La Collection d’Artois et la famille Didot: un petit bijou pour bibliophiles

Amis Bibliophiles bonjour,

A la fin du XVIIIe siècle, la famille Didot occupe une place de premier plan dans le paysage éditorial français. François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’Aîné, fait figure d’éditeur officiel. 
La collection d’ouvrages, que lui demande Louis XVI « pour l’éducation du Dauphin », par un brevet d’Avril 1783, est bien connue. 
De même, le Comte de Provence, frère du Roi, confie à Pierre-François Didot (1732-1795) l’impression de ses éditions : Didot devient « Imprimeur de Monsieur ».
Ces deux collections sont renommées; la collection du Dauphin est toujours très recherchée; elle a en effet de nombreux atouts : tirages très limités, belle typographie, beau papier, souvent bien reliée.
Il est peut-être le moins connu des trois frères mais Charles-Philippe, Comte d’Artois, a lui aussi commandé une série d’ouvrages à François-Ambroise Didot.

Hamilton, Mémoires du Comte de Gramont, relié aux armes du Comte d’Artois, Gros et Delettrez, 2011.
Charles-Philippe est né en 1757. Louis XV choisit de lui donner le comté d’Artois en apanage, semble-t-il pour rassurer les délégués de cette province, qui craignaient la colère du Roi, à la suite de l’attentat de Damiens, natif d’Artois, en mars de cette année 1757. 
En 1780, c’est donc un jeune prince de 22 ans qui s’adresse à Didot, pour lui commander une « collection d’ouvrages français, en vers et en prose, imprimés par ordre du Comte d’Artois ». C’est en tout cas sous ce titre que la collection est généralement désignée ; mais il ne figure pas tel quel dans les ouvrages imprimés.
Daucourt, le Berceau de la France, page de titre du tirage « Artois ».
La seule mention qui s’en rapproche figure dans le titre des listes récapitulatives, insérées à la fin du dernier tome publié en 1780, puis à la mi 1781, et enfin fin 1781. Ces titres portent « Première Liste des ouvrages imprimés par ordre de Mgr le Comte d’Artois », sans autre mention ni distinction, puis  « Seconde Liste des ouvrages imprimés par ordre de Monseigneur Comte d’Artois », cette fois-ci en séparant la prose des Poésies, catégorie qui ne regroupe que les Oeuvres choisies de Boileau, et enfin « Troisième liste des ouvrages imprimés par ordre de monseigneur Comte d’Artois », séparant de nouveau les Poésies, comportant cette fois-ci les Fables de la Fontaine et les Oeuvres choisies de Gresset. Nulle mention de vers ni de prose dans ces listes…
Première liste des ouvrages, insérée à la fin des Amours de Roger et Gertrude, 1780.
A noter qu’après les deux premières années le rythme de parution s’essouffle : de 27 tomes publiés en 1780 et 1781, nous passons à 6 tomes seulement (trois titres) en 1782, puis, en 1784 : Tom Jones, en 4 tomes. En 1786, Didot écrit dans la réédition de L’épitre sur les progrès de l’imprimerie, en note d’un passage fort élogieux sur Artois : « Monseigneur Comte d’Artois a commencé dès l’an 1780 une collection d’ouvrages de son choix, composée en partie des plus jolis romans que l’on connoisse : elle se monte actuellement à 64 vol. Ce Prince fait présent des exemplaires de cette édition imprimée par ses ordres. » Mais la série s’arrête là. Au total la collection comprend 35 titres, répartis en 64 volumes.

