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Par Barthélémy d’Arcole, Inspecteur des esthétiques bibliophiliques et des hérésies modernes auprès de la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
La Guilde m’a confié la réouverture d’un dossier ancien de ses archives, instruit une première fois en décembre 2008, et dont l’instruction initiale — je le dis sans malveillance pour mon prédécesseur — s’achevait sur trop de questions pour qu’un Inspecteur des esthétiques pût le classer en l’état. Il y est question d’un Vénitien, d’environ cent cinquante volumes, d’une erreur d’attribution qui dura deux siècles, et d’un mystère chronologique que nul n’a encore résolu.
Précisons d’emblée ce que Pierre Duodo ne fut pas : un relieur. Duodo (1554-1610) appartient à cette lignée singulière de bibliophiles qui, sans avoir jamais manié le fer ni le maroquin, ont donné leur nom à un style de reliure — Grolier avant lui en offre l’exemple canonique. Diplomate vénitien, ambassadeur de la Sérénissime auprès d’Henri IV, il fit relier à Paris environ cent cinquante volumes, dont cent trente-trois sont aujourd’hui identifiés, correspondant à quatre-vingt-dix ouvrages. C’est peu, au regard des grandes bibliothèques du temps. C’est immense, au regard de ce que ces volumes ont laissé dans l’histoire des esthétiques bibliophiliques.
Trois raisons à cela, que l’inspection examinera dans l’ordre : un système chromatique d’un rationalisme rare, un décor si caractéristique qu’il fit expression, et une erreur d’attribution qui égara les meilleurs esprits pendant deux cents ans.
Le premier trait relève moins du goût que de la méthode, et c’est précisément ce qui retient l’Inspecteur. Duodo assigna à chaque genre d’ouvrage une couleur de maroquin : le citron pour les sciences, principalement la médecine et la botanique ; le rouge pour la théologie, le droit, la philosophie et l’histoire ; le vert olive pour la littérature. La bibliothèque devenait ainsi lisible avant d’être lue — une classification par la peau, si l’on m’autorise l’image, où l’œil accomplit d’un regard ce que le catalogue exige en plusieurs pages.
On mesure mal, je crois, l’audace d’un tel système à la fin du XVIe siècle. La couleur du maroquin y relevait ordinairement du hasard des peaux ou du caprice du commanditaire ; Duodo en fit un instrument de classement. Les esthétiques bibliophiliques n’ont pas produit beaucoup d’idées aussi nettes.

Le décor dit « à la Duodo »
Le second trait est le décor, si particulier qu’il fournit à la langue bibliophilique l’expression « à la Duodo ». Qu’on me permette la description technique, car elle est ici l’essentiel : sur chaque plat, un semis régulier de quatorze ovales floraux, inscrit dans un cadre composé d’une bande de feuillages et de palmes, bordé d’un double filet doré. Chaque ovale est une couronne de branches de laurier enserrant une fleur — pivoine, pavot ou pensée selon les fers.
Au centre des plats, les emblèmes du commanditaire : sur le premier, dans un ovale légèrement plus grand, « une bande courbe chargée de trois fleurs de lys » ; sur le second, un pied de trois lys au naturel entouré de la devise familiale des Duodo, Expectata non eludet — ce qui est attendu ne se dérobera pas. Nous verrons que la devise, appliquée à cette bibliothèque, confine à l’ironie. Le dos reprend les mêmes fers ovales dans un encadrement de feuillage, encadrement qui disparaît lorsque le dos est trop étroit, comme sur l’un des volumes d’Esmerian.
Ajoutons un trait matériel qui a son importance : les cent trente-trois volumes identifiés sont tous de petit format, généralement in-12. Tout suggère une bibliothèque de voyage — la bibliothèque portative d’un diplomate en poste, conçue pour suivre son maître. Le décor n’est d’ailleurs pas sans parenté avec les fanfares de la même époque, et il fut copié au XIXe siècle, notamment par Thibaron-Joly : les esthétiques qui réussissent finissent toujours par être imitées.
