François-Louis Schmied (1873-1941): phare de la bibliophilie moderne

Amis Bibliophiles bonjour, 
François-Louis Schmied est un des phares de la bibliophilie moderne; ses réalisations figurent parmi les livres légendaires du XXe siècle.

Né à Genève en 1873, mort au Maroc en 1941, ce graveur Suisse émigre en France, et réalise à partir de 1910 des illustrations pour diverses publications, avant de collaborer avec Paul Jouve pour son premier coup d’éclat : Le Livre de la Jungle, pour la Société du Livre Contemporain, qui paraît en 1919.

Graveur, mais pas seulement : Il abordera tous les aspects du livre, concevant la plupart du temps la typographie, l’illustration, la mise en page et la gravure des ouvrages qu’il dirigera.

Ses réalisations sont aisément reconnaissables : il montre un sens aigu de la modernité, en adoptant pour l’illustration les techniques les plus compliquées, pour obtenir un résultat toujours plus éclatant, utilisant les métaux précieux, dans un style Art Déco poussé à l’extrème; modernité combinée à une mise en page et une typographie prouvant une connaissance des incunables, voire des manuscrits enluminés, utilisant les lettrines, les pages réglées, les illustrations en bandeaux… toutes règles typographiques connues depuis des siècles, et assez délaissées.

Ses réalisations, tirées à tout petit nombre, le plus souvent pour une société de bibliophiles, ou à son compte personnel, sont des ouvrages de très grand luxe, de part leur réalisation technique parfaite, alliée aux matériaux d’exception employés. Ils font les beaux jours des ventes aux enchères, comme par exemple la vente Marcillac, et les prix atteints découragent le pauvre bibliophile..

Le premier livre produit est « La main enchantée », de Gérard de Nerval, illustré de gravures sur bois de Constant Le Breton. Il s’agit d’un in-4 de 99 pages, achevé d’imprimer le 31 juillet 1930. Il est tiré à 1000 exemplaires : 10 exemplaires sur japon anciens avec une suite sur chine et deux dessins originaux, 94 exemplaires sur japon impérial accompagnés d’une suite sur chine, 876 exemplaires sur vélin de Lana, et 20 exemplaires de collaborateurs.

Et pourtant !
 
couvertures des éditions du Bélier

François-Louis Schmied, en 1930, crée avec quelques amis (Maurice Tahon notamment) une maison d’éditions, « Les éditions du bélier ». Ces livres sont conçus et supervisés par Schmied, qui se fait aider de son fils Théo. L’ordonnance et la typographie sont conçus par F-L Schmied.

François-Louis Schmied « conçoit l’ordonnance et la typographie ».

Gérard de Nerval, la Main enchantée, justification et page de titre. Le deuxième livre est l’Avare, de Molière, illustré de vignettes gravées sur bois par Théo Schmied. Il s’agit d’un in-4 de 166 pages, de même format ; le tirage est quasi identique aux deux livres précédents, avec 856 exemplaires sur vélin de Lana ; l’achevé d’imprimer est du 15 février 1931. Ici on reconnaît encore l’intervention de F.L. Schmied, avec notamment l’usage des illustrations en bandeau vertical.Les gravures sont monochromes ; le tirage est important ; le papier est relativement courant: on est dans les standards de l’édition à prix raisonnable. Mais on reconnaît bien un livre de Schmied : la mise en page généreuse, le texte réglé en rouge, avec un groupe de filets pour le souligner, les gravures incluses dans la réglure, les bandeaux de début de ligne.
Gérard de Nerval, la Main enchanté

Molière, l’Avare, justification et page de titre.


Molière, l’Avare


Jean Giraudoux, Amphitryon, frontispice et page de titre On retrouve ici la composition de Schmied : texte encadré, jeux de filets, illustrations intégrées au texte, bouts de ligne.