Didot Fils aîné, épitre sur les progrès de l’imprimerie, édition de 1786.
Didot, Essai de fables nouvelles, 1786. On voit plusieurs membres de la famille mis à l’honneur sur cette page de titre.
Cette collection groupera des ouvrages légers : des romans principalement, et quelques recueils poétiques. Les auteurs choisis ne sont pas tous français, mais les ouvrages sont écrits dans cette langue. Dans un cas exceptionnel, il s’agit d’une traduction. Ils sont pour la plupart contemporains ; il s’agit d’auteurs à la mode, voire reconnus, et des textes emblématiques, dans le genre choisi. Dans certains cas l’ouvrage est publié la même année, comme pour Les Jardins de l’abbé Delille.
Ce parti-pris non académique a nui à la réputation de la collection. Les bibliographes ne sont pas tendres sur ses qualités littéraires : « collection intéressante que par son exécution typographique et sa rareté », écrit Gabriel Peignot. « Le choix aurait pu être plus sévère », d’après Brunet. Renouard est du même avis : « cette collection pourroit être d’un d’un meilleur choix littéraire ».
Ces jugements sévères sont motivés par la présence d’auteurs fort oubliés, déjà au début du XIXe siècle, comme par exemple Daucourt, Mme de Tencin, d’Arnaud, de Saint-Réal… Il ne faudrait pourtant pas croire que tout soit de la même farine. La collection regroupe également des noms plus solides : Voltaire, Montesquieu, La Fontaine, Mme de La Fayette, Hamilton, Boileau, notamment. 
Les éditions sont soignées ; dans certains cas le texte est revu spécialement, une préface est rédigée. 
C’est dans cette collection que les nouveaux caractères Didot sont utilisés. La collection est tirée à soixante exemplaires, que le Comte d’Artois se réserve et distribue dans son entourage. Ces exemplaires sont tirés sur un papier de qualité : un papier vélin, nouveauté en France, papier fin, résistant, très blanc. 
Didot tire pour son usage personnel un certain nombre d’exemplaires, dont le nombre est estimé entre 40 et 60, suivant les bibliographes. Ceux-ci sont tirés sur un papier d’Annonay, de qualité moindre : c’est un vergé, légèrement plus jaune, mais tout aussi fin et résistant. 
Trois exemplaires sont tirés sur peau de vélin : l’un pour le Comte d’Artois, le second pour son trésorier, Mr de Verdun de Montchiroux, le troisième pour Didot. On peut rêver : Deux de ces exemplaires sont en France, à la BNF et à l’Arsenal, le troisième à la British Library (celui de Verdun de Montchiroux, réfugié à Londres pendant la Révolution). Mais certaines bibliographies affirment qu’il y eut quatre exemplaires tirés…
Il semblerait qu’un tirage supplémentaire puisse exister ; en effet on trouve mention de quatre exemplaires sur vélin, avec les caractéristiques Didot, des Oeuvres de Boileau (ex Le Camus de Limare, Hangard, la Borde, MacCarthy). De même, la vente Renouard présente un exemplaire de Tom Jones sur vélin.
D’Arnaud, Lorezzo, page de titre du tirage « Didot ».
Les exemplaires « Didot » se distinguent des exemplaires Artois par deux différences : le papier, comme on l’a vu, et la page de titre. Sur la page de titre Artois se trouvent les mentions : « par ordre de Mgr le Comte d’Artois », A Paris, de l’Imprimerie de Didot l’Aîné », avec la date. Le fleuron reprend les armes du Comte d’Artois. Pas moyen de se tromper !
Par contre les exemplaires Didot sont moins facilement repérables. En effet, s’agissant d’une impression privée, non mise dans le commerce, les mentions habituelles ne peuvent y figurer. Nous n’avons donc plus les mentions relatives au Comte d’Artois, ni son fleuron. Mais nous n’avons plus non plus l’imprimeur ! la seule mention, comme toute édition clandestine qui se respecte, est un lieu (Paris) et la date. Le fleuron d’Artois est remplacé par un fleuron passe-partout.
Ceci nuira à l’identification des exemplaires en question, d’autant qu’il s’agit de textes couramment édités à cette époque.
A noter que les autres caractéristiques de l’édition sont en tout point identiques : jusqu’à la liste des ouvrages publiés, présente trois fois comme on l’a vu, qui est également présente dans les exemplaires Didot.
Le format utilisé est traditionnellement désigné comme un in-18 dans les bibliographies, quelquefois un in-16. Les dimensions correspondent effectivement à ce format : suivant l’ardeur du relieur, les ouvrages mesurent de 12,5cm à 13,5 cm de hauteur, sur 7,5 cm à 8,5 cm. Le format bibliographique est en réalité un in-12 par demi-feuille. 
