Les sociétés de bibliophiles II – La « Société des Amis des Livres », avec une présentation des Cris de Paris, exemplaire unique, enrichi des épreuves originales

Amis Bibliophiles bonjour,
Après la doyenne des sociétés de bibliophiles françaises, la Société des Bibliophiles François, je vous propose de découvrir aujourd’hui la Société des Amis des Livres. 
La Société des Amis des Livres fut officieusement fondée en 1874, dans cette deuxième moitié du XIXe siècle qui fut si propice aux sociétés de bibliophiles et où la bibliophilie était en plein effervescence. 

Quelques bibliophiles formèrent alors le projet de se retrouver régulièrement pour parler livres et présenter leurs trouvailles, trois en particulier franchirent le pas: M. Galien, bibliothécaire de la Cour de Cassation (dont la bibliothèque personnelle, qu’il avait transporté au Palais de Justice, fut incendiée pendant la Commune, coup terrible pour le bibliophile), M. Philippe de Saint-Albin, ex-bibliothécaire de l’impératrice et Truelle Saint-Evron. Ils furent bientôt rejoint par Eugène Paillet, juge d’instruction, conseiller à la Cour et à l’époque fort d’une bibliothèque que ces contemporains évaluaient à « un demi-million ». 

Eugène Paillet recherchait l’exemplaire parfait, n’hésitant pas à le construire à partir de plusieurs exemplaires dans lesquels il choisissait les feuillets les plus beaux. En 1887, il décida de se séparer de sa bibliothèque et la vendît en bloc à la librairie de MM. Morgand et Fatout. Le catalogue comprenait sept cent quatre-vingt-dix-sept numéros. (« Alors que M. Henri Béraldi écrivait avec humour et une verve endiablée la Bibliothèque d’un bibliophile, lentement, laborieusement, je dressais de mon côté le catalogue complet de mes livres. Ce travail étant terminé, j’avais l’intention de le livrer à la publicité. Il me semblait intéressant qu’on fut à même de juger, de comparer une description précise, quasi-scientifique et le croquis fantaisiste quoique très exact, aussi, de mon spirituel bibliographe. Mais certaines circonstances particulières décidèrent le sacrifice de ma collection. Je l’avais formée amoureusement et pourtant je m’en séparai sans regret ; il est vrai que j’en avais joui pendant vingt-cinq ans et les passions hélas ! ne sont pas éternelles. Ma brusque détermination arrêta net tout projet d’imprimer mon catalogue. Je le remis à M. Morgand, le serpent tentateur, qui s’en servit pour la vente. Toutefois, il rédigea plus compendieusement les articles sur lesquels je m’étais peut-être étendu avec trop de complaisance. » Vicaire, La Bibliothèque Eugène Paillet)
Les Amis des Livres se rencontraient le dimanche chez Eugène Paillet, simplement pour échanger autour du livre. Ce n’est que quelques mois après, que Paillet confia à un des ses fidèles, le jeune Henri Beraldi: « j’ai envie de m’amuser à faire un livre illustré. Je pense à faire illustrer d’eaux-fortes par Edmond Morin la Chronique du Règne de Charles IX, de Mérimée. ». 
Ce « j’ai envie de m’amuser à faire un livre illustré » n’a rien l’air de rien, mais c’était le point de départ d’une tendance très importante de la bibliophilie de l’époque: la publication de beaux ouvrages par les sociétés de bibliophiles.
Le projet du Charles IX fur mené en 2 années et parût en 1876, imprimé par Chamerot, orné de 31 eaux-fortes par Edmond Morin, et tiré à 115 exemplaires. Ce coup d’essai fut un coup de maître. La tendance de fond de l’édition bibliophilique de la fin du XIXe siècle était lancée.
Trois ans plus tard, un autre membre de la Société des Amis des Livres confiait à Jouaust les Scène de la vie de Bohême, ornées de 13 eaux-fortes par Adolphe Bichard… 
Il  fallut attendre 1880 pour que la Société des Amis des Livres s’organise et définisse ses statuts. Eugène Paillet fut élu président et le resta pendant 21 ans (c’est Henri Beraldi qui lui succède en 1901). 
Paillet président, il est en position de réaliser son objectif: rendre hommage à de grands auteurs, en éditant un de leurs ouvrages, orné d’eaux-fortes ou de burins, ainsi Victor Hugo, Balzac, Diderot, Alfred de Vigny, Voltaire, Alfred de Musset, Baudelaire, Anatole France, Dumas, Maupassant, Samain, etc.