La troisième réalisation est Amphitryon 38, de jean Giraudoux, illustré par Mariano Andreu, achevé d’imprimer le 15 juin 1931. Ici également, c’est F.L. Schmied qui en a conçu l’ordonnance et la typographie, même si cela se sent moins. Il s’agit toujours d’un in-4, de 213 pages, de même format ; le tirage est sensiblement le même que pour le premier livre, avec notamment 857 exemplaires sur vélin de Lana.

Jean Giraudoux, Amphitryon

Dante, le paradis, frontispice et page de titre

Le dernier livre publié sera le Paradis, de Dante, illustré de gravures sur bois de Giovanni Costetti. Il s’agit d’un in-4 de 133 pages, de même format, achevé d’imprimer le 15 février 1932. Ce livre n’est tiré qu’à 500 exemplaires, dont 400 sur vélin de Lana.

La production de cette maison d’édition s’arrêtera peu après avec la réalisation d’une plaquette de Maurice Tahon, Nuit, illustrée par Théo Schmied. Elle est tirée à seulement 50 exemplaires, « pour notre délassement », et « vu la grande misère du temps présent ». En effet c’est la crise ; les éditions du Bélier disparaissent, comme beaucoup d’autres de ce genre.

Dante, le Paradis.

Mais il nous reste quatre livres, qui nous permettent de profiter du génie de François-Louis Schmied, et c’est déjà beaucoup !

C.

 

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Officieuse épître à un ami Bibliophile qui veut faire réparer ses livres ou les délicates oeuvres de Jean Marchand, bibliophile

Officieuse épître à un ami Bibliophile qui veut faire réparer ses livres ou les délicates oeuvres de Jean Marchand, bibliophile

Amis Bibliophiles bonjour,
Je vous propose aujourd’hui de découvrir le texte d’une admirable plaquette destinée aux bibliophiles. Son auteur, Jean Marchand, décédé en 1988, ancien Chartiste, correspondant de l’Institut et dont le premier métier fût Bibliothécaire à l’Assemblée Nationale, était bien sûr bibliophile. Il a publié un certain nombre d’articles et d’ouvrages historiques portant notamment sur le moyen-âge… mais également trois délicieuses et rarissimes plaquettes, trois épîtres aux bibliophiles, qu’un destin favorable a amenées sur les rayonnages de ma bibliothèque.

Les textes de Jean Marchand sont toujours très agréables à lire, il y mêle humour et exigence propres aux bibliophiles. En plus des trois épîtres aux bibliophiles il a également publié petit ouvrage à  2000 exemplaires « Etrennes à un ami bibliophile », dédicacé « à l’ombre de Charles Nodier ».
Erudit, collectionneur dans l’âme (livres anciens, cachets chinois, sulfures etc..) et proches de nombreuses personnalités du monde politique et de l’art, Jean Marchand était également peintre et il consacré plusieurs de ses toiles aux livres anciens, ce qui n’est pas commun.
 

Un personnage délicieux donc, d’une autre époque et que l’on aurait aimé avoir pour ami. Je vous propose de retrouver ci-dessous le texte de l’une de ses trois épîtres, celle consacrée à la restauration des livres, et dont je ne doute pas qu’elle vous plaira:

OFFICIEUSE EPITRE A UN AMI BIBLIOPHILE QUI VEUTFaire réparer ses livresPar JEAN MARCHAND POITEVIN