L’édition n’est pas illustrée, mais suivant la mode du temps, certains collectionneurs ont truffé leurs exemplaires, tel Renouard, qui s’était constitué un « exemplaire de choix » à partir de trois collections entières…
Ex-Libris de Thierry de Ville-d’Avray, premier valet de chambre de Louis XVI, sur les Contes d’Hamilton.
Cette collection, distribuée aux proches du Comte d’Artois, qui n’étaient pas forcément bibliophiles, n’a pas toujours été traitée avec le même soin. Elle était livrée en feuilles, son rythme de parution était irrégulier, et de nombreux exemplaires furent rapidement dépareillés.
Fénelon, Télémaque, enrichi de figures, maroquin de Lefèbvre, Sotheby’s, 2007, bibliothèque Marcel de Merre, vendu 9000 euros.
Notons par exemple que l’exemplaire du Duc de la Vallière (qui a une excuse valable), présenté à la vente de 1783 (lot 4134) ne comprenait que 21 volumes, soit les 12 premiers titres, et les trois premiers tomes du treizième, brochés. Il s’agit du seul lot retiré de la vente par la duchesse de Chatillon. Plus significativement, dans la vente du fonds de Bure, en 1838, sous le numéro 1506 on trouve une collection « complète », mais dépareillée : 56 volumes en feuilles, 7 brochés et un relié. Le numéro 1507 présente neuf volumes brochés, le numéro 1508 17 volumes « Didot » brochés.
Christies, octobre 2008, lot 200 : Collection d’Artois, 25 volumes, maroquin citron, provenance : Comte de Paris.
Au fil du temps, les collections complètes se sont encore raréfiées. Ainsi, à la vente Christie’s du 14 octobre 2008, l’exemplaire du Comte de Paris ne comportait plus que 25 volumes, soit 14 des 35 titres au total.De même est passé récemment en vente un tome isolé : Daphnis et Chloé, aux armes de Marie-Antoinette, figurant à la vente de la bibliothèque Marcel de Merre, en juin 2007 (Sotheby’s), vendu 4320 euros. 
Daphnis et Chloé, maroquin aux armes de Marie-Antoinette.
Par nature, les provenances sont souvent prestigieuses ; on trouve donc souvent ces volumes dépareillés dans de belles reliures, du temps ou légèrement postérieures. Un beau thème de collection, peu encombrant !
Collection d’Artois, 37 volumes, demi-maroquin, vente Ader, mars 2015.
Voici la liste des titres de la collection d’Artois :
En 1780 :Montesquieu, le Temple de Gnide, 1 tome, 76 pages.Duclos, Acajou et Zirphile, 1 tome, 69 pages.(Godard de Beauchamps), Ismène et Isménias, 1 tome, 115 pages.Mme de la Fayette, Zayde, 3 tomes, 156;135;166 pagesMme de la Fayette, la princesse de Clèves, 2 tomes, 184;166 pagesTressan, histoire du petit Jehan de Saintré, 1 tome, 182 pagesMarmontel, trois contes moraux, 1 tome, 170 pagesMme Riccoboni, lettres de la Comtesse de Sancerre, 2 tomes, 156;160 pagesCazotte, Ollivier, 2 tomes, 188:168 pagesDaucourt, le berceau de la France, 2 tomes, 175;152 pagesMme Riccoboni, Lettres de Milady Juliette Catesby, 1 tome,  193 pagesTressan, le prince Gérard, comte de Nevers, 1 tome,  171 pagesVoltaire, Contes et Romans, 6 tomes, 189;180;198;178;178;179 pagesLongus, Daphnis et Chloé, 1 tome, 200 pagesMme Riccoboni, Histoire d’Aloïse de Livarot, 1 tome, 77 pagesMme Riccoboni, les amours de Roger et de Gertrude, 1 tome,  79 pages
EN 1781 seront de nouveau publiés 27 tomes :Tressan, histoire de Tristan de Léonois, 1 tome,  212 pagesPrévost, Manon Lescaut, 2, 179;174 pagesDuclos, les confessions du Comte de ***, 2 tomes, 129;128 pagesd’Arnaud, Sargines, 1 tome,  130 pagesMme de Graffigny, lettres péruviennes, 2 tomes, 185;166 pagesMme de Tencin, le siège de Calais, 2 tomes, 122;126 pagesd’Arnaud, Lorezzo, 1 tome,  152 pagesde Saint Réal, Don Carlos, 1 tome,  135 pagesde Saint Réal, conjuration des Espagnols contre Venise, 1 tome,  142 pagesHamilton, mémoires du Comte de Gramont, 3 tomes, 168;189;183 pagesBoileau, Oeuvres choisies, 1 tome,  227 pagesla Fontaine, Fables, 2 tomes, 244;294 pagesGresset, Oeuvres choisies, 1 tome,  158 pagesFénelon, les aventures de Télémaque, 4 tomes, 192;226;197;208 pagesHamilton, contes, 3, 211:164:207 pages
En 1782 seront publiés :Delille, les Jardins, 1 tome,  140 pagesMontesquieu, les Lettres persanes, 3 tomes, 184;189;201 pagesla Fontaine, les Amours de Psyché et de Cupidon, 2 tomes, 156;171 pages
Aucune publication en 1783. La collection se termine en 1784 avec:Fielding imité par La Place, Tom Jones, 4 tomes, 336;293;297;369 pages
Calamar

