La bibliophilie, un investissement de père de famille.

Amis Bibliophiles bonsoir,

La négociation se poursuit, retrouvons nos époux, et le mari bibliophile, en pleine discussion
  « – Mon tendre époux… Mon doux, mon tendre, mon merveilleux époux, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer… – Vous m’inquiétez. – Ah, bon… Et si j’étais enceinte ? – Vous n’y pensez pas ? – Non je n’y pense pas… à moins de remonter aux vacances d’été. – Je vous rappelle ma chère que l’été dernier, nous n’avons pas pu partir ensemble. – Je sais ce que je dis. – Que voulez-vous dire ? – Qu’importe. – Mais non, pas qu’importe. – Perds cette habitude de toujours me contredire. Écoute plutôt. – Je suis assis. – J’ai gagné au loto. – Nous avons gagné au loto ? – Ecoute mieux : Je, Je-Je-Je – je ai – j’ai  gagné au Loto. – Mais puisque nous faisons ticket commun. – Oui monsieur, mais ce sont mes chiffres à moi qui ont gagné. – C’est injuste. – C’est la loi du nombre. – Rappelez-vous nos promesses. Aujourd’hui plus qu’hier, moins que demain… et de toujours jouer l’un pour l’autre. – Je ne savais pas ce qui m’attendait. – Mais de quoi parlez-vous ? – De gérer le pactole. – Une bibliothèque digne de ce nom me suffirait. – C’est bien ce que je craignais. – Et que craignez-vous ? Nous sommes riches ma mie ! Riches ! Riches ! Riches ! Riiiiiiches !!! Enfin, le sommes-nous ? – Oui, sans plus, Il s’agit de faire fructifier. – Comptez sur moi, ma douce et tendre. – Mais de quoi parles-tu ? – De compter sur moi, ma sucrerie. – De compter sur toi ? – Mais comme toujours ma judicieuse. Et plus encore depuis l’instant précis ou mon savoir roule carrosse. Si je vous disais les occasions manquées à force de ne pas être riche… C’est ter-mi-né ! Entendez-vous ce joyeux trépidement ? C’est une gigue, mon entrechat ; ma connaissance qui gambille, une Visa Gold à chaque bras. Fini chopins et grasses révises ; si l’on achète aux enchères, ce sera à sec et contre moi ! – N’y compte pas. – Je vous parle de livres, ma corne d’abondance, de livres et encore de livres ! Prenez mon cheval, gardez votre royaume, mais donnez-moi un livre. Car avec un seul livre, des royaumes, j’en bâtirai cent ; je vous en offrirai mille. – Et moi Je te parle de bonifier nos avoirs… – Justement mon Crésus, nous allons conjuguer l’avoir et le savoir. Avoir et Savoir  vous comprenez ? Nous allons thésauriser le génie humain ; humer ses encres, palper ses en-têtes, mirer ses filigranes et grâce à cette communion intime, l’inscrire à notre capital. – D’assurer notre position sociale… – Mais en danseuse qu’on va se le grimper, le Who’s Who ! Nous allons devenir des riches comme on en fait plus. Et nos terres à nous, ce seront des livres, des livres à perte de vue, jusqu’aux confins de l’horizon, jusqu’au delà de la courbure de la terre… et nos châteaux, des rayonnages s’élançant vers les étoiles. Ad Astra… – Ad abruptum, vers les précipices. – Mais non, ma montagne russe, rien ne coutera rien à personne. Ni à vous, ni à moi. Vous n’imaginez pas… – Je n’imagine que trop. – J’ai tout prévu. Deux bibliothèques, l’une finançant l’autre. Miscellanées de la collection M***. Un catalogue épais comme une muraille. Avec une préface, oui… une préface. D’un académicien, ce serait le moins. Imaginez… – Non merci. – Une stupéfiante culbute, ma bien-chanceuse ; l’ISF en triple saut tirebouchonné et vrillé. Je vais vous le surmultiplier votre Loto… Attendez-vous à des pluies de francs suisses, de roubles, de yuans. Ah oui, des averses de yuans entrecoupés de dollars de Hong-Kong. On va prendre l’argent dans les coffres de l’Empire céleste ; là ou il se trouve, là où ils n’arrivent plus à le compter. On va, je m’y engage, leur coller du Lamartine au prix du Qian-Long. On va les essorer, vous dis-je, les tondre, les plumer, les ratiboiser. Fini le Louis Vuitton, mon rouleau de printemps, on passe au Marius-Michel. – Je m’attendais