« BIBLIOPHILE, cher et aimé confrère, SALUT! 
Tu t’enquiers de moi si tu dois réparer ou, comme on dit, restaurer tes livres, quand et comment. Je t’en dirai en peu de mots mon sentiment. Ce que je pense, toutefois, ne peut faire office de loi, car il n’en est point en cette matière, hormis celle du goût, et si le mien se trouve en défaut, ne m’en veuille pas et consulte de plus habiles.
Puisque tu me poses cette question, peut-être n’es-tu point de ces favoris de Fortune qui s’en vont acquérir à grands frais leurs livres chez les plus réputés libraires de Paris ou de Londres, ou dans ces redoutables auctions annoncées à son de trompe, rendez-vous des Crésus des Deux Mondes. D’ailleurs, que servirait de le regretter ? Mieux vaut s’en consoler. Beaucoup de livres qu’on peut obtenir comme prix de ces tournois sont, à la vérité, des pièces précieuses transmises, depuis des années ou des siècles, de cabinets fameux en cabinets fameux, de mains amoureuses en mains amoureuses; ils ne demandent pas les soins de l’homme de l’art, dont ils n’ont que faire, et on les peut poser tout de suite sur les rayons de sa librairie. Certains d’entre eux ont-ils, au cours des temps, subi quelques accrocs, on les a réparés, le coin a été redressé, la coiffe refaite; il n’y a plus à y toucher, — si on est sûr, du moins, que tout a été bien et honnêtement fait. Car il est vrai que la mauvaise restauration, — si même il en est de bonnes ! — est parfois irréparable; et celle qu’on peut dire acceptable a encore un tort, quand tu achètes ton livre tout restauré : c’est d’avoir été exécutée par ou pour un autre, et, le plus souvent, dans des conditions que tu ignores, selon un goût qui peut être fort éloigné du tien.

