement des grands formats (in-folio et in-quarto) dont le contenu est principalement constitué par des textes anciens dans leur langue d’origine, voire des livres contemporains écrits par des jésuites. Plus rarement, les lauréats se voient remettre de véritables éditions anciennes, tel que l’heureux comte de La Marck, qui fût récompensé par une géographie de Strabon (Bâle, 1523), au collège des Grassins à Paris, en 1686…. et que dire du petit Le Brethon, qui reçût un incunable en 1698, à Amiens!
Avec la seconde période et le début d’une généralisation/industrialisation de la pratique, le nombre de prix distribués augmente et nécessairement la qualité et le format des ouvrages vont évoluer, notamment parce des établissements plus modestes (et non « sponsorisés » par les notables) vont adopter cette tradition.

Ce sont alors l’in-8 et l’in-12 qui se taillent la part du lion, reliés en basane (puis en percaline, voire en cartonnage), et aux armes de la ville ou de l’établissement. Les contenus évoluent aussi, et ce sont surtout des ouvrages de morale, de religion ou de vulgarisation (histoire et science), d’auteurs plus contemporains.

En fait, au 17ème et 18ème, le contenu des livres offerts est choisi sans trop de considération pour le récipiendaire, mais plutôt en fonction des valeurs de l’institution… Par la suite, on verra apparaître des contenus plus dédiés aux enfants ou aux adolescents (le nouveau robinson, des géographies simplifiées, etc.)

Le libraire Mame (1811-1893), bien connu, se fera d’ailleurs une spécialité de ces livres de prix, multipliant les matériaux et les décors, qui sont la caractéristique majeure de ce genre de livres.

L’habitude disparaîtra progressivement… Ce que j’en retiens? Deux choses… La première est que j’envie tous ces élèves du 17ème et du 18ème… quelle chance! Pour ma part, j’ai essentiellement collectionné des bons points et des images de plaquettes de chocolat. Un incunable ça aurait quand même eu un peu plus de classe, et quelle démarrage en trombe pour ma « carrière » de bibliophile! Sourire.

La seconde est que les écoliers n’ont guère changé. En effet, tous les bibliophiles qui ont déjà eu un livre de prix entre les mains auront remarqué qu’ils sont restés en très bon état, signe que les lauréats, finalement, préférèrent aller jouer à la soule, au jeu de paume et autres juste après la remise des prix!
HImage : le seul livre de prix en ma possession, un volume in-4 en plein veau, aux grandes armes de Louis XIV, avec un semis de fleurs de lys et de « L », les oeuvres de Sidon ,1652.

11 Commentaires

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    Nul doute que vous pourriez avoir beaucoup d’acheteurs si vous étiez vendeuse.

    En passant, je me souviens que l’Etude Brissonneau à organisé une vente à Drouot avec des livres et objets de Guitry le 16 ou le 17 janvier 2007. Vous pouvez retrouver les résultats là : http://www.brissonneau.net/gif/resultats/pdf_2007/160107.pdf

    Je n’ai pas retrouvé le catalogue en ligne… mais je pense que c’est faisable.

    Hugues

  5. Bonjour,
    Une petite information supplémentaire après quelques semaines :
    Par l’intermédiaire d’Ebay, j’ai fait la connaissance d’un passionné de Sacha Guitry à qui j’ai envoyé la photo de l’envoi. Il m’a confirmé que la signature était bien celle de Guitry vers 1902.
    Lui aussi était intéressé par le livre mais je reste ferme : ce livre n’est pas à vendre !
    Cordialement,
    Isabelle

  6. Bonsoir,
    Désolée pour M. »Anonyme » mais je tiens trop à ce livre pour envisager de le vendre !
    Pour ce qu’a dit Bertrand, j’ai effectivement pu trouver des exemples d’écriture de Sacha Guitry adulte et l’écriture n’est pas la même. Mais a-t-on la même écriture à 15 ans et à l’âge adulte ? Il y a en tout cas certaines ressemblances, en particulier la façon de signer en liant le prénom et le nom.
    Je ne me prononcerai donc pas formellement même si j’ai très envie d’y croire…
    Merci à vous deux pour vos conseils et vos suggestions
    Isabelle

  7. Bonsoir,
    il est assez facile de se procurer une image en photo numérique d’une ou plusieurs lettres autographes de Sacha Guitry via le net. J’en ai trouvé trois accessibles assez rapidement, il doit y en voir d’autres.

    Bonne soirée,

    Bertrand

  8. C’est fort possible que ce soit bien un original de Guitry. Je ne suis pas spécialiste, mais collectionneur, et on y voit vraiment une évolution de l’écriture, beaucoup plus « artiste » et avec de grandes similarités.

    En tout cas, vous avez un acheteur le jour ou vous vendez 🙂

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