un peu à cela. – Et moi, à pas moins de vous… Qu’avez-vous envisagé pour ma petite trésorerie ? – Je l’ai doublée. – Doublée ? Mais ce n’est rien ! – Ca me parait beaucoup au rythme ou tu entasses. – Autant dire moins que rien. – Tout de même ce n’est pas rien. – Mais rien c’est comme zéro, on peut le doubler tant qu’on veut, ce sera toujours rien. – Justement ce n’est pas tout. – Une caisse noire ? Des fonds spéciaux ? – Vu qu’après-tout, tu es mon mari… – Le après-tout me sied très bien. – … je suis condamnée à une certaine forme d’attachement, même quand il s’agit de tes livres. – Je ne vous suis pas. – J’ai investi dans tes rêves, mon ami. Imagine le plus grand cadeau que je puisse te faire… – Ne vous dérangez pas pour moi. – Et si tu me devais le fleuron de ta bibliothèque ? – Ne me dites pas que vous avez acheté des livres. – C’est pourtant ce que j’ai fait. – Nom d’un chien ! – M’en crois-tu incapable ? – ça doit être beau. – D’ailleurs il ne s’agit pas de livres… – Juste un seul ? Vous me rassurez. Apres tout, si on est riches, vous pouvez bien vous en payer un de temps à autre. – … mais d’un rouleau, un bout de rouleau plus exactement. – Un bout ? Mais qu’avez-vous fait du reste ? – Un rouleau couvert d’une fine écriture … – Les manuscrits de la mer morte… Vous ne les avez pas payés trop cher ? – Quinze-pour-cent de nos gains – C’est inouï, ils en sortent 10 par jour à Barbes… Et combien nous reste-t-il maintenant que nous sommes quinze-pour-cent plus pauvres ? – 5 enveloppes. – Mais de quoi parlez-vous à la fin ? – Aux gagnants du premier rang, la Française Des Jeux offre plusieurs options. La première est de tout prendre d’un coup. – et de partir sans demander son reste, ce que j’aurais fait en courant. – Ou de n’en prendre qu’une partie et de bénéficier d’avantages spéciaux – Mais bon sang, qu’est-ce qu’on a besoin d’avantages spéciaux ? On les a tous puisqu’on est riches ! – 5 enveloppes représentant chacune, quinze-pour-cent de nos gains. Ils vous ont payé en liquide ? Surtout n’y touchez pas ! – Mais laisse-moi finir ! – Vous ne comprenez donc pas ? C’est de l’argent de ministre. Y’a rien de pire ! Dépensez-en 1 fifrelin et la brigade financière débarque dans l’instant. Vous voulez savoir à quoi il lui sert votre ticket gagnant, au ministre ? A faire des choix républicains. Démissionnerais-je…, démissionnerais-je pas ? Fini tout ça, il peut viser la présidence. Et vous savez comment il nous appelle ? Ses pigeons blanchisseurs qu’il nous appelle le ministre. – Ne sois pas vulgaire – Et quand vous serez fatiguée d’en tresser des guirlandes, il ne vous restera qu’à le bruler; même aux étrennes du facteur ça ne passera pas. Une tirelire pleine à ras-bord d’argent inutile, de l’argent qui ne sert rien… faut le faire ! Je me suis toujours demandé ce que voulait dire la chanson Riche et con à la fois… Ça me semblait contradictoire. Ben voila, maintenant je sais. – Jeune et con à la fois… – Pardon ? – Je dis que dans la chanson de Brel, les paroles c’est jeune et non pas riche. – Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre, nom-de-dieu ?!? – J’appelle ma mère ! – Allons, allons, ma bienveillante, ne me tourmentez pas plus que nécessaire. Je voulais juste attirer votre attention sur le fait que je n’y comprends rien. – Le contraire m’aurait surpris. – Qu’est-ce que c’est que ces enveloppes ? Et quid des 25% restant ? – Au moins tu sais compter. Ils ont été mis à disposition sur un compte courant ; le mien en l’occurrence. – Je croyais que mon agence était la plus proche. – Tu n’es jamais content. – Et ces enveloppes ? – Des enveloppes à thème proposant un panel d’investissements diversifiés. – Un panel ? – Un panier. – Je vois le genre. – Il y en a une pour notre fils : Rayonnement technologique français. – Français ? Vous rigolez ??? – Pas le moins du monde. – Vous en avez fait l’acheteur historique d’une escadrille de Rafale.