La lettre du bibliophile

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Lettre à un jeune bibliophile qui doute

Lettre à un jeune bibliophile qui doute

par Hugues O, bibliophile sans fonction, membre honoraire de la Guilde par auto-cooptation.

Amis bibliophiles, bonjour.

Mon cher ami,

Votre lettre m’est parvenue hier matin, glissée entre deux catalogues de vente que je n’ouvrirais probablement jamais. Je l’ai lue lentement, deux fois, comme on lit les textes qui nous concernent intimement sans qu’on sache d’abord pourquoi. Vous me demandez conseil. Plus exactement, vous me demandez si vous devez continuer.

Continuer à collectionner des livres anciens alors que vous avez vingt-huit ans, un salaire modeste, un appartement trop petit, et ce sentiment diffus que votre passion ressemble de plus en plus à une fuite. Vous me dites que vos amis ne comprennent pas. Que votre compagne s’inquiète. Que vous-même commencez à douter du sens de tout cela.

Je pourrais vous répondre par des certitudes. Vous dire que la bibliophilie est noble, que les livres anciens sont des trésors, que vous avez raison de persévérer. Mais ce serait mentir. Ou du moins, ce serait simplifier. Car je connais ce doute. Je l’ai éprouvé moi-même, il y a longtemps, et il revient encore parfois, comme une fièvre récurrente.

Alors je vais faire autrement. Je vais vous raconter ce que j’ai appris, non pas sur les livres, mais sur cette étrange maladie que nous appelons la bibliophilie.


I. Le doute est le signe que vous êtes un vrai bibliophile

Permettez-moi de commencer par là : si vous doutez, c’est bon signe.

Les collectionneurs aveugles, ceux qui accumulent sans jamais s’interroger, ne doutent jamais. Ils achètent, rangent, comptent, recommencent. Leur plaisir est mécanique, leur passion est une habitude. Ils ne se posent pas de questions parce qu’ils n’ont jamais vraiment choisi d’être bibliophiles : ils le sont devenus par inertie.

