Lauverjatiana III: au fil des catalogues

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Séance devenue en quelques jours l’une des plus populaires du blog: la Lauverjatiana ou la lecture éclairée des catalogues de libraires par notre ami Gilles.

La librairie Picard, 82 rue Bonaparte, à Paris, entièrement refaite voici quelques années est vaste lumineuse, élégante et bien classée, avec un catalogue informatique en libre accès. Ne manquez pas un détour par la salle du fond avec une mezzanine en verre qui laisse à désirer une fréquentation plus intense par nos consoeurs et un retour de la mode des jupes… (NDLR: Gilles! Allons!).Le catalogue n° 589 de cette librairie présente 193 livres anciens (les plus remarquables sont photographiés) tels qu’on l’entend généralement c’est à dire avant 1820. C’est dire aussi l’intérêt qu’il y a à explorer les nombreuses rubrique de cette librairie généraliste (2053 numéros au total!). Commençons notre découverte par le “Mémoire de M. Delatude, … seconde évasion de la Bastille…” imprimé à Paris chez Gueffier en 1789, demi veau aubergine du XIXe, une E.O. d’un des épisodes de la vie de ce prisonnier célèbre qui connu 35 ans de captivité, (200 euros). De Lichtemberger, “Ausführliche und richtige Erzehlung…”, c’est à dire l’exact récit et l’entrée de Louis XV dans Strasbourg imprimée à Strasbourg en 1744 en un in-4 vélin du XIXe enrichi de 30 dessins de personnages en costumes aquarellés de Paul Schmid (1600 euros). Une reliure aux armes du Régent, Philippe d’Orléans, grandes armes sur les plats, monogramme couronné aux angles des plats et au dos, fleurs de lys au dos… “office de la semaine sainte” de 1720, in-12 en maroquin grenat (700 euros). “La figure de la terre déterminée par les observations de Messieurs Maupertuis… au cercle Polaire”, de l’imprimerie Royale à Paris, en 1738, in-8 plein veau de l’époque avec 10 planches hors-textes dépliantes. Ce livre relate l’expédition de 1736-1737 en Laponie et vérifia la théorie de Newton de la figure de la Terre. A noter sur le titre l’usage d’apostrophe après le E capitale en lieu et place de lettre accentuée (1350 euros). Traversons la place Saint-Sulpice où fin juin se tient traditionnellement la foire Saint-Germain qui attire sous le soleil les bons libraires de Province et d’ailleurs, autour de la fontaine qui orne le catalogue Picard. Entrez si vous le voulez pour découvrir la méridienne de cuivre immortalisée dans le “Da Vinci Code”, descendez la rue Mabillon et prenez à droite, sonnons et poussons la porte du 4, rue Clément, à la Librairie ancienne Gaston Saffroy fondée en 1880 qui livre sont premier catalogue de l’année (566 numéros), partagé entre régionalisme et histoire des familles, du livre ancien aux nouveautés.
La maison est justement célèbre pour la “Bibliographie généalogique, héraldique et nobiliaire de la France…” de Gaston Saffroy, en 5 volumes 1974-1988, grand in-8 relié toile, le dernier volume de supplément étant l’oeuvre de Geneviève Saffroy (750 euros). L’oeuvre de H. Jardere, “Ex-libris Ana. Notices historiques et critiques sur les ex-libris français, depuis leur apparition jusqu’à l’année 1895″ à Paris en 1895 se devait d’être signalée ici! Elle offre 32 planches hors-texte, en demi basane (150 euros). L’Atlas (seul) des “Recherches sur le Cotentin et les châteaux de la Manche par Gerville” publié à Caen vers 1830 par Mancel, compte 16 lithographies en un in-8 oblong broché (240 euros). De Gabriel Fleury “Documents pour l’histoire du maine. Le siège de la Ferté Bernard en 1590…” imprimé à Mamers en 1888 à 25 exemplaires, un grand in-8 broché et non coupé de 96 pages, 1 frontispice en couleurs et 3 planches (100 euros). Pour faire plaisir à Hugues un “Almanach de la ville de Lyon …pour l’année 1770″ imprimé par Aimée de la Roche en 1770, deux parties, relié plein veau aux armes de la ville, coins et coiffes émoussées (140 euros). L’imposante “Histoire statistique monumentale du département du Cher” de Buhot de Kersers, imprimée à Bourges de 1878 à 1898 en 8 volumes grand in-4 complet [de plusieurs centaines de planches lithographiées NDLR], broché, (2200 euros). Le “Guide pratique du médecin et du malade aux eaux minérales de France et de l’étranger et aux bains de mer…” de Constantin James, imprimé à Paris, Masson, 1859, un fort volume in-12 demi veau vert illustré de 15 vues sur acier et une carte d’itinéraire (80 euros). De Gabriel Peignot enfin, “Manuel du bibliophile ou traité du choix des livres…les plus propres à former une bibliothèque précieuse” imprimé à Dijon en 1823 en 2 volumes in-8, en demi-toile (un peu fatiguée me semble-t-il) (90 euros).

