Le Théâtre des Martyrs de Van Luyken

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Suite à l’ouvrage présenté la semaine passée, et dans la même veine, si j’ose dire, je vous propose de découvrir aujourd’hui le Théâtre des Martyrs de Johann van Luyken.
Johann van Luyken (1649 – 1712) est un célèbre graveur hollandais. Dans cet ouvrage, il nous permet de nous représenter le martyr enduré par les saints, mais aussi par les victimes de nombreuses persécutions religieuses, depuis les débuts de l’ère chrétienne, jusqu’au milieu du 17ème siècle, et ce à travers toute l’Europe. On y croise les apôtres, les saints, mais également les vaudois, les albigeois et d’autres victimes de persécutions.
Mon exemplaire est paru à Leiden, chez Pierre van der Aa, au début du 18ème siècle. C’est un format in-4 oblong, contenant 115 gravures à pleine page, le tout dans une reliure 19ème aux armes. Les gravures sont montées sur onglet, et il n’y a aucun texte qui les accompagne, à part les légendes.
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est le réalisme de la gravure, qui transporte littéralement le lecteur sur place, et qui est très caractéristique de Van Luyken. Elle fera de lui l’un des grands artistes néerlandais avec Rembrandt. Vous remarquerez par exemple avec quel souci du détail les costumes d’époque sont représentés. De manière générale, chaque gravure présente un incroyable luxe de détails.
Dans ma bibliothèque, le Théâtre des Martyrs se repose paisiblement à côté du Vestergan… suffisamment haut pour que des petites mains innocentes ne puissent s’en emparer.

H

La lettre du bibliophile

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Les tranches peintes ou fore-edge paintings

Les tranches peintes ou fore-edge paintings

Amis Bibliophiles bonjour,
Les tranches peintes sont l’une de ces petites subtilités bibliophiliques qu’il est difficile de ranger dans une catégorie. S’agît-il d’un complément à l’illustration d’un ouvrage, cela tient-il plus de la reliure, n’est-ce qu’une simple fantaisie héritée de l’ère victorienne, aucun des trois?Mais avant tout, que sont les tranches peintes? En fait, l’expression tranches peintes ne définit pas réellement les tranches peintes que l’on peut trouver sur les Pillone (http://bibliophilie.blogspot.com/2008/09/un-monument-de-la-bibliophilie-les.html), mais plutôt une décoration aquarellée que l’on peut parfois trouver sur les tranches des ouvrages (en anglais fore-edge painting). Sur les Pillone, la décoration se présente verticalement et est visible en permanence, ce qui n’est pas le cas habituel des tranches peintes, qui ne se découvrent qu’en modifiant légèrement les tranches. Ainsi les tranches d’un livre à tranches peintes semblent elles le plus souvent totalement normales si on ne manipule pas l’ouvrage de façon à les faire apparaître, pour mieux comprendre, voici une vidéo éloquente.

Les premières tranches peintes semblent dater du 14ème siècle et sont le plus souvent symboliques. L’exemple connu le plus ancien de tranches peintes disparaissant lorsque le livre est fermé date de 1649. C’est à partir du milieu du 18ème siècle, et presque toujours au Royaume Uni, que les tranches peintes deviennent figuratives et commencent à représenter des paysages, des portraits, des scènes religieuses, voire des scènes érotiques, d’abord de façon monochrome, puis rapidement en couleurs.L’intérêt des tranches peintes réside dans leur rapport au livre qu’elles décorent, même si ce n’est pas toujours le cas. A partir de l’ère victorienne au tout au long du 19ème siècle la décoration avec des tranches peintes devient une pratique assez courante sur les livres précieux.
Cela reste assez rare en France et personnellement je n’ai croisé que deux ouvrages français aux tranches peintes, tous les deux proposés par la librairie Cambon. L’un était un ouvrage de poésie du 18ème et fut vendu pendant le pourtant court laps de temps que je mis à me décider, le second sur un ouvrage plus courant du 19ème, mais le décor n’était pas figuratif et cela m’a semblé moins intéressant.J’avoue un faible pour ce type de décoration pour deux raisons: la première est le rapport à l’ouvrage, j’ai ainsi croisé un ouvrage anglais sur Naples dont les tranches peintes représentaient une vue ancienne de la ville. La seconde est liée au fait que les tranches peintes ne se dévoilent finalement qu’aux bibliophiles qui le méritent et qui prennent réellement le temps de découvrir un ouvrage: le livre fermé, elles sont impossibles à détecter, il faut le prendre dans ses mains, l’ouvrir, le découvrir sous tous les angles pour espérer révéler l’oeuvre peinte. Cela ne m’est jamais arrivé, mais j’imagine quelle délicieuse surprise cela doit être pour un bibliophile qui découvre une tranche peinte insoupçonnée.Deux détails pratiques: pour être crées, les tranches nécessitent de placer délicatement un ouvrage dans un étau afin de donner une « courbure » à la tranche. On peint alors le sujet choisi, on laisse sécher et on enlève l’ouvrage de l’étau, la tranche redevient alors « droite » et l’oeuvre peinte disparaît.
On distingue trois sortes de tranches peintes:- Les « tranches peintes » simples, lorsqu’un seul décor apparaît sur la tranche. Dans ce cas, une dorure sur tranche est souvent appliquée pour rendre l’oeuvre totalement indécelable.- Les tranches peintes doubles, plus compliquées à expliquer. Il s’agît d’ouvrages faisant apparaître un décor peint lorsque l’on « évente » le livre dans un sens par exemple de bas en haut lorsque le livre est présenté à plat, et un autre décor quand on retourne le livre et qu’on « l’évente »: deux décors différents apparaissent selon la façon de manipuler l’ouvrage.
– Les tranches peintes triples: il s’agît de tranches peintes doubles sur lesquelles on peint un troisième décor à la place de la dorure ou de la marbrure. Ce troisième décor devient donc visible. Je n’en ai jamais croisé, mais cela ouvre des perspectives intéressantes pour les bibliophiles à l’imagination fertile… ou ayant des choses à cacher.Enfin, on parle de tranches peintes panoramiques lorsque les trois tranches sont décorées, mais cela reste plus rare. En voici une en vidéo:
H