Donc, c’est chez le bouquiniste, voire dans la boite des quais, en déambulant le long de Séquane, qu’il t’arrive d’acheter tes livres, tenté que tu es par le prix, par la rareté ou par l’intérêt particulier du volume. C’est une bien autre affaire. Tu en retireras joie et peine. Mais oui, le volume qui aura, peu en importe ici la raison, fixé ton choix te parviendra tel que les âges l’auront fait; il aura subi, veux-je dire, les injures du temps, peut-être aussi celles des hommes; mais, attention ! je te parle des injures que l’on peut nommer involontaires des hommes : ces inhumains l’auront laissé choir, l’auront laissé souffrir des intempéries, auront arraché, sans malice, des lambeaux de sa reliure, l’auront affligé, par négligence, de mille misères ; — pour ton bonheur, en revanche, ils ne l’auront pas indignement sophistiqué : à leurs yeux, il n’en valait pas la peine, et c’est en somme ce qui l’a sauvé d’un autre péril ; il n’est point tombé de Charybde en Scylla ; il a subi les atteintes inévitables de la maladie, mais non le traitement, bien plus redoutable encore, de quelque méchant médecin. En possession de ta précieuse trouvaille, — précieuse, elle l’est au moins par ton choix, — tu as toute liberté de la laisser dans son état, si cet état n’offre ni inconvénient ni danger, ou de la soigner comme il convient, si un remède s’impose, et sans être gêné  par les manœuvres d’un prédécesseur.
Or, si tu me demandes comment il sied d’intervenir, je te répondrai : le moins possible, et s’il faut absolument faire ce moins possible, le plus délicatement possible, comme je vais m’en expliquer. Ton premier soin, ton premier devoir doit être de sauver la vie de ton livre, c’est-à-dire de lui permettre de durer. Il faut le rendre solide et le rendre propre; tu n’aviseras qu’en second lieu à parfaire l’élégance de son habit. Vois donc d’abord si les feuillets sont au complet, en place et en bon état; si la couture est solide; si le dos et les plats ne menacent pas de divorcer, si le premier fait suffisamment corps avec le volume, si les seconds n’ont pas été déformés par l’humidité ou brûlés par la chaleur; si coiffes et coins n’ont pas trop souffert; si de graves déchirures n’endommagent point la peau en quelque endroit : voilà, grossièrement, ton premier examen. Il faut passer à l’action.
Commence, si tu veux m’en croire, par t’occuper du corps du volume. N’est-ce pas, en bonne doctrine, le principal ? La reliure n’est que l’habit de ce corps. Du reste, l’ordre matériel des opérations le veut ainsi, et ce serait un non-sens de remettre une couverture en état avant d’avoir assuré la parfaite tenue des cahiers. Il est vrai, cependant, que parfois l’habit seul compte, le corps étant dénué d’intérêt; en ce cas, tu seras libre de réduire dans une juste mesure les soins que peut mériter ce corps.
L’intérieur du volume, qui se trouve naturellement moins exposé aux dangers que le dehors, a, en général, moins souffert. Les maux que tu devras soigner en ces parties sont les moins graves, ordinairement. Je veux croire que ton volume ne sera pas en si triste et lamentable état qu’il le faille entièrement démonter, quoique cette opération ne présente pas généralement de grands obstacles. Mais s’agit-il de boucher quelques trous, soit au moyen d’un petit morceau de papier collé, soit avec de la pâte; de doubler un feuillet (si le verso est blanc, comme il arrive d’habitude pour le titre), ou d’en consolider les bords, les coins ou les fonds; de faire disparaître des traces de plis ou des gaufrages; de nettoyer des parties salies, tachées, du texte ou des figures; de laver entièrement le livre s’il est par trop malpropre, maculé d’encre, souillé de marques de doigts (tes prédécesseurs l’ont peut-être feuilleté d’un index, ou même d’un pouce humide: vouons-les ensemble aux dieux infernaux), ou parsemé de rousseurs comme beaucoup de romantiques, — tu peux t’en remettre sans risque à l’adresse manuelle d’un habile spécialiste; recommande-lui surtout de n’employer aucun de ces produits qui, en nettoyant le papier, risquent de le détruire ou, cela arrive, d’affaiblir à la longue le beau noir de l’encre d’imprimerie. Manque-t-il des feuillets, tu peux les faire refaire, soit à la main, soit par cliché typographique, après avoir photographié, je n’ose pas dire décalqué, dans un exemplaire complet, les parties qui manquent dans le tien. Tous les feuillets remis en état, tu feras assurer la liaison des cahiers si elle est trop lâche; si, ce qu’à Dieu ne plaise, les nerfs ou ficelles sont rompus, force sera de tout recoudre. Mais, comme je te l’ai dit, ces accidents ne sont pas de ceux qui se produisent le plus habituellement, et le corps d’ouvrage est moins souvent malade que la reliure. Maintenant, te voilà tranquille sur la santé de ce corps; donnons nos soins à la reliure elle-même.
C’est cette remise en état de la reliure qu’il ne faut pas entreprendre à la légère, ni confier à un artiste qui ne soit éprouvé. N’oublie pas, en effet, que tu dois surtout, comme je t’ai dit, consolider ton livre, en conservant de la reliure ancienne tout ce qui le mérite. J’ajouterai, en pensant à certains : autre chose est de réparer une reliure endommagée, la remettre en état, la rendre capable de durer par des travaux de renfort, travaux discrets et le moins possible apparents, — autre chose de la « restaurer >, dans le mauvais sens, je veux dire s’efforcer de refaire de l’ancien, pasticher des modèles, quelle que soit, d’ailleurs, l’adresse du praticien.
