À la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophilques
Amis bibliophiles, bonjour.
On me demande souvent si j’existe vraiment.
Question mal posée. Je suis là. Cigarette au bec, lunettes sur le nez, à courir après des livres pour des gens qui confondent passion et placement. Ce qui mérite plutôt d’être demandé, c’est combien nous sommes. Combien de types comme moi, disséminés dans le circuit, à faire le sale boulot : retrouver ce que les catalogues oublient, ce que les bibliothèques ont égaré, ce que les héritiers n’ont jamais compris.

La réponse est décevante.
Il n’y a rien de romantique là-dedans.
Les chasseurs de l’ombre : une profession sans nom
En France, on n’a jamais su comment nous appeler.
Chasseur de livres sonne comme une couverture de magazine. Expert indépendant sent le CV LinkedIn. Consultant en bibliophilie prête à rire. Courtier, on se croirait dans une banque…
Mercenaire, en revanche, fait le travail. On est payé pour chercher. On trouve, ou on disparaît.
Le métier existe depuis que le livre ancien vaut plus que son texte. Au XVIIIᵉ siècle déjà, certains sillonnaient l’Europe pour le compte de grands collectionneurs. On les appelait libraires. C’était un mot commode. Ils étaient déjà ce que nous sommes : des pisteurs.
Aujourd’hui, le milieu est étroit. Une dizaine en France, peut-être trente si l’on compte les intermittents. On se croise dans les salles de ventes, dans les réserves de bibliothèques, dans les arrière-boutiques du VIᵉ arrondissement. On se salue. On se jauge. On se méprise avec courtoisie.
Le rituel est immuable. Arriver avant l’ouverture. Regarder avant les autres. Fouiller les cartons mal décrits. Parler bas avec le commissaire-priseur. Ressortir avec le livre sous le bras pendant que les amateurs cherchent encore la notice.
Dans les romans, tout cela est brillant.
Dans la réalité, ça ressemble à des études notariales de province, à des trains de nuit pour Lyon ou Bordeaux, à des successions qui sentent la poussière et le renfermé. Beaucoup d’attente. Peu de miracles.
L’expertise : ni magie ni mystère
Dans les livres, je reconnais un faux en quelques secondes.
Pure fiction. Ou presque.
La vérité, c’est que l’expertise prend du temps. Des années. Des erreurs surtout. Il faut connaître les éditions, les vraies et les mauvaises. Les parisiennes du XVIᵉ, les lyonnaises approximatives, les contrefaçons hollandaises du XVIIᵉ, les impressions clandestines du XVIIIᵉ. Chaque atelier a ses tics, ses caractères, ses ornements.
Et puis il y a le contact.
Le vélin a une graisse particulière. Le papier vergé du début du XVIIIᵉ ne sonne pas comme celui de la fin du siècle. Une reliure du Gascon ne ment pas de la même façon qu’une Derome. Ça ne s’apprend pas dans les livres. Ça s’imprime dans les doigts.
Un libraire dijonnais m’a un jour raconté les faussaires. Il y parle de Théodore Hagué, relieur belge du XIXᵉ, spécialiste des armes apocryphes. Il prenait un livre sans intérêt, l’habillait de maroquin prestigieux, y plaçait des armoiries bien choisies. Le bibliophile payait pour posséder l’exemplaire du duc, pas pour lire le texte.
Les faux littéraires sont pires.
Thomas Wise, bibliophile modèle, a fabriqué pendant des décennies de fausses éditions originales. Shelley, Tennyson, Ruskin. Datations truquées, papiers convaincants. Il a fallu attendre 1934 pour comprendre. Pendant ce temps-là, tout le monde applaudissait.
Rien de surnaturel.
Juste de l’acharnement. Et des erreurs coûteuses.
Les clients : obsessionnels et prévisibles
Vidal Lamarca n’est pas une exception. C’est une moyenne.
J’ai travaillé pour un industriel lyonnais obsédé par Les Fleurs du Mal de 1857, avec les six pièces condamnées, en maroquin rouge. Tous les trois mois, le même appel. Même question. Même réponse. Il savait que si j’avais trouvé, il l’aurait su. Mais l’obsession n’écoute pas la logique.
Un autre ne collectionne que les livres ayant appartenu à la marquise de Pompadour. Pas des textes. Des objets. Des armes, des ex-libris. Il ne lit pas. Il touche. Il possède.
La relation est simple.
Il a besoin de mon flair. J’ai besoin de son argent. Ça fonctionne. Jusqu’à l’excès.
Il y a aussi les pénibles. Ceux qui discutent chaque prix en citant Drouot. Ceux qui trouvent toujours la reliure fatiguée, les coiffes frottées, la garde absente. Bien sûr qu’elle est fatiguée. Elle a trois siècles. Ceux-là ne sont jamais rappelés en priorité.