De l’autre côté du boulevard Saint-Germain descendons la courte et animée rue de Buci qui se prolonge par la rue Saint-André des ArtsAu 37, La librairie historique Clavreuil, est désormais tenue par Fabrice Teissèdre qui offre un recueil original constitué de fiches individuelles au format A 3 en couleurs de “Livres et Manuscrits choisis” (très) précieux présentés sous chemise. Les oeuvres d’Horace (Quinti Horatii flacci Opera) gravées sur cuivres et illustrées, à Londres chez John Pine 1733-1737, 2 tomes en un volume in-8 sont reliées par Padeloup le jeune en plein maroquin olive aux armes de Philippe-Laurent de Joubert trésorier du Languedoc et bibliophile. Les plats sont encadrés d’une dentelle dorée, avec hermines et guirlandes florales en écoinçons, le contre-plat est décoré dans le même goût d’une large dentelle sur maroquin cerise encadrée d’une guirlande dorée sur maroquin olive, les gardes de papier doré reflètent ce décor (8 000 euros), “Les privilèges et lettres de noblesse délivrées au nom du Roi.. à Emmanuel de Aux” le 9 février 1642 sont manuscrits en latin et couchés sur 7 pages de vélin in-folio, les grandes armes peintes à mi-page, et signés du maréchal de Maillé-Brézé lors du rattachement du Roussillon. La riche reliure en veau fauve présente un décor à l’éventail, la rosace centrale est frappée d’un lion héraldique, quarts d’éventail en écoinçons, semé d’étoiles et de fleurons et divers petits fers en bordure dont un aigle fleuri, large encadrement doré, le centre des contre-plats comporte deux boîtes en plomb, avec lacs de soie rouge et or, destinées à recevoir les sceaux, traces de fermoirs (7 500 euros).

Notre dernière étape va nous conduire sur la rive droite, cinq stations de métro au nord, à deux pas des Archives Nationales.11, rue Charlot, la Librairie des Dioscures donne son XIV catalogue, comptant 665 numéros sur l’histoire, le droit, la philosophie et la religion avec un index des principales matières. La majeure partie des livres datent du XIX e siècle me semble-t-il, un assez grand nombre de plaquettes de l’époque Révolutionnaire. “La défense de Châteaudun dans la journée du 18 octobre 1870…” de Coudray, Châteaudun 1871, in-16 de 83 pages est relié en demi-percaline avec quatre autres opuscules de l’époque sur cet épisode local de la guerre contre la Prusse qui ne se déroula pas seulement à Sedan et à Paris (120 euros). Auparavant, “Le Prisonnier de Ham” de Frédéric Briffault publié à Paris chez Plon en 1849 pour sa seconde édition, la première en français, ici en demi-basane, contait la captivité du futur Napoléon III (160 euros). Une plaquette en E.O. du fermier général Lavoisier, célèbre chimiste, “Réflexions sur les assignats & sur la liquidation de la dette exigible ou arriérée, lue à la Société de 1789, le 29 août 1790.” à Paris, sans date, cousue, in-8 (150 euros). Et pour faire plaisir à Jean-Paul, “Un manuscrit autobiographique inédit de Charles Nodier. Discours prononcé au Congrès de l’Association franc-comtoise, tenu à Besançon le 1er août 1904.” de Gazier Charles plaquette brochée de 11 pages imprimée en 1905 chez Dodivers à Besançon (20 euros). De Jean de Seur “La Flandre illustrée par l’institution de la chambre du Roi à Lille,… Avec les ordonnances…” Imprimé à Lille en 1713, petit in-8 basane de l’époque pour cette compilation en E.O. (400 euros). De Anne-Louise-Germaine de Staël “de l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nation.” E.O. à Lausanne chez Jean Mourier, 1796, in-8 demi-basane de l’époque (400 euros).