Donc bien des maux, nous l’avons vu, ont pu atteindre la reliure. Si elle est veuve de ses coiffes, que ses coins soient usés et que le carton voie le jour, cas fréquent, le remède est aisé. Les plats sont-ils frottés, éraflés, épidermes, — n’exige pas qu’on rende à la peau sa fleur. Le dos sera peut-être cassé, en partie arraché, la peau fendue aux charnières, les plats détachés. En recollant, en recousant, en insérant des contreforts sous les déchirures, on rendra à ton volume une honnête apparence et une solidité assurée.Par l’effet de la chaleur ou de l’humidité, les cartons se seront déformés, — on les changera, — la peau racornie ou distendue, défauts que l’on fera difficilement disparaître, si même on y arrive. Mille autres misères ont pu se produire, auxquelles il ne m’appartient pas de te dire en détail comment remédier : c’est l’affaire des gens de l’art, et je m’en tiens ici à la doctrine.N’oublie pas, cependant, que le travail pourra être fort délicat, la reliure fût-elle des plus simples. L’opérateur devra bien connaître les procédés et les matériaux en usage aux différentes époques de l’histoire du livre, pour ne commettre aucune faute de style. Te citerai-je l’exemple de l’étrange restauration d’un Racine, en maroquin aux armes de Louis XIV, que je possède ? Les fers du Grand Roi ayant été grattés à l’époque de la Révolution, le réparateur du temps de Napoléon coiffa bravement de la couronne impériale les fleurs de lis poussées à nouveau et attacha au collier du Saint-Esprit une belle croix de la Légion d’honneur… L’artiste aura soin, également, d’employer pour ses réparations des peaux anciennes, provenant de reliures sacrifiées, mieux assorties que des peaux modernes aux tons généralement passés des reliures à remettre en état. Evite de t’adresser à un c cordonnier », comme celui qui, sur une reliure en veau brun foncé, me plaqua une superbe pièce d’un cuir jaune vif, — on ne m’y reprendra pasMon ami, tu es un sage, tu sais qu’on ne doit pas tenir toutes maximes pour générales. Ton livre est en mauvais état : la plupart du temps, soigne-le comme je viens de te dire.Mais il est des cas extrêmes ; si le mal est trop grave ou si le volume ne mérite pas de grands frais, mieux vaut renoncer à un traitement aussi onéreux que difficile ; il te reste la ressource d’une reliure neuve. Si, au contraire, le volume a peu souffert et que des défauts extérieurs légers ne compromettent point sa vie, ni ne le déshonorent, pourquoi ne pas le laisser tel quel ? Je ne te conseillerai jamais de réparer à tout prix : il faut juger des espèces. Pour moi, j’aime mieux avoir ce bouquin que voici, dépourvu d’une coiffe, proprement enlevée, que muni d’une coiffe refaite…Quittons ces exceptions. — Voilà maintenant ton volume bien consolidé et rajusté ; il ne lui manque que quelques dorures. Tu voudras peut-être faire prolonger ce filet interrompu, compléter cette dentelle, graver même un fer pour ce motif d’angle… Je ne t’y engage pas trop. Mieux vaut, en beaucoup de cas, laisser voir franchement les parties réparées que de se livrer au plus habile camouflage. Répare discrètement, mais ne cherche pas à dissimuler ce que tu auras réparé. Je sais bien que beaucoup ne tolèrent pas de lacune dans le décor : leur œil en est offensé; il en est certains aussi dont les intentions ne sont pas tout à fait pures… Ne les imite pas. Pense non seulement à toi, mais à ton successeur. Au reste, sois prudent, sois même méfiant et informe-toi de ton prédécesseur, si l’on te propose l’acquisition d’un volume richement orné, trop parfaitement intact, — d’aspect.Je t’ai dit sommairement comment secourir tes livres malades; mais il te souvient que parfois une reliure ne peut pas être réparée ou ne le mérite pas ; ton volume, supposons-le infiniment précieux, ou seulement plein d’intérêt pour toi, t’est parvenu avec d’inutilisables morceaux de couverture : tu vas le faire relier à neuf ; de même, bien entendu, si tu l’as acheté, comme il arrive, entièrement décousu, « préparé pour la reliure ». En ce cas, comment l’habilleras-tu ? — Si tu veux être sûr de ne commettre aucune faute de goût, qu’il s’agisse d’un incunable¬, d’un classique des grands siècles, d’un romantique ou d’un moderne, adopte sans crainte le maroquin plein, et choisis-le rouge ou vert, de préférence, ou même lavallière ou citron, bien plutôt que bleu ou violet, ou d’une teinte incertaine et fragile. Ce maroquin, à moins qu’il ne revête un ouvrage moderne, ne t’avise pas trop de le décorer. La reliure janséniste, toujours belle dans sa simplicité lorsqu’elle est parfaitement exécutée, te paraît-elle un peu trop austère ? Tu peux l’orner, sobrement, de quelques filets dorés ou froids, de tes armes, si tu en as, ou de ton chiffre, sur les plats, sur le dos, et plutôt sur le dos que sur les plats. Aimes-tu le faste ? Je ne te défends pas de doubler cette reliure d’un maroquin de même ou d’autre couleur, et sur cette doublure tu as bien le droit de te montrer moins sévère et de placer quelque composition qui pourra être riche pourvu qu’elle soit de bon style. Mais