Le marché : zones grises garanties
Le milieu n’est pas propre.
Il ne l’a jamais été.
Christie’s a déjà dû retirer une Geographia de Ptolémée volée à la BnF. Même scénario avec un ouvrage de l’Arsenal quelques années plus tard. Les grandes maisons aiment la transparence tant qu’elle ne gêne pas la vente.
L’affaire Peyre reste un cas d’école. Un commissaire de police qui écoule pendant des années des livres rares, dont deux Pigafetta chez Sotheby’s. Deux exemplaires du même ouvrage rarissime en quelques mois. Personne ne pose de questions. Jusqu’à la prison.
On avance avec prudence. On évite de trop demander. Mais on sait qu’un faux pas ruine une carrière.
Les bibliothèques se font dépouiller régulièrement. Feuillets arrachés, gravures découpées, volumes entiers disparus. Certains réapparaissent. D’autres non.
Je ne touche pas à ça.
Principe, sans doute. Ou instinct de survie.
La vie quotidienne : romance et prosaïsme
Je prends le train. Je dors mal. Je fouille des bibliothèques poussiéreuses. Exactement ça.
Un mardi, Bordeaux. Succession non inventoriée. Odeur de renfermé. Trois pièces de livres. Quatre heures pour tout passer. Je repars avec six volumes. Dont « un Rabelais de 1534 » promis à la benne.
Le lendemain, Drouot. Réveil à l’aube. Trois cents lots mal décrits. Dans le 247, une plaquette de Verlaine. Édition originale. Estimée vingt euros. Achetée deux cents. Revendue trois mille.
Le surlendemain, appartement haussmannien. Divorce. Évaluation d’une bibliothèque entière. Quinze pour cent de commission.
Voilà le métier. Entre deux éclairs, beaucoup de fatigue.
Les revenus : loin du jackpot
On imagine le confort. On se trompe.
Certains mois sont bons. D’autres humiliants. Les frais tombent toujours. Les rentrées, non.
Deux stratégies. Le coup exceptionnel. Rare. Trois ou quatre fois l’an, les bonnes années.
Ou le volume. Marges modestes, répétition, épuisement.
Un Bérès existe toujours dans les récits. Les dizaines d’autres, beaucoup moins.
On continue parce qu’on ne sait rien faire d’autre.
Ou parce qu’on ne veut rien faire d’autre.
Les compétences : au-delà de l’érudition
Je ne suis pas infaillible. Je suis spécialisé.
Les généralistes survivent mal. Les niches tiennent. XVIᵉ parisien, illustré XVIIIᵉ, surréalisme. Chacun son territoire.
Il faut aussi sentir le marché. Le prix juste. Ni trop haut, ni trop bas. Et négocier. Toujours. Sans se fâcher. Parce que le milieu est petit. Ridiculement petit.
Enfin, il faut connaître les gens. Qui cherche quoi. Qui paye. Qui ment. Qui authentifie. Ces informations ne s’écrivent pas.
Le SLAM : le club fermé
Le SLAM est le graal officiel. Salons, annuaire, respectabilité.
Je n’en suis pas membre.
Choix personnel. Ou confort de l’ombre.
Le syndrome Corso
Alors, est-ce que j’existe ?
Oui. Et non.
Le métier existe. Les zones grises aussi. Mais le cynisme absolu, les intrigues permanentes, la solitude héroïque, tout cela relève du mythe.
La réalité, ce sont les trains, les cartons, les mails, la comptabilité. Et parfois, rarement, un livre qui surgit là où personne ne regardait.
Ces moments justifient peut-être tout le reste.
Peut-être.
Conclusion : mercenaire et bibliophile
Je suis une figure exagérée. Utile, mais incomplète.
Les vrais chasseurs ne sont ni héros ni salauds. Ils font circuler les livres. Ils maintiennent un lien matériel avec l’histoire.
Dans un monde où les librairies ferment et où l’on confond texte et fichier, ils rappellent que le livre est aussi un objet, une trace, une survivance.
Moi, je vais continuer à errer.
D’ailleurs, je dois filer. Toulouse. Un antiquaire parle d’un Voyage au bout de la nuit sur Japon, dédicacé à Lucette.
Probablement un faux.
Mais il faut vérifier. J’ammène Gabriel Varennes avec moi.
C’est ça, le métier.
Lucas Corso
Consultant en livres rares et éditions problématiques
Cote Guilde : GBO-CORSO-MER-001
Référencement : Cabinet des Élégances Parallèles – Série Lucas Corso – Le mercenaire du livre
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