P.S.: on rencontre parfois ce type d’ouvrages sur ebay:

Une tranche peinte sur un ouvrage de Shakespeare

Et celle-ci, moderne et nettement plus polissonne:

Un fore-edge d’inspiration très libre….

6 Commentaires

  1. Pour ceux qui ne retrouvent pas leur exemplaire (ou qui l’auront imprudemment prêté):

    « Il avait fait tapisser de rouge vif le boudoir, et sur toutes les cloisons de la pièce, accrocher dans des bordures d’ébène des estampes de Jan Luyken, un vieux graveur de Hollande, presque inconnu en France.

    Il possédait de cet artiste fantasque et lugubre, véhément et farouche, la série de ses Persécutions religieuses, d’épouvantables planches contenant tous les supplices que la folie des religions a inventés, des planches où hurlait le spectacle des souffrances humaines, des corps rissolés sur des brasiers, des crânes décalottés avec des sabres, trépanés avec des clous, entaillés avec des scies, des intestins dévidés du ventre et enroulés sur des bobines, des ongles lentement arrachés avec des tenailles, des prunelles crevées, des paupières retournées avec des pointes, des membres disloqués, cassés avec soin, des os mis à nu, longuement râclés avec des lames.

    Ces oeuvres pleines d’abominables imaginations, puant le brûlé, suant le sang, remplies de cris d’horreur et d’anathèmes, donnaient la chair de poule à des Esseintes qu’elles retenaient suffoqué dans ce cabinet rouge.

    Mais, en sus des frissons qu’elles apportaient, en sus aussi du terrible talent de cet homme, de l’extraordinaire vie qui animait ses personnages, l’on découvrait chez ses étonnants pullulements de foule, chez ses flots de peuple enlevés avec une dextérité de pointe rappelant celle de Callot, mais avec une puissance que n’eut jamais cet amusant gribouilleur, des reconstitutions curieuses de milieux et d’époques; l’architecture, les costumes, les moeurs au temps des Macchabées, à Rome, sous les persécutions des chrétiens, en Espagne, sous le règne de l’inquisition, en France, au moyen âge et à l’époque des Saint-Barthélemy et des Dragonnades, étaient observés avec un soin méticuleux, notés avec une science extrême.

    Ces estampes étaient des mines à renseignements: on pouvait les contempler sans se lasser, pendant des heures; profondément suggestives en réflexions, elles aidaient souvent des Esseintes à tuer les journées rebelles aux livres.

    La vie de Luyken était pour lui un attrait de plus; elle expliquait d’ailleurs l’hallucination de son oeuvre. Calviniste fervent, sectaire endurci, affolé de cantiques et de prières, il composait des poésies religieuses qu’il illustrait, paraphrasait en vers les psaumes, s’abîmait dans la lecture de la Bible d’où il sortait, extasié, hagard, le cerveau hanté par des sujets sanglants, la bouche tordue par les malédictions de la Réforme, par ses chants de terreur et de colère. »

  2. D’un livre à l’autre, regardez dans « A rebours » au chapitre 5, ce que Des Esseintes accroche au mur de son boudoir rouge et ce que Huysmans dit de Jan Luyken.

    « Ces estampes…aidaient souvent Des Esseintes à tuer les journées rebelles aux livres. »

    Raphael

  3. Ce sont des gravures sur cuivre Pilou. Si j’étais courageux, je ferais une comparaison avec le Vestergan, il est possible qu’il y a ait, pour un même événement, des gravures différentes dans les deux ouvrages.
    H

  4. Sublime! Si tu ne sais pas quoi faire de ce livre… tu sais qu’il y a quelqu’un qui accepterait volontiers des cadeaux! 😉
    Question technique: s’agit-il de gravures sur bois, cuivre, ou eaux fortes (faisables si le livre a été tiré à peu d’exemplaires). Ca concorderait avec le site hollandais du siècle d’or, mais bon… Il y a tellement de détails que j’ai peine à croire qu’il s’agisse de gravures sur bois.
    Allez, je me répète, mais les images sont vraiment sublimes…

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