le maroquin est cher… S’agit-il d’un ouvrage ancien, je veux dire antérieur à la Révolution, habille-le, si cela te plait, d’un beau vélin (ou parchemin), plein bien entendu et tout uni, ce qui serait peut-être le mieux, ou décoré avec une extrême discrétion : la fantaisie est peut-être encore moins tolérable avec le vélin qu’avec le maroquin. On a fait jadis, je le sais, d’admirables vélins dorés, que la patine du temps a rendus plus chauds, — Hérédia s’en est souvenu, — mais, à cause du fond clair, les dorures ne s’y voient pas toujours bien nettement ; un titre poussé à froid est certes plus lisible. Du reste, l’art difficile du vélin doré tend à se perdre, s’il n’est déjà perdu… Ton livre est-il d’époque romantique ou moderne, une demi-reliure, avec ou même sans coins, en maroquin ou en veau de bonne qualité conviendra très bien.
Si, pour un ouvrage moderne, tu adoptes une reliure pleine en maroquin ou en toute autre matière,—évite, quoique certains l’aient employée, de te servir de la peau de tes semblables, — et que tu veuilles soit la revêtir de mosaïque soit la dorer diversement, je t’en laisserai la liberté. Cependant, ne franchis pas les limites du goût : la reliure doit d’abord protéger le livre ; si de plus elle charme l’œil, tout est pour le mieux, — mais elle ne doit en aucun cas fixer l’attention de manière indiscrète, heurter le regard par des couleurs violentes ou mal assorties, ou par une de ces compositions nées dans des cervelles d’insensés, comme on en voit même chez des relieurs réputés, même en des vitrines d’expositions et de musées… Mais ne sortons pas du domaine des restaurations pour nous aventurer en celui de la reliure neuve.
Tu sais donc maintenant, mon ami, comment réparer tes livres, comment les relier de nouveau quand leurs anciennes couvertures sont irréparables. Laisse-moi te dire, je te prie, quand il ne les faut point relier ; cela n’est pas sortir de mon propos. Il y a deux cas, me semble-t-il. C’est d’abord quand un livre particulièrement ancien, rare ou précieux, t’est parvenu dans son état primitif de brochure, — en blanc, comme on disait; — et surtout non coupé. Si, par exemple, tu découvres dans cette condition (je te le souhaite) un elzévir comme Le Pastissier françois, ou un romantique comme Le Rouge et le Noir, édition originale, arrache-toi les veux plutôt que de couper et relier ton volume; — fais-lui faire un étui ou une boite, où tu l’introduiras revêtu, ne l’oublie point, d’une chemise. Certains, en ce cas, relient sur brochure; c’est moins grave que de relier à neuf, mais mieux vaut encore ne pas relier du tout. Du reste, ce livre, s’il est de simple curiosité, il y a bien des chances, j’ose le dire, pour que tu ne le lises jamais; ou si la fantaisie de le connaître te prend, tu en trouveras quelque exemplaire ordinaire; contient-il quelque grand texte, tu en auras plutôt dix éditions qu’une…
Tu possèdes peut-être encore les lambeaux irréparables d’un exemplaire unique, inestimable épave, — mettons (si elle existe l’Historique description du sauvage et solitaire pays de Médoc, de La Boétie, ou même un manuscrit de Molière, ou, si tu veux une authentique relique, les restes déchiquetés de ce Journal du père de Montaigne (reproduits, voilà quelques années, dans un grand illustré), — eh bien ! fais ce que je viens de te dire : conserve ce trésor tel quel, dans son étui ou dans sa boite, à l’abri de tous les dangers, mais je te défends de tenter la moindre réparation.Tu vas me dire maintenant que je ne t’ai point encore parlé du remboîtage (terme que ne citent pas les dictionnaires), et tu dois croire que je le condamne. En effet, je n’aime pas qu’on revête un corps d’ouvrage, fût-il dérelié ou mal relié, de la couverture d’un autre volume dépecé. Si habilement, d’ailleurs, que l’opération soit conduite, il est bien rare qu’elle ne se décèle par quelque détail : les dimensions ou le style des parties ne s’accordent point, ou bien le titre est faux, à moins qu’une pièce ne le masque ou que le dos ne soit muet. Ne remboîte donc pas, en principe, ou ne le fais que dans des conditions tout exceptionnelles (par exemple, pour habiller un album), et sans le dissimuler, car le remboîtage est une manière de fraude.Encore un mot. En réparant tes livres, pas plus qu’en les reliant, n’y ajoute, autant que possible, rien d’étranger : autographes, portraits, documents quelconques, fus-sent-ils les plus curieux du monde; ne truffe pas tes livres; un livre n’est pas un musée. Une note bibliographique, une remarque concernant l’exemplaire peuvent quelquefois trouver leur place dans le volume, oui; mais ces pièces qui se rapportent à l’ouvrage plus souvent de loin que de près, conserve-les à part, libres ou reliées.Mon ami, je ne t’ai point tout dit, mais je crois t’en avoir  dit assez. Tu auras d’autres difficultés que celles dont j’ai parlé; des problèmes délicats se poseront : entre plusieurs solutions, choisis celle que te conseillera le lion sens, elle sera en même temps de bon goût, — de goût.Pour finir notre entretien, tu ne me demandes si ces sages avis je les suis moi-même. Tu es, mon ami, un peu indiscret, mais je ne t’en veux pas; sache donc que je les suis… — euh ! — parfois !VALE. »JEHAN MARCHAND(Extrait du bulletin du Bibliophile de Guyenne 4‘eme trimestre 1939)