Merci pour vos encouragements.

Merci à toi Gilles,H

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Portrait d’un bibliophile d’exception: Jules-François Chenu

Portrait d'un bibliophile d'exception: Jules-François Chenu

Amis Bibliophiles bonjour,

Les ventes de la bibliothèque de Jules-François Chenu eurent lieu à la salle Silvestre en avril et mai 1864 en 7 vacations. 
Ce bibliophile était décédé quelques mois auparavant, en octobre chez Ernest Panckouke dans l’ancien hôtel de Thou où il demeurait.  Les ventes se déroulèrent en deux parties “le catalogue raisonné de la bibliothèque” d’une part et la “bibliothèque Elzévirienne” d’autre part.  Ces catalogues furent publiés par la librairie Techener, Olivier Barbier assurant la rédaction du préambule.
Jules Chenu, né en 1806,  se destinait à la médecine mais,  (comme beaucoup d’autres…), consacra sa vie aux livres. Il tint les fonctions de sous-chef des travaux typographiques, correcteur et prote de l’imprimerie Panckouke puis chez Hachette. Latiniste, il corrigea l’intégralité des volumes de la Bibliothèque latine-française de Panckouke, mais il publia aussi à son propre compte, par exemple, la traduction du “Jardin des roses de la vallée des larmes” chez Gay en 1850. Il s’attacha également à rééditer une dizaine de petits ouvrages anciens devenus rares, à très petits tirages, comportant quelques rares papiers et souvent un exemplaire unique sur peau de vélin.
Ainsi en fit-il avec “Le cochon mitré” qu’il publia à Paris en 1850 à 110 exemplaires et dont le blog s’est déjà fait écho (http://bibliophilie.blogspot.fr/2007/10/le-cochon-mitr-solution-de-lnigme.html). Le tirage comportait un unique exemplaire sur peau de vélin que Jules Chenu se réserva, et fit couvrir par Duru d’un maroquin mosaïqué et doublé, identifiable sous le numéro 430 du catalogue de sa vente. Quant à l’exemplaire sur peau de vélin du “Jardin des roses”, Chenu le confia à Bauzonnet et Trautz qui lui offrirent la reliure.
Outre l’édition de ces petites plaquettes, Chenu entretenait la passion des elzévirs. Il était ami du bibliophile Charles Motteley et participa à la publication du catalogue de celui-ci. Sur ce sujet il collabora au Bulletin du Bibliophile. Il corrigea également la cinquième édition du Manuel du Bibliophile. Enfin, il réédita différentes pièces sur l’affaire Libri. Les annales du Bibliophile en 1862 disent de lui « qu’amateur dans toute la force du terme (il) met à la composition matérielle de ses ouvrages un soin qui se trahit par l’observation de toutes les minuties affectionnées des bibliophiles.”

Il signe ses publications des qualificatifs “bibliophile parisien” ou “elzevirophile”. Jules Chenu, ne se contentait pas d’étudier les livres, il les restaurait lui même avant de les confier aux meilleurs relieurs Duru, Hardy, Capé, Bauzonnet, Delanoë… Il cherchait par dessus tout les exemplaires uniques spécialement pour les livres modernes où il affectionnait les exemplaires d’auteur. Le livre qui illustre ce billet comporte une page de titre unique à son adresse “de la bibliothèque de J. Chenu, 1843.”