Vous, vous doutez. Cela signifie que vous êtes encore capable de vous observer de l’extérieur, de vous demander si ce que vous faites a du sens. C’est une forme de lucidité. Et la lucidité, chez un bibliophile, est une vertu rare.

Octave Uzanne, dans ses Caprices d’un bibliophile (1878), raconte comment il faillit tout vendre à l’âge de trente ans. « Je me suis demandé, écrit-il, si je n’étais pas en train de confondre l’amour des livres avec la peur de vivre. » Il ne vendit rien. Mais le doute le rendit plus attentif, plus exigeant. Il cessa d’acheter par réflexe et commença à acheter par nécessité intérieure.

Votre doute, mon cher ami, est peut-être le début d’une bibliophilie plus consciente.


II. La bibliophilie n’est pas une collection, c’est une relation

Vous me dites que vos amis ne comprennent pas pourquoi vous dépensez autant d’argent pour « de vieux bouquins ». Vous avez tenté de leur expliquer : la rareté, la beauté des reliures, l’histoire matérielle du livre. Ils ont hoché la tête poliment. Mais vous avez senti qu’ils ne comprenaient pas vraiment.

C’est normal. Parce que vous leur avez parlé des livres, alors qu’il aurait fallu leur parler de la relation que vous entretenez avec eux.

La bibliophilie n’est pas un hobby comme un autre. Ce n’est pas une collection de timbres, de pièces de monnaie, ou de voitures anciennes. C’est une relation intime, presque amoureuse, avec des objets qui portent en eux des siècles de mémoire humaine.

Quand vous achetez un livre ancien, vous n’achetez pas seulement du papier et du cuir. Vous achetez le geste de celui qui l’a imprimé, de celui qui l’a relié, de ceux qui l’ont lu avant vous. Vous achetez une chaîne de transmission dont vous devenez, provisoirement, le dernier maillon.

Charles Nodier, dans son Amour des livres (1835), écrivait : « Un livre ancien est un ami qui a traversé les siècles pour venir jusqu’à moi. Je ne peux pas le trahir. » Vos amis ne comprennent pas cela parce qu’ils n’ont jamais tenu entre leurs mains un volume qui a survécu à cinq générations d’hommes. Ils n’ont jamais senti ce poids particulier, qui n’est pas celui du papier, mais celui du temps.

Ne leur en voulez pas. Mais ne renoncez pas non plus à cette relation pour leur faire plaisir.


III. Votre compagne s’inquiète : elle a peut-être raison

Vous me dites que votre compagne s’inquiète. Elle vous voit rentrer avec de nouveaux livres alors que les étagères débordent déjà. Elle vous voit passer des heures à consulter des catalogues au lieu de sortir. Elle vous demande, parfois, si vous n’êtes pas en train de vous enfermer.

Je ne vais pas vous dire qu’elle a tort.

La bibliophilie peut devenir une prison. J’ai connu des collectionneurs qui avaient cessé de vivre pour ne plus que collectionner. Leur appartement était devenu un entrepôt, leur vie sociale s’était réduite à quelques échanges avec d’autres bibliophiles, leur existence entière tournait autour de leurs acquisitions.

Ils n’étaient plus bibliophiles. Ils étaient bibliomanes.

La différence est mince, mais essentielle. Le bibliophile aime les livres. Le bibliomane est possédé par eux. Le premier garde le contrôle. Le second l’a perdu.

Alors, écoutez votre compagne. Non pas pour renoncer à votre passion, mais pour vérifier que vous n’êtes pas en train de basculer. Posez-vous honnêtement la question : est-ce que vos livres enrichissent votre vie, ou est-ce qu’ils la remplacent ?

Si vous achetez pour combler un vide, pour fuir quelque chose, pour vous prouver que vous existez à travers ce que vous possédez, alors oui, il faut ralentir. Pas arrêter. Ralentir.

Mais si vos livres vous rendent curieux, attentif, vivant, alors continuez. Et expliquez-lui cela. Montrez-lui que votre bibliophilie n’est pas une fuite, mais une manière d’habiter le monde plus intensément.