11 Commentaires

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  3. Certes, mais des sources bien établies sur les illustrés modernes, telles que cet article, restent peu courantes, merci beaucoup donc pour ce bon papier sur un de mes dadas ! Même si c'est effectivement très parcellaire.
    Je vais essayer de le compléter dans les semaines qui viennent.

    Merci à C., donc !

    B.

  4. Article certes intéressant mais limité à une toute petite partie de la production de SCHMIED, celle relativement méconnue publiée par "Les Editions du Bélier".
    On s'étonne donc de la dernière phrase de C. "mais il nous reste quatre livres….."
    Dieu merci il y en a beaucoup plus.
    Quant au deuxième anonyme ( mettez donc une signature pour qu'on puisse vous distinguer des autres anonymes ! ) merci de nous avoir renvoyé vers le très bon article de Javier Martin Santos qui avait d'ailleurs paru dans le Magazine du Bibliophile (N°110 janvier 2014) avec une réponse de Danuta Cichocka.
    L'essentiel dans tout cela est le résultat quelle que soit la part de l'un et de l'autre.

    Patrick C.

  5. la polémique sur Miklos n'est pas près de s'arrêter… mais ici on est tout de même assez loin des réalisations prestigieuses litigieuses.
    Au passage je ne félicite pas C. pour sa mise en page. Il aurait pu faire un effort 🙂

  6. Depuis les travaux de D. Cichocka sur Gustave Miklos, il me semble difficile de regarder d'un même oeil les travaux de François-Louis Schmied…
    Les livres restent fort beaux mais le doute s'insinue irrémédiablement !

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