Six après la création de l’embryon de la Société en 1874, les fondateurs de 1880 forment une liste plus longue que celles des premiers amis. La Société des Amis des Livres est en effet composée de 50 membres titulaires et de 25 membres correspondants. Elle se fixe officiellement pour but, comme l’indique l’article premier de ses statuts: 
1. De publier des livres avec ou sans illustration qui, par leur exécution typographique ou par les choix artistiques, soient un encouragement aux peintres et aux graveurs, aussi bien qu’un motif d’émulation pour les imprimeurs français.2. De créer, entre tous les bibliophiles, des rapports suivis au moyen de fréquentes réunions.
Ces statuts serviront de modèles aux sociétés qui seront crées ultérieurement. 
Eugène Paillet est président, et c’est le Duc d’Aumale, déjà membre des majores (la Société des Bibliophiles François, ce qui vaudra parfois aux membres de le Société des Amis des livres le péjoratif minores), qui deviendra président d’honneur en 1881, un président assidu d’ailleurs, qui participe activement aux dîners chez Durand (le jour de son retour d’exil, il alla dîner aux Amis des Livres, au Lion d’Or). 
On retrouve la fine fleur des bibliophiles de l’époque parmi les membres: Brivois, Gallimard, Adolphe Bordes, Jules Clarétie, Descamps-Scrive, Beraldi, Uzanne (Uzanne quittera d’ailleurs les Amis des Livres, amer, qu’il juge trop « traditionnaires » pour aller former la Société des Bibliophiles Contemporains… et qu’il ne cessera de critiquer dans ses écrits, allant jusqu’à les qualifier d’ennemis des livres).
Les dîners de la société avaient lieu chez Durand jusqu’en 1910, et s’enrichirent d’un menu illustré à partir de 1909, offerts par Beraldi ou Borderel, et illustrés par Vidal, Lepère, Laboureur ou même Jou. 
De 1910 à 1914, les dîners se tinrent au Café de la Paix. Comme les membres de la Société des Bibliophiles François, les Amis des Livres étaient gastronomes. Ainsi, le dîner du 6 décembre 1910 proposait-il (pour 15 francs), 4 sortes de vins autour d’huîtres d’Ostende, Crême de Laitues, Truite saumonée Nantua, Médaillon de Veau à la Dreux, Selle de Pré Salé Richelieu, Poularde à la gelée de Porto, Salade Romaine, Asperges sauce mousseline, Bombe Nélusko, Fromages et des fraises au champagne. 
Les dîners qui se tinrent pendant la Grande Guerre furent plus sobres, notamment le dernier « Chocolat Restriction », avec menu illustré, le 18 novembre 1918. Après la guerre, les dîners eurent lieu chez Lucas, puis chez Larue. 
La société est très structurée, Paillet (président) et Aumale (président d’honneur), puis Beraldi (président) et Paillet (président d’honneur), et a les moyens de ses ambitions. Elle se distingue aussi des autres sociétés par des principes qui furent (presque) toujours respectés:
Tous les exemplaires se doivent d’être pareils (pourtant, l’exemplaire de Beraldi de Paysages Parisiens, son premier projet, fut le seul à être imprimé sur Japon). En effet, si vous « permettez à quelques membres d’enrichir leurs exemplaires par l’adjonction de suites ou de tirages spéciaux vendus eaux enchères, vous créez des exemplaires de première et de seconde zone, ce qui est contraire à l’égalité des membres d’une société de bibliophile et à la réputation des volumes édités par la société. Les dessins originaux ne doivent jamais être morcelés (nous le verrons ci-dessous avec Paris qui crie), leur suite doit toujours être vendue complète. Morceler c’est détruire. ». 
D’un point de vue comptable, la perte matérielle qui résulte de l’absence de ces enchères habituelles aux sociétés de bibliophiles est compensée moralement par la constitution d’un exemplaire unique et complet qui fait honneur à la société
Truffer, c’est mal! Et Paillet prît plusieurs fois position contre le truffage.
1890… Une année qui fait date dans les annales de la Société des Amis des Livres: Pierre Vidal, qui était jusqu’alors conservateur adjoint au département des estampes à la Bibliothèque Nationale souhaita se mettre à l’illustration. Il avait dessiné toute une série de petits métiers de Paris et ces 30 dessins en couleurs appelaient un texte. Paillet et Beraldi firent alors appel aux membres de la Société pour composer le texte. Les deux proposèrent un texte ainsi que bien d’autres qui savaient manier la plume: Henry Houssaye, Jules Claretie, Roger Portalis, Spencer Ashbee, Albert Arnal, Beraldi assurant à la dernière minute la préface à la place d’Uzanne, etc. Paris qui crie était né.