– Tu me prends vraiment pour une cruche, j’ai choisi l’Airbus. – C’est européen. – Une pour notre fille. – Je ne vous demande pas ce que c’est. – Une pour moi. – Ne me dites surtout rien. – Une commune à chacun de nous. J’ai choisi une maison. – Excellente idée, j’en connais une à visiter. – Quand je dis j’ai choisi, je veux dire que c’est fait. – je pensais avoir mon mot à dire. – N’y pense plus. – Mais vous m’avez prévu une bibliothèque ? – Oui, une grande pièce. – Une grande pièce, mais c’est tout petit. – Ca suffira. – Pas du tout !!! On va nous prendre pour des non-imposables. Il y a des convenances à respecter. Une grande pièce, ca fait pauvre. – Justement c’est de convenances dont je te parle. Je veux que ma fille arrête de brandir ostensiblement sa tablette quand elle ramène des amies à la maison – Elle m’a juré que c’était une liseuse. – Et tu l’as crue ? – C’est parfois surprenant comme elle vous imite. – Écoute-moi bien… Je veux que la bibliothèque de cette maison soit un lieu ouvert, lumineux, aéré. Surtout a-é-ré… Je veux pouvoir la faire visiter autrement qu’avec un sourire d’excuse et en ouvrant toutes les fenêtres. – Pas question d’y laisser entrer n’importe qui – Je te parle de nos proches – C’est bien ce que je dis. – D’ailleurs ta bibliothèque sera bien plus grande que tu ne le crois – J’aurais des annexes, une réserve… un enfer peut-être ? – Tu seras dans les musées. – Forcement puisque je suis riche. Et vous savez comment ca va se passer ? En beaux et bons livres qu’il m’offrira de payer, le fisc. Offrir : le mot est juste… Mes livres ! A leurs prix à eux ! Tous complices, mon aveuglée ; le conservateur, le percepteur, le douanier. Ils s’acoquinent dans des séminaires pour mieux me dépouiller, des synodes, des conclaves … Et les soirs de Sabbat, ils chevauchent des balais ensemble. La seule chose qu’ils me laisseront, ce sont les yeux pour pleurer. – Tu échapperas à l’impôt. – Et comment ? Il faudrait un miracle et le seul serait qu’ils m’oublient. – Le miracle de l’enveloppe mauve. – Mauve ? – Celle qui t’est destinée : Rayonnement culturel français. – Et la FDJ a trouvé à investir là-dedans ? – Parfaitement – Ah, ils sont trop forts ! Vous avez-vu leur dernier jeu consistant à piquer une figurine avec des épingles ? – Non.
– Ca marche par paire. Par exemple si vous trouvez la même somme dans les yeux, vous gagnez. Mais ce n’est pas ce qui rapporte le plus.