Il est composé d’opuscules édités à Bourges chez Vermeil de 1840 à 1842 et censément imprimés dans la même ville par Jollet-Souchois. Les pages ont été réimposées et quelques unes réécrites et recomposées pour former un livre homogène à la pagination désormais continue avec une table nouvelle. Un très gros travail en tous cas, où les noms d’éditeur et d’imprimeur disparaissent. Le catalogue de sa vente sous le numéro 573 indique “Inutile de dire qu’il serait impossible d’en trouver un semblable.”.


La reliure d’origine en veau fauve est signée “Delanoë père”. Comment Chenu eut-il accès à la composition de ce livre? On peut se demander si l’imprimeur Jollet-Souchois ne confiait pas en sous-traitance ses lourds travaux chez Panckouke. Ce livre n’est pas le seul ouvrage né du labeur bibliophile de Chenu , on trouve par exemple les “Lettres de l’abbé Viguier, Paris du cabinet de J. Chenu, 1859″, issu d’un tirage à part très restreint de la Société des bibliophiles français et doté d’une page de titre particulière ou encore “Essai sur les bibliothèques” de Gustave Brunet, pourvu d’un titre unique “Paris, du cabinet de J. Chenu, 1861″.
Chenu confia ainsi à Duru de nombreux exemplaires uniques de l’imprimerie Panckouke. Ses rapports avec les relieurs semblent bienveillants. Ainsi offre t-il à Georges Trautz, avec son “souvenir affectueux” un des 18 exemplaires (un des deux sur papier jaune) de la réimpression de l’ouvrage gothique “La première leçon des matines ordinaires du grand abbé des conards de Rouen, souverain monarque de l’ordre….”, Panckouke, 1848. Cet opuscule fut relié par Trautz en 1855 en maroquin bleu à décor d’entrelacs dorés. (Chenu s’était réservé un exemplaire sur peau de vélin relié par Duru). L’exemplaire Trautz fut vendu à la cinquième vente Bérès, le 13 décembre 2006 pour 3148 euros. Chenu conservait aussi un exemplaire avec envoi autographe du poème “la reliure” du relieur Lesné, curieusement broché (n° 313).
Sa bibliothèque générale compte 674 numéros et son catalogue d’elzevirs,  repris pour la vente, 545 numéros, où pour certains les dimensions sont indiquées.
La bibliothèque générale est variée, religion, vénerie, histoire, littérature, bibliographie, catalogues de ventes, gravures, réimpressions de gothiques, ouvrages anglais, les 210 volumes de la bibliothèque latine Panckouke riches de leurs cartons, etc. Notons quelques ouvrages remarquables, un antiphonaire et des “Heures de la Vierge” enluminés du Xve siècle, un incunable du proto typographe parisien Ulrich Gering, une reliure de Le Gascon, quelques gothiques rarissimes. Parmi les provenances, signalons Louis-Philippe, la duchesse de Berry et plusieurs ouvrages du bibliophile Renouard.
Jules Chenu eut-il un ex-libris?  Je ne l’ai pas trouvé, en tous cas, il  n’y en a pas de trace sur le livre présenté où il aurait été bien inutile d’ailleurs.
Lauverjat

2 Commentaires

  1. C'est marrant ce matin j'ai acheté le même ouvrage aux puces d'avignon(office de la semaine sainte aux armes du régent mais 1718, exactement la même reliure) pour 10€ 🙂

  2. Merci Lauverjat.
    En fait, je n’ai jamais osé demander de catalogue à des libraires dont je sais pertinemment que les offres sont supérieures à mon budget.
    Il n’empêche que j’aime rêver et qu’en l’occurrence, la reliure de chez Clavreuil (même avec le livre qui lui est associé) présentant ce décor à l’éventail me conviendrait parfaitement…

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