Portrait de relieur: Charles Capé (1806 – 1867)

Amis Bibliophiles bonjour,

Pendant son agonie, le relieur Charles Capé rêvait qu’il recevait la Légion d’Honneur. Du moins à ce que prétend, en 1895, Henri Béraldi qui ne l’apprécie guère.
Charles François Capé était né à Villeneuve Saint-Georges en 1806. Il fit son apprentissage de papetier à Paris et épousa,  en 1826, la fille d’un portier du Louvre.
D’abord relieur à la bibliothèque du Louvre, qu’il défendit pendant les journées de 1830, il s’établit 16, rue Dauphine  en 1848.
Il compte parmi ses clients, Benjamin Delessert, le libraire Auguste Fontaine, Baudelaire, Victor Luzarches, le baron Taylor, le prince Labanoff, et bien sûr le duc d’Aumale. Celui-ci le faisait travailler depuis son exil anglais et lui adressait des trains de reliure. Aumale porte une grande estime à Capé. Sous le second Empire il devient le relieur attitré de l’impératrice Eugénie.Reliures de Capé, les deux volumes de gauche proviennent de la vente de sa bibliothèqueBéraldi et Devauchelle à sa suite, ont reproché à Capé « un corps d’ouvrage plat » « défectueux et mou », « une couvrure trop fine », « grêle et anémique », « une dorure mince », « des titres maigres »… Clairement Béraldi préfère Trautz et n’a pas de mots assez durs. Son avis s’inspire de celui de Marius Michel lui-même qui reproche à Capé “une recherche d’extrême élégance qui paraît l’avoir seule préoccupé, dans ces reliures si élégantes mais si fragiles qu’après vingt années seulement d’existence beaucoup d’entre elles sont déjà fatiguées…” Anatole France juge les reliures de Capé “élégantes et légères jusqu’à l’excès”.Exemplaire portant la devise de la Bibliothèque de Victor Luzarches (catalogue librairie Valette).Il me semble en effet que la finesse des reliures, des coiffes, des mosaïques et des dorures des livres signés Capé en font tout leur prix.
Aumale ne s’y trompe pas qui juge Capé, « un véritable artiste », qui excelle sur les reliures de « fantaisie ».
En effet Capé, crée beaucoup de reliures à décor d’inspiration historiciste. C’est à dire qu’il réinterprète les décors des siècles passés que le mouvement stylistique de la fin du XIXe siècle l’accusera d’avoir servilement copié.  Il trouve son inspiration sur les reliures à la cire du XVIe siècle, les reliures de Grolier* ou de Thomas Mahieu, les fanfares,  les fleurons centraux de la fin du XVIe ou du début du XVIIe siècle, les décors de Le Gascon, le décor à la Du Seuil. Pour autant le dessin est souvent simplifié, épuré. Par exemple, voyez cette reliure à entrelacs mosaïquée interprétée d’un décor à la cire.Reliure Capé, sur Lesné 1827,catalogue BérèsÀ sa décharge il faut ajouter que les bibliophiles de son temps recherchaient les éditions anciennes qu’ils souhaitaient habiller de  reliures neuves en accord avec  le temps de l’impression. Comme tous ses concurrents, Capé répondait à une demande.
Capé est aidé par un doreur d’exception, Marius Michel père. On doit à ce dernier les fabuleuses dorures aux semés de Capé. D’ailleurs Beraldi, encore lui, ne connaît de Capé que Marius Michel. Quant au fils Maius Michel, second du nom il ne participa qu’assez peu aux travaux de son père sur les reliures de Capé, son arrivée dans l’atelier paternel précède de peu la mort de Capé.
Dès 1848 Capé s’était associé ponctuellement dans son travail avec un doreur (Marius Michel) et un ornementaliste (Charles Rossigneux à cette époque) sur une édition Perrotin de Notre-Dame de Paris, de 1844, exposée en 1849 et passée inaperçue sauf pour Jules Chenu. Pour l’exposition universelle de 1867, Capé présente, une reliure en maroquin  supportant des plats en écaille platine et or conçue par Eugène Cléray sur la  bible illustrée par Gustave Doré de 1866. Médaille de bronze, Cléray contesta la compétence du jury par une affiche déposée dans sa vitrine, la Commission ne pouvant faire retirer cette affiche, elle fit couvrir la vitrine….Reliure de Capé, catalogue Laurent Coulet n°27Capé quand il ne faisait pas aussi commerce de livres, se livrait au jardinage à Passy. Il se blessa le genou avec une hache et mourut des suites de sa blessure le 5  avril 1867, chez lui, 14 bis rue Vineuse. Jules Janin fit son épitaphe dans le Journal des Débats. Aumale regretta son « pauvre Capé » et reçut son dernier train de reliures le 28 mai 1867. La bibliothèque de Capé  fut vendue aux enchères par le libraire Potier du 27 janvier au 5 février 1868 en 7 vacations. Le catalogue, “livres rares et précieux la plupart en belles reliures anciennes et modernes composant la bibliothèque de feu M. Capé ancien relieur”, compte 1137 lots et une préface de Jules Janin.
Reliure maroquin rouge, décor à l’imitation des petits fers du XVIIe siècle
(vente Binoche et Giquello 8 novembre 2011)