IV. L’argent : la question que personne n’ose poser

Vous me parlez aussi d’argent. Vous gagnez modestement. Chaque acquisition pèse sur votre budget. Vous vous demandez si c’est raisonnable de dépenser autant pour des livres que vous ne revendrez jamais.

C’est une question légitime. Et personne ne peut y répondre à votre place.

Mais laissez-moi vous dire ceci : l’argent dépensé pour des livres n’est jamais complètement perdu. Un livre ancien, s’il est bien choisi, conserve sa valeur. Ce n’est pas un placement au sens financier du terme, mais ce n’est pas non plus un gaspillage.

En revanche, un livre acheté par vanité, pour impressionner, pour suivre une mode bibliophilique, celui-là est perdu d’avance. Parce qu’il ne vous apportera rien, ni joie ni connaissance ni beauté. Il restera un objet mort sur une étagère.

La vraie question n’est donc pas : « Ai-je les moyens d’acheter ce livre ? » Mais : « Ce livre va-t-il compter pour moi ? »

Si la réponse est oui, alors trouvez les moyens. Pas en vous ruinant, mais en faisant des choix. Renoncez à quelques sorties, à quelques achats superflus. La bibliophilie, comme toute passion, demande des sacrifices. L’important est qu’ils restent consentis, et non subis.

Je me souviens d’un jeune bibliophile, dans les années 1980, qui économisait pendant six mois pour s’offrir une édition aldine. Il mangeait des pâtes, ne sortait jamais, habitait une chambre de bonne. Mais quand il tenait enfin son Alde entre les mains, il rayonnait. Ce livre-là comptait. Les autres ne comptaient pas.

Aujourd’hui, il a une belle collection. Pas immense, mais cohérente. Chaque livre a son histoire, sa raison d’être. Il n’a jamais regretté ses pâtes.


V. L’appartement trop petit : accepter les limites

Vous me dites que votre appartement est trop petit. Que vous manquez de place. Que vous devez choisir entre un nouveau meuble et un nouveau livre.

C’est une contrainte. Mais c’est aussi une chance.

Les bibliophiles qui ont de l’espace illimité tombent souvent dans le piège de l’accumulation. Ils achètent parce qu’ils peuvent ranger. Et à force de ranger, ils oublient ce qu’ils possèdent. Leur bibliothèque devient un stock, pas une collection.

Vous, vous êtes obligé de choisir. Et choisir, c’est précisément ce qui fait la valeur d’une collection.

Un grand bibliothécaire français, Léopold Delisle, disait : « Une bibliothèque ne se mesure pas au nombre de volumes, mais à la nécessité de chacun d’eux. » Votre bibliothèque sera peut-être petite, mais si chaque livre y a sa place justifiée, elle vaudra plus que bien des bibliothèques géantes.

Acceptez cette contrainte. Faites-en une discipline. Avant chaque achat, demandez-vous : « Ai-je vraiment besoin de ce livre ? Ou est-ce que je cède à une impulsion ? »

Et si vous cédez parfois à l’impulsion, ce n’est pas grave. Nous sommes humains. Mais au moins, vous aurez posé la question.


VI. La solitude du bibliophile

Vous me dites aussi que vous vous sentez seul. Que personne autour de vous ne partage votre passion. Que vous aimeriez parler de vos découvertes, mais que personne n’écoute vraiment.

Je comprends. La bibliophilie est une passion solitaire.

On peut collectionner des livres à plusieurs, bien sûr. Il existe des sociétés de bibliophiles, des cercles, des groupes de discussion en ligne. Mais au fond, chaque bibliophile est seul face à ses livres. Parce que ce qui compte, ce n’est pas ce que les autres pensent de votre collection, mais ce que vous ressentez en la constituant.

Cette solitude peut être pesante. Mais elle est aussi une forme de liberté.