– Ah oui ? – Ne me dites pas qu’ils ont épongé mes quinze-pour-cent ? – Je t’ai acheté la Joconde – La Joconde ? Mais elle n’est pas à vendre ! – une Joconde pour bibliophile. – Je serais curieux de voir ce que vous vous êtes laissée refiler. – Tu te rappelles ces affiches dans le métro ? – Vous voulez parler de l’expo sur le Marquis de Sade ? Je suis comme vous, je préfère ne pas y aller. – Nous irons désormais ;  et plutôt deux fois qu’une. – Sans moi, si vous voulez bien. D’ailleurs je crois qu’elle est bientôt terminée. – Nous avons le temps, c’est nous les propriétaires. – De l’expo ? – Du rouleau. – Encore ce rouleau ? C’est une obsession ! – Le rouleau qui était sur l’affiche. – Le rouleau des 120 journées de Sodome ? – Exactement. – Vous vous êtes fait rouler. – Penses-tu ! – Mais enfin c’est notre histoire, mon oublieuse, notre culture qui illumine la planète ; Malraux cité dans les pagodes, Hugo récité dans les izbas. Ca ne s’achète pas, ca ne se vend pas ! C’est à tout le monde, à vous, à moi, à eux, à chacun des enfants de France. C’est au peuple, ma carmagnole, ça nous appartient depuis toujours. Comprenez bien, vous n’en serez jamais plus propriétaire que vous ne l’êtes déjà. – C’est pourtant à toi. – Alors montrez-le-moi. – Tu n’en détiens qu’une partie, douze-pour-cent exactement – Mes quinze-pour cent sont dans ces douze-pour-cent ? – Yes, sir ! – Et ces douze-pour-cent sont où ? – Je te l’ai dit : dans un musée. – Dans un musée ? Mais vous êtes complètement inconsciente ! Ils ne savent pas ce que c’est que l’argent dans un musée ; on leur interdit d’y toucher. Quand ils sont tout petits, on raconte aux conservateurs que l’argent c’est une bête féroce qui mange les mains des enfants. Vous voulez qu’ils fassent comment sans les mains, pour nous le polir le retour sur investissement ? Par la force du regard ? Même un ministre n’y arriverait pas. – Au moins les musées sont honnêtes. – Vous rêvez, mon abusée, Ils vont faire comme les manouches, garder la marchandise et l’argent. Les deux à la fois.  Vous savez en quoi ils vont les transformer nos quinze-pour cent ? En frais de fonctionnement ; on va leur payer l’EDF. – C’est un musée privé. – Une exploitation familiale ? – Pas du tout. C’est un musée ayant pignon sur rue avec des bibliothécaires, des experts et un pool de conseillers financiers. – Des conseillers financiers dans un musée ? Vous délirez. – Si je te dis qu’il est consacré à ce que tu fais passer avant moi, je délire encore ? – Mais enfin, mon absolue… – Et du friendly, mon ami, du VIP bienveillant, long comme le bras. Entraine-toi à les appeler par leurs prénoms. – Tout de même, qu’est-ce qu’ils vont en faire de mes quinze-pour-cent ? – Huit-pour-cent par an – Huit ? Ils se sont carrément foutus de votre gueule. – Sur cinq ans. – Vous me rassurez, dans cinq ans on se casse avec ce qu’ils auront bien voulu nous laisser. S’ils nous en ont laissé. – On restera ! Modèle économique à l’appui. – Mais quel foutu modèle économique peuvent-ils bien appliquer à des livres anciens ??? – Ne sois pas grossier. »

A suivre…

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

Un parcours de bibliophile: être bibliophile, être bibliomane, chasser, devenir blasé, ou plus exigeant, revendre et finalement ne garder que 15 livres…

Un parcours de bibliophile: être bibliophile, être bibliomane, chasser, devenir blasé, ou plus exigeant, revendre et finalement ne garder que 15 livres…