Aumale enchérit peut-être sur quelques livres mais “songe surtout au souvenir de l’honnête et habile relieur”. Ce catalogue comporte tout à la fois des reliures anciennes, des reliures signées (Thouvenin, Simier, Niédrée, Derome..) et une majorité d’oeuvres personnelles. Outre des ouvrages modernes tirés à petit nombre comme ceux de Louis Perrin, on y trouve des livres du XVIe, une belle série de belles lettres et quelques ouvrages précieux, les Heures de Kerver et de Hardouyn toutes deux sur peau de vélin, celles de Simon Vostre, des impressions de Tory et ses successeurs, les contes de La Fontaine reliés par Derome, un commentaire sur Platon de la bibliothèque de Montaigne, des livres sur l’histoire du livre et de la bibliophilie…  La vente produisit 75 000 francs.
Reliure Capé,au semé chiffre de Charles III et croix de Lorraine, BM NancyL’atelier fut repris par les deux ouvriers de Capé, Germain Masson et Charles de Debonnelle dont on rencontre des reliures ainsi signées :Capé-Masson-Debonnelle S(uccesseu)rs  puis Masson-Debonnelle. Leur association dura jusqu’en 1885.
Désormais, la place était libre aux Trautzôlatres et Lorticophiles… Sic transit gloria mundi!
Lauverjat

La lettre du bibliophile

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Enquête bibliographico-pégimanique sur les traces du relieur Fock

Enquête bibliographico-pégimanique sur les traces du relieur Fock

Amis Bibliophiles bonjour,
Ce petit billet tente de répondre à deux questions laissées en suspens depuis trop longtemps.
Le 29 juillet 2010, dans ces colonnes, Hugues lisait les Caprices d’un Bibliophile, d’Octave Uzanne. Son exemplaire de l’édition originale de 1878, se présentait sous la forme d’un volume in-12 en demi-maroquin à coins vert bouteille, reliure signée « Fock Fils ». Hugues précisait ne jamais avoir rencontré auparavant cette signature.

De mon côté, je possède d’Henri d’Orléans duc d’Aumale, l’Histoire des Princes de Condé pendant les XVIeet XVIIe siècles, édité à Paris chez Michel Levy frères. La publication des sept volumes et de la table s’étira sur les années 1863-1864, 1869, 1886 et 1896. Les volumes en demi-maroquin rouge, dos à nerfs ornés de caissons dorés d’arabesques dans le style du XVIIe siècle, semblent avoir été réalisées au fil des parutions. Ils présentent donc des nuances de décor et de peau. La signature dorée en bas du dos des deux premiers volumes est difficile à déchiffrer. Pour y être revenu récemment, je l’identifie :« Fock ». Notons pour la suite que les volumes de cette série portent le cachet des cadeaux du duc d’Aumale : « de la part de l’auteur ».
 