Vous n’avez pas à justifier vos choix. Vous n’avez pas à impressionner. Vous pouvez aimer un petit in-12 sans prétention autant qu’un in-folio prestigieux. Vous pouvez préférer les reliures modestes aux maroquins dorés. Vous pouvez collectionner ce que vous voulez, comme vous voulez.

Et si vous trouvez un jour quelqu’un avec qui partager cette passion, tant mieux. Mais ne faites pas dépendre votre bonheur bibliophilique de cette rencontre.

Les livres, eux, seront toujours là.


VII. Faut-il continuer ? La seule question qui compte

Vous me demandez si vous devez continuer. Et je ne peux pas répondre à votre place.

Mais laissez-moi vous poser quelques questions en retour.

Quand vous entrez dans une librairie ancienne, est-ce que votre cœur bat un peu plus vite ?

Quand vous ouvrez un livre ancien, est-ce que vous ressentez quelque chose qui ressemble à de l’émotion ?

Quand vous regardez vos étagères, est-ce que vous voyez des objets, ou est-ce que vous voyez des histoires ?

Si vous avez répondu oui à au moins une de ces questions, alors continuez.

Pas forcément au même rythme. Pas forcément avec la même intensité. Mais continuez.

Parce que la bibliophilie n’est pas une accumulation de livres. C’est une manière de vivre avec eux. Et si vous renoncez maintenant, vous ne perdrez pas seulement vos livres. Vous perdrez aussi une partie de vous-même.


VIII. Ce que j’aurais aimé qu’on me dise quand j’avais votre âge

Je vais vous dire une chose que personne ne m’a dite quand j’ai commencé.

Vous n’êtes pas obligé d’être un grand bibliophile.

Vous n’êtes pas obligé de posséder des raretés exceptionnelles, de connaître tous les imprimeurs du XVIe siècle, de participer aux ventes prestigieuses. Vous avez le droit d’être un petit bibliophile, modeste, discret, heureux avec quelques dizaines de volumes bien choisis.

La bibliophilie n’est pas une compétition. Ce n’est pas un concours de richesse, d’érudition, ou de prestige. C’est une relation personnelle avec des objets qui ont traversé le temps.

Alors, oubliez les autres. Oubliez les grands collectionneurs, les bibliothèques prestigieuses, les catalogues inaccessibles. Construisez votre bibliothèque à votre mesure. Achetez ce qui vous touche, pas ce qui impressionne.

Et surtout, surtout, lisez vos livres.

Parce qu’un livre non lu, aussi beau soit-il, n’est qu’un objet. Un livre lu devient une part de vous.


IX. Ma réponse

Vous m’avez demandé si vous deviez continuer.

Ma réponse est : oui.

Mais continuez différemment.

Continuez en posant des limites. En refusant les achats compulsifs. En choisissant vraiment. En expliquant à ceux qui vous entourent pourquoi cela compte pour vous. En acceptant que cette passion soit solitaire, mais sans qu’elle devienne isolante.

Continuez en vous souvenant que les livres sont faits pour être lus, pas seulement possédés.

Continuez en vous donnant le droit de douter, de ralentir, de vous arrêter parfois.

Et si, un jour, vous décidez d’arrêter définitivement, ce ne sera pas un échec. Ce sera simplement que vous aurez trouvé autre chose qui compte davantage.

Mais pour l’instant, continuez.

Parce que ce doute que vous ressentez, cette inquiétude, cette question lancinante — « Pourquoi fais-je tout cela ? » — c’est précisément ce qui fait de vous un vrai bibliophile.

Les autres possèdent des livres.

Vous, vous vivez avec eux.

Bien à vous,

Hugues

P.S. : Vous me demandez quel livre acheter en ce moment. Je vous conseille quelque chose de modeste, de pas cher, de peu spectaculaire. Un petit in-12 du XVIIIe siècle, une reliure d’époque fatiguée, un texte que vous avez envie de lire. Achetez-le. Lisez-le. Et souvenez-vous pourquoi vous avez commencé.


GUILDE · MS · LETT · XXVIII · s.l. · s.d.