Amis Bibliophiles bonsoir, Etre bibliomane, être bibliophile, se mettre à raisonner en fonction de la valeur de sa bibliothèque, ne vivre pour la chasse et poursuivre les livres comme des chimères, « gambler » pendant les ventes aux enchères… acheter, délaisser, revendre, se recentrer et finalement se « satisfaire » d’une bibliothèque de 15 ouvrages. Henry Houssaye décrit le parcours de bien des bibliophiles dans ce texte paru dans Le Livre, Bibliographie rétrospective, 4ème année.  Qui ne s’y reconnaît pas? Nous sommes tous un jour, je le crois, passé par l’une des ces étapes… mais aurons-nous la sagesse de se contenter un jour d’une quinzaine de livres? « Sans doute, au nombre des railleries auxquelles sont en butte les bibliophiles, il en est de bien fondées. L’amour des livres est une passion, et, comme toute passion, il a ses écarts et ses égarements. Mais cette passion, qui dégénère parfois en folie, qui donne les émotions du jeu dans les ventes publiques, les émotions de la chasse chez les bouquinistes, et qui, il le faut bien reconnaître, est souvent une des formes de l’avarice — le collectionneur ne se complaît-il pas dans la valeur vénale de sa collection et ne la proclame-t-il pas ? N’appréhende-t-il pas une baisse des livres qui déprécierait les siens, encore qu’elle lui permît d’acquérir à bon compte ceux qu’il convoite ? — cette passion, disons-nous, a une base rationnelle, une origine bien estimable ; cette passion est élevée, car elle a pour fondement l’amour des lettres.  Voici, en effet, comment on devient bibliophile. Nous parlons de l’élite, nous parlons aussi du grand nombre, nous ne parlons pas des exceptions. Nous n’avons point à nous occuper des gens qui s’improvisent un beau matin bibliophiles par genre ou par ennui, et qui créent une bibliothèque en six mois à grands coups de billets de banque.  On commence par aimer les livres uniquement pour ce qu’ils sont. On lit les chefs-d’œuvre et les demi-chefs-d’œuvre dans des volumes à trois francs, voire même à un franc. On les relit, on se promet de les relire encore. Pour conserver, et aussi pour honorer ces livres, on les fait relier, — très mal d’abord ! Ces humbles volumes sont le noyau de la bibliothèque. Puis on s’arrête devant l’étalage des bouquinistes en plein vent. On trouve là quelques livres anciens, intéressants, qu’on n’avait pas lus. On les achète. On a déjà deux ou trois cents volumes sur ses rayons. Si l’on continue ainsi, on aura la bibliothèque d’un lettré, — celle d’un érudit, au cas où l’on s’attacherait à une spécialité. Si, au contraire, on est prédestiné, marqué pour la bibliophilie, une transformation s’opère. On ne s’en tient plus aux parapets des quais, on entre chez les libraires en boutique, on fait de longues haltes devant les vitrines rutilantes des grands bouquinistes des passages, on pénètre timidement dans ces terres promises, on va aux ventes, on lit les catalogues et les manuels, on demande des conseils que l’on suit plus ou moins. On fait bien des écoles ; on achète à tort et à travers, et sans y regarder de trop près, les Elzeviers rognés à la marge, les poètes du XVIe siècle roussis et piqués, les prosateurs du XVIIe siècle outrageusement lavés, les livres à figures de second tirage, les gothiques incomplets, les romantiques maculés, les maroquins anciens à coiffes brisées, à coins écornés, à plats éraillés, les reliures armoriées salies ou remboîtées. Peu à peu pourtant, le goût se forme et s’épure. On possède par hasard quelques exemplaires irréprochables; on les compare avec ses autres livres et l’on devient tout confus.  