Les volumes reparurent outre-Manche au tournant du XIXe siècle — les premières traces anglaises documentées datent des toutes premières années du siècle. On observe le même phénomène pour les Pillone : ces bibliothèques d’une grande cohérence, en particulier dans la reliure, résistent mieux que d’autres à la dispersion. Un libraire les acquit, puis les dispersa.
Et pendant deux siècles, on les attribua à Marguerite de Valois (1553-1615), première épouse d’Henri IV. L’erreur avait sa logique apparente : des fleurs de lys, Paris, le règne d’Henri IV — et, parmi les fleurs des ovales, une marguerite, que l’on voulut lire comme une signature. Il fallut attendre 1920 pour que Ludovic Bouland démontrât que la bande courbe aux trois fleurs de lys correspondait aux armes de Duodo : le diplomate s’était vu remettre, le 3 septembre 1597, un diplôme royal l’autorisant à introduire les armes de France dans les siennes. L’Inspecteur note au passage la leçon de méthode : deux cents ans d’attribution fautive, défaits par une seule pièce d’archive correctement lue.
Reste le problème que le diplôme de 1597 pose autant qu’il résout. Les reliures armoriées sont presque certainement postérieures au 3 septembre 1597 — or Duodo quitta Paris deux mois plus tard. Deux mois pour relier et dorer cent trente-trois volumes d’un décor aussi élaboré : l’hypothèse ne résiste guère à l’examen, à moins d’imaginer que les corps d’ouvrage fussent prêts et qu’il ne restât plus qu’à frapper les armes — ce qui est peu crédible.
Trois hypothèses s’offrent alors à l’instruction. Que les volumes lui aient été expédiés à Venise au fur et à mesure de l’atelier. Qu’il en ait pris possession lors de son passage suivant à Paris — six ans plus tard, ce qui suppose chez ce bibliophile méthodique une patience que sa méthode même rend improbable : on n’imagine pas un homme qui conçoit une bibliothèque chromatique, fait frapper ses reliures d’une dorure particulière et des armes de France, attendre six ans avant de tenir ses volumes. Ou enfin — conjecture que d’aucuns ont avancée, sans qu’aucune pièce ne la prouve — que Duodo ne rentra jamais en possession de sa bibliothèque, et qu’elle l’attendit en vain à Paris pendant deux cents ans, avant que les vicissitudes de l’histoire ne la conduisent de l’autre côté de la Manche. Expectata non eludet, disait la devise. L’histoire, parfois, a le sens de la formule.
L’atelier de la seconde Palmette
Dernière pièce du dossier : l’atelier. L’uniformité des fers et jusqu’à celle des coutures démontrent qu’un seul atelier eut la responsabilité de l’ensemble. On pensa longtemps aux Ève — c’était l’option de Raphaël Esmerian, qui penchait pour Clovis. Mais en 1979, Bernard Breslauer identifia sur deux volumes de Duodo un fer au vase appartenant à l’atelier que G.D. Hobson avait baptisé « Atelier de la seconde Palmette » dans ses Reliures à la fanfare — le plus prolifique des ateliers parisiens spécialisés dans la fanfare au tournant des XVIe et XVIIe siècles. C’est aujourd’hui l’attribution que retiennent les grands catalogues de vente. L’Inspection classe donc l’atelier identifié, quoique toujours anonyme — on connaît ses fers, non son nom — et laisse le dossier ouvert : les volumes de Duodo reparaissent régulièrement en salle, et chaque passage est une occasion de le rouvrir.
Références
L. Bouland, « Livres aux armes de Pierre Duodo, Vénitien et non pas de Marguerite de Valois », Bulletin du bibliophile, 1920, pp. 66-80.
G.D. Hobson, Les Reliures à la fanfare, 1935.
Cat. Sotheby’s, Bibliotheca Brookeriana, 2024.
GUILDE · BA/DUODO — Document classé : diffusion restreinte.
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Merci Barthélémy pour ce rappel sur les reliures à la Duodo et cette mise en contexte. Bien qu’un peu chargées à mon goût, elles demeurent incontournables pour les amateurs de reliures. Tous ces maroquins aux couleurs vives et au décor brillant devaient composer une magnifique bibliothèque !