Nous retrouvons un Frédéric Fock, (Nicolas Frédéric à l’état civil), relieur à Paris, 28, rue Mazarine dès 1847. Il est parfois qualifié de relieur-doreur. En 1862 il indique dans le Bottin « reliure en tout genre de luxe spécialement pour les livres de piété ». Le succès de Gruel faisait des émules. La signature « Fock » peu fréquente, en lettres dorées en queue du dos, se rencontre tout au long des décennies 1860-1870. J’ai trouvé trace d’une unique occurrence de la signature « R. P. Fock rel. ». L’essentiel de sa production identifiable consiste en demi-reliures peu ornées. Nous trouvons une seule reliure signée de lui, en « maroquin tête-de-nègre janséniste » dans la collection Esmérian provenant de celle de Beraldi.
Frédéric Fock est marié avec Marie Rosine Albertine Knecht « relieuse ». Frédéric est né en 1812 à Meldorf en Schleswig-Holstein, aussi faut-il l’ajouter à cette longue liste d’ouvriers relieurs allemands arrivés en France sous la Restauration, parmi lesquels se comptent Muller, Ihrig, Koelher ou Trautz. Frédéric Fock est mis en faillite pour insuffisance d’actifs le 26 août 1880. Il meurt à Paris le 4 janvier 1884.
Frédérick Fock et Marie Rosine Albertine Knecht ont deux fils qui pratiquent le métier de relieur, Albert (Frédéric Albert à l’état civil) et Émile (Frédéric Émile à l’état civil).Émile Fock est né à Paris le 16 avril 1845. Il est relieur et habite au 15, rue de la Bûcherie dès1871.
Albert Fock est né à Paris le 28 juillet 1848. Albert est un des deux membres, avec C. Chapalain, de la délégation de la corporation des ouvriers relieursenvoyés à Vienne à l’occasion de l’exposition universelle de 1873. Il semble que sa connaissance de la langue allemande était un atout pour cette mission. Il habite rue Guénégaud au n° 27 dès 1871. En 1881 il est doreur et en 1884 il habite au 3, rue du Four.
Une de leurs sœurs, Berthe Antonia, née le 16 novembre 1854 à Paris, épouse le 17 août 1878, Henri Geens (né à Anvers) doreur, demeurant 15, rue du Four, (ancien n°17) c’est-à-dire chez Trautz qui selon Fléty n’avait pas de doreur! Voilà peut-être le doreur inconnu, qui avec Motte, couvreur, livra les clients endeuillés de Trautz.

Une autre sœur, Caroline Emma, née à Paris le 3 avril 1847, épouse le 23 juin 1866, Henri Guillaume Jacques Urspruch, relieur à Paris 7, rue Guénégaud. Il est né à Korbach, principauté de Waldeck aujourd’hui en Hesse. Fléty signale ce relieur, orthographié par mauvaise lecture ou mauvaise transcription, Henri Urspuech, au 13 puis 7, rue Guénégaud. (Signalons que Kleinhans exerçait 33, rue Guénégaud et que Thibaron s’installe au 15 de la même rue en 1874).
Dès 1889, Emile Fock est employé par l’atelier de reliure du château de Chantilly créé par Gustave Macon sous la direction d’Aumale. Avec Goblet doreur, tous deux s’attachent surtout à entretenir les registres et établir les archives du château mais pas seulement. En effet des ouvrages de la bibliothèque de Berthe de Clinchamps, dame de compagnie du duc d’Aumale, sortent de cet atelier (Condé, Monographie du château de Montataire,1883, reliure de 1895, Vente Hippodrome de Chantilly, 24 mai 2015, n°54). Emile Fock meurt à Chantilly en son domicile aux Grandes Ecuries le 21 mars 1902.

Quant à la signature « Fock fils » elle reste exceptionnelle. Je n’ai trouvé qu’un autre ouvrage ainsi signé en dehors de celui d’Hugues. Il faut croire qu’un fils aurait tenté de prendre la succession du père Frédéric Fock. Albert s’est-il installé à son compte ou Émile a t’il fermé son atelier pour venir travailler à Chantilly ?
Parmi les spécialistes de la reliure, seul Uzanne nomme, en passant, Fock, relieur de demi-reliures, dans son ouvrage la reliure moderne, en 1887. Beraldi, Fléty et Devauchelle n’en parlent pas. J’identifierais volontiers, à la faveur des dates, le Fock d’Uzanne avec le Fock fils du livre d’Hugues.
Il est assez curieux de constater qu’aussi bien le livre d’Hugues que le mien ont quelque chose à nous apprendre de l’histoire et de l’étude de cette famille de relieurs peu connue.

Lauverjat

6 Commentaires

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