On se débarrasse des volumes qu’il y a un an encore on considérait comme joyaux inestimables, on devient difficile, on n’achète plus qu’à bon escient. Mais en même temps que le goût se raffine, il dévie. La curiosité se mêle à l’amour du livre. On achetait jadis les livres pour les lire, on les achète pour les posséder. On voulait un bon texte dans une belle édition, ornée de belles gravures, et dans un bel exemplaire revêtu d’une belle reliure. On ne demande plus que la belle édition, les belles gravures, le bel exemplaire, la belle reliure ; pour le bon texte, on n’en a cure. La passion de la typographie des Elzeviers qu’on a prise dans le César de 1635 ou dans le Régnier de 1642, entraîne à acheter la Description d’Amsterdam en vers burlesques ou le Pastissier français ; le goût pour les figures d’Eisen qu’on a pris dans les Contes de La Fontaine, met en honneur toute une classe de méchants poètes et en tête le fade Dorât. Les armes du comte d’Hoym sont sans prix sur un Molière ou un Pascal ; mais on ne les recherchera guère moins si elles brillent sur les plats de la Clotilde, de Boyer, ou de l’Usage des Passions du Père Sénault. C’est la folie qui commence. On achète désormais selon l’occasion, avec goût, mais sans méthode et sans plan. On a les neuf éditions sacramentelles de La Bruyère dans la plus magnifique condition. Mais on n’a point un seul La Rochefoucauld, parce qu’on n’en a point encore trouvé un qui parût digne de la bibliothèque d’un véritable amateur! Passe encore que les pauvres diables, dévorés de la passion des livres et plus riches de désirs que d’argent, prennent l’ombre à défaut de la proie. On conçoit que ceux-là se contentent d’Eisen dans le marquis de Pezaï, — ils ne peuvent l’avoir dans La Fontaine — et qu’ils soient tout heureux du mouton de Longepierre sur un Pradon, puisqu’ils ne sauraient le posséder sur un Racine. Mais les autres, les grands bibliophiles, les providences des libraires et les rois des ventes publiques, ne devraient-ils pas remonter à la véritable source de leur passion, l’amour du livre pour sa valeur littéraire ?   Le vrai luxe, le luxe suprême, le luxe poussé jusqu’à l’insolence, ce serait de n’avoir dans sa bibliothèque que les livres qu’on y aurait en in-12 à trois francs, reliés en demi-veau, si l’on était un simple lettré, et d’avoir ces livres-là dans les éditions les plus belles et les plus rares, dans les exemplaires les plus irréprochables, dans les reliures les plus riches et les plus curieuses.  Nous avons rêvé cette bibliothèque. Nous en donnons un aperçu dans une de ses divisions : Les poètes latins anciens :  POÈTES LATINS ANCIENS:  1. T. Lucretius. De rerum natura. S. /. n. d. (Brixiae, circà 1473).  In-fol. ; maroq. brun à comp. or et couleur, doublé de maroq. rouge. Armes du duc d’Aumale à l’intérieur; tr. dor. {Trautz-Bauzonnet). Édition princeps; un des trois exemplaires connus. (Bibliothèque de Mgr le duc d’Aumale.)  2. Publii Virgilii maronis OPERA. Lugduni, apud Stephanum Doletum, 1540. In-8; maroq. rouge, comp. à entrelacs, tr. dor. (Lortic). Édition imprimée chez Etienne Dolet, d’une extrême rareté, non citée au Manuel du Libraire. (Bibliothèque de A. Firmin-Didot.)  3. Q. Horatii Flacci OPERA. Londini, Tabulis œneis incidit Johannes Pine, 1733-1737. 2 vol. in-8°, texte gravé; fig. ; maroq. citron, à incrustations mosaïques de maroq. bleu, rouge et vert représentant des fleurs, tr. dor. (Derôme). Premier tirage. (Bibliothèque de J.-Ch. Brunet.)  4. Catullus, Tibullus, Propertius. Jos. Scaliger recensuit. Lutetiœ, apud Mamertum Patissonium, 1577,2 parties en i vol. in-8*»; maroq. vert, à comp. de volutes, de rinceaux et de feuillage, tr. dor. {Reliure du XVIe siècle). Exemplaire en grand papier, aux premières armes de J.-A de Thou. (Bibliothèque de M. E. Quentin-Bauchart.)  5 P. Ovidii Nasonis, Fastorum libri VI, Tristium libri V, de Ponto libri III, etc. Venetiis in œdibus Aldi et Andreœ Socerij i5i6. In-8; maroq. bleu foncé, fil. et fleurons, tr. dor. [Reliure du XVIe siècle]. Exemplaire de Marc Laurin, seigneur de Watervlied. Le plat recto de la reliure porte sa devise : Virtus in arduo, et le plat verso les mots : M, Laurini et amicorum. (Bibliothèque de Mgr le duc d’Aumale.)  