Bibliographie évoquée :

  • UZANNE, Octave. Caprices d’un bibliophile, Paris, Quantin, 1878.
  • NODIER, Charles. L’Amour des livres, ou Essai bibliographique, dans Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, Paris, 1829.

8 Commentaires

  1. La modification de la page de titre des exemplaires de la BL date très probablement de la période révolutionnaire pendant laquelle certains lecteurs zélés ont voulu faire disparaitre les symboles du régime royal et féodal jusque dans les livres.
    Voir l'exemplaire de l'Anatomie de Winslow 1732, actuellement en vente sur eBay, dans lequel tous les mots relatifs à la royauté ont été caviardés sur la page de titre et la dédicace.
    Ce vandalisme révolutionnaire militant est heureusement assez rare.

  2. Bonjour, quel bel article. Je possède également un "Acajou et Zirphile sans les armes du duc mais avec la mention "par ordre de mgr le comte d'Artois" et l'adresse de Didot l'aîné.
    Il y a aussi à la British Library un exemplaire d'Acajou et Z. mais dont la page de titre est curieusement modifiée. Les armes princières sont grattées et remplacées par la gravure d'une tour chargée des lettres JJMV. Le nom du comte d'A. a été gratté et il ne subsiste que "par ordre". Le nom de Didot, l'adresse et la date de 1780 n'ont pas été modifiés. Au moins un autre ouvrage de cette collection, les Lettres d'une Péruvienne a été modifié de la même façon et est également conservé à la BL. Je connais une collection presque complète en Belgique. ( je puis vous envoyer une photo de l'ex. de la BL si cela vous intéresse)

  3. Jolie collection, très bien imprimée surtout.
    Il manque quelques gravures hélas sur certains titres! Aussi on rencontre parfois des exemplaires enrichis : je pense à Bozerian qui avait relié pour sa propre collection un certain nombre d'ouvrages (reliés "plein or") avec des gravures venant d'autres éditions.
    Un "princesse de Cleves" en maroquin me satisferait à vrai dire…
    Bonne vacances à tous
    Wolfi

  4. Jolie collection, très bien imprimée surtout.
    Il manque quelques gravures hélas sur certains titres! Aussi on rencontre parfois des exemplaires enrichis : je pense à Bozerian qui avait relié pour sa propre collection un certain nombre d'ouvrages (reliés "plein or") avec des gravures venant d'autres éditions.
    Un "princesse de Cleves" en maroquin me satisferait à vrai dire…
    Bonne vacances à tous
    Wolfi

  5. Jolie collection, très bien imprimée surtout.
    Il manque quelques gravures hélas sur certains titres! Aussi on rencontre parfois des exemplaires enrichis : je pense à Bozerian qui avait relié pour sa propre collection un certain nombre d'ouvrages (reliés "plein or") avec des gravures venant d'autres éditions.
    Un "princesse de Cleves" en maroquin me satisferait à vrai dire…
    Bonne vacances à tous
    Wolfi

  6. bonsoir,
    merci de pour ce commentaire sympathique ! et oui, le tirage total est bien de 60 ex pour Artois, environ 40 pour Didot, plus quelques éventuels exemplaires sur peau de vélin. Mais comme les collections sont la plupart du temps dépareillées, au final cela fait 6400 volumes, donc pas si rare que ça, sauf si on cherche un titre bien précis, ou une collection complète, bien sûr. Ce qui va faire le prix, c'est la reliure et la provenance éventuelle. Le Temple de Gnide est sensé être un des titres les moins courants, car le premier publié.

  7. Bonsoir et merci pour cet intéressant article très bien documenté !

    Vous confirmez le très faible tirage des exemplaires "Artois" ??

    Je suis surpris, ayant un "Temple de Gnide" 1780, de cette édition dans ma bibliothèque… Je ne l'imaginais pas si rare…

    Comme décrit, imprimé sur un papier fin, bien blanc et dénué de toute rousseur.

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