Cet ouvrage est un ouvrage clef, qui innova à trois niveaux:- Les débuts de Pierre Vidal- Les dessins aquarellés au patron succédant à l’eau-forte- La collaboration littéraire des membres d’une société de bibliophiles!
L’ouvrage sera tiré à 120 exemplaires.
L’innovation venait de se placer au coeur de l’ADN de la Société des Amis des Livres, et après les dessins aquarellés, Beraldi proposa Paysages Parisiens, avec des bois.
La Société des Amis des Livres proposa d’autres ouvrages importants tels le Zadig de Voltaire, illustré par Rops, les Quinze Histoires d’Edgar Poë, illustrées par Legrand, La Corde de Claretie (membre de la société), illustrée par Jouas… puis ce furent Giraldon, Steinlen, Lepère, Louis Morin, Maurice Ray… ou encore l’Eloge de la Folie, avec 46 bois en couleurs de Lepère, etc.
La Société des Amis des Livres joue donc un rôle majeur dans l’histoire des sociétés de bibliophiles françaises: elle est structurée autour de personnalités fortes, elle prend des positions fermes, plus qu’aucune autre, elle s’honore de révéler et/ou de confirmer les grands artistes de l’époque (Lepère, Steinlen, Rops, Jou, Segonzac…). Les « minores » méritent la reconnaissance des bibliophiles, ils ont percé des routes, creusé les chemins, ils furent révolutionnaires à leur façon, puis gardiens du temple. 
Focus:
Paris qui crie, Petits MétiersNotices par Albert Arnal, Henry Spencer Ashbee, Jules Claretie, Albert Giraudeau, Henry Houssaye, Henri Meilhac, Victor Mercier, Eugène Paillet, Jean Paillet, Roger Portalis, Eugène Rodrigue.Préface par Henri BeraldiDessins de Pierre VidalParis, imprimé pour les Amis des Livres, par Georges Chamerot, 1890Tiré à 120 exemplaires dont 50 exemplaires imprimés pour les membres titulaires de la Société des Amis des Livres.


J’ai le plaisir de vous présenter cet ouvrage, dont je possède un exemplaire (exemplaire n°24, de Gabriel Cusco, sobre reliure peinte de Carayon); exemplaire unique contenant les épreuves originales sur japon, à la plume, annotées par Vidal  (27 sur 30), des dessins originaux de Vidal signés sur papier fort (2), les épreuves à la plume des couvertures et les fleurons (sur chine).

Les Cris de Paris sont des expressions de vente à la criée reprises par les marchands ambulants de Paris.
Un peu comme aujourd’hui sur les marchés, ces cris, au nombre d’une cinquantaine, étaient poussés par les marchands ambulants, qui exerçaient leurs activités dans les rues de la capitale, du Moyen Âge à la Première Guerre mondiale. Ils signalaient ainsi leur présence tout en animant les rues et les places de « cette grand’ville si belle mais si bruyante » (Boileau).
Très bel ouvrage illustré de 31 planches hors texte de Pierre Vidal, dont le frontispice, toutes aquarellées à la main à l’époque, dont le frontispice, figurant les petits métiers parisiens : le chevrier, les chiffonniers, marchande des quatre saisons, chanteur dans les cours, la poissarde, donneur de coups de mains, tondeur de chiens, marchand de coco, joueur de bonneteau, marchande de plaisirs, ramasseur de bouts de cigares, etc.


Cet ouvrage, nous l’avons vu, marque un tournant dans l’édition d’ouvrages par les sociétés de bibliophiles françaises,  et constitue l’un des bijoux de la Société des Amis du Livre. 
H

Dictionnaire Encyclopédique du Livre
Histoire des Sociétés de Bibliophiles, Raymond Hesse

6 Commentaires

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  4. il dit non au truffage… c'est pas gentil ! heureusement qu'on n'est pas obligé de le suivre.
    Ceci dit, les exemplaires sont tous égaux, mais il existe sans doute certains qui sont plus égaux que d'autres. Par exemple "Orientales", publié en 1882 : 150 exemplaires, dont les 5 premiers sont au nom de Victor Hugo…

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