6. Les Métamorphoses d’Ovide, en latin et en françois, de la traduction de M. l’abbé Banier. Paris, Hochereau; 1767-1771 – 4 vol. in-4; Fig. de Boucher, Eisen, Moreau, Choffart, etc., etc.; maroq. rouge, fil. tr. dor. [Derôme], Un des 12 exemplaires en grand papier. (Bibliothèque du baron James de Rothschild)  7. Phadri Aug. Liberti, fabularum œsopiarum, libri V. Notis illus- travit David Hoogstratanus. Amstelaedami, ex typographiae Francisci Halmae, 1701. In-4 »; fig. en médaillons; maroq. rouge, fil. tr, dor. [Anguerran], Exemplaire en grand papier. (Bibliothèque de M. Lebœuf de Montgermont.)  8. Juvenalis, Persius. Aldus 1535, In-8; veau brun, à comp. d’entrelacs, tr. dor. [Reliure du XVIe siècle]. Exemplaire de Grolier, avec sa devise Grolieri et amicorum sur le plat recto de la reliure, et sa signature au bas du dernier feuillet du volume. (Bibliothèque de M. Eugène Paillet.)  9.. Lucanus. Romae [Sweyhheym et Parmartz) 1469. In-fol.; maroq, brun, à comp. en mosaïque, doublé de maroq. rouge, à comp. tr. dor {Cape). Édition princeps. (Bibliothèque de Mgr le duc d’Aumale.)  10. Statu opera. Lugduni, Seb. Gryphius, 1547. In-16; maroq. vert, fil. tr. dor. (Reliure du XVIIe siècle). Aux armes du comte d’Hoym. (Bibliothèque de M. le marquis de Faletans.)  11. M. V. Martialis, epigrammatum libri XIV. Lugduni, in œdibus Joharnis Moylin, 1522.In-fol. gothique; fig. sur bois; maroq. rouge, fil. tr. dor. (Ancienne reliure). (Bibliothèque du marquis de Morante.)  12. Ausonii Opera, R Th. Pulmanno in meliorem ordinem restituta. Antuerpiœ, Chr. Plantinus, 1568. In-16; maroq. rouge, comp. de fil. au pointillé , tr. dor. (Le Gascon). (Bibliothèque de M. H. H.)  13. M. Acci Plauti comoediae, ex recensione J. F. Gronovii. Lugduni, Batavorum ex officind Hackiana, 1664. 1 tome en deux vol. in-8; front, gr. maroq. bleu, fil. tr. dor. (Pasdeloup). Exemplaire de Longepierre, avec les insignes de la Toison d’Or sur le dos et aux coins de la reliure. (Bibliothèque de M. Robert S. Turner.)  14. Pub. Terentii comoediae, ex recensione Heinsianâ. Lugd. Batavorum, ex officina Elzeviriana1635. In-12; front, gr. maroq. rouge; fil. doublé de maroq. rouge, dent. tr. dor. (Boyet). (Bibliothèque de M. le baron Roger Portails.)  15. L. Annei Senecae Tragoediae. (in fine) Impressum Venetiis per Bernardinum de Vianis de Lexona, Vercellensem, 1522. In-fol.; fig. sur bois; maroq. rouge, fil. tr. dor. (Reliure du XVIe siècle). Exemplaire aux armes du prince Eugène de Savoie. (Bibliothèque de A. Firmin-Didot.)  Il n’y a là que quinze ouvrages, mais ces livres-là sont de ceux qu’on ne se lasse point de relire. Ce catalogue de quinze numéros seulement comprend deux incunables des plus rares, une impression gothique, deux Aldes, un Etienne Dolet, un Mamert Patisson, un Gryphe, un Plantin, un Elzevier, un Hack, deux belles éditions du temps de Louis XV, des livres à figures des XVI, XVII et XVIIIe siècles. Ces quinze volumes ont été reliés à l’époque de la Renaissance par des artistes lyonnais et parisiens, ou plus tard par Le Gascon, Boyet, Anguerran, Pasdeloup, Derôme, Trautz-Bauzonnet, et ils portent les armes ou la devise de Grolier, de Laurin, de J.-A. de Thou, du prince Eugène de Savoie, de Longepierre, du comte d’Hoym, du duc d’Aumale. C’est toute la poésie latine, et c’est en même temps la synthèse de l’histoire de l’imprimerie, de la gravure et de la reliure; c’est une des plus glorieuses pages de l’armorial des grands amateurs de livres. Quelle jouissance pour l’esprit, quelle joie pour les yeux, quel contentement au cœur du bibliophile !  Henry Houssaye.
Le Livre, Bibliographie rétrospective, 4ème année. »

4 Commentaires

  1. On s'approche du fait divers… Je suis passé devant le musée la semaine dernière. Il y a avait de la lumière et, en présentation derrière la fenêtre, de jolies cartes de vœux pour 2015. Je leurs souhaite bien du plaisir ! Pierre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.