Index des livres oubliés — Les Racines du Mal, par Charles Baudelaire

Par Alcide Raturon, bibliophile errant, voyageur du temps et des reliures, membre de la Guilde, en charge de l’index des livres oubliés

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’étais pas venu pour cela. Mon intention, ce jour-là, était bien plus prosaïque, presque mesquine : vérifier la teinte d’un maroquin dit La Vallière, comparer le fil d’une couture, examiner la finesse d’une garde moirée. De petites besognes techniques, de celles qui excitent le bibliophile comme un enquêteur temporel devant une empreinte suspecte, moi. Mes pas m’avaient mené, par le Pont-Neuf, jusqu’à la rue de la Monnaie, dans cet immeuble aux escaliers étroits, aux fenêtres donnant sur le Louvre, et où régnait, au deuxième étage, Pierre-Marcellin Lortic, maître relieur et tyran de son propre goût.

Je l’avais déjà aperçu, de loin, silhouette sèche, œil vif, moustache sévère, toisant l’amateur avec cette brusquerie qui décourageait les médiocres. On disait de lui qu’il avait refusé plus de volumes qu’il n’en avait reliés, tant il jugeait ses clients indignes de ses maroquins. Son atelier était un tribunal silencieux : on y passait sous le regard des peaux suspendues comme sous une enfilade de juges de cuir.

J’y pénétrai. L’odeur chaude du cuir chauffé et poli emplissait l’air, mêlée à celle, plus piquante, des colles et des vernis. Le frottement métallique des fers de dorure alternait avec le rythme sourd des marteaux sur les nerfs des cahiers. Des ouvriers, le dos voûté, cousaient avec une minutie de moines ; d’autres, à demi-cachés derrière des piles de peaux, vérifiaient le grain du maroquin ou l’ampleur d’un mors. Sur une table, des plats fraîchement dorés étincelaient comme des reliques. Sur une autre, des peaux fines, rubis, émeraude, outremer, attendaient leur destin.

Au mur, une pancarte ironique murmurait son avertissement : Défense d’entrer. Je souris : cette formule de Lortic était devenue presque un emblème. On disait qu’il la répétait à tout venant, et qu’il renvoyait sans ménagement les amateurs trop bavards ou les curieux mal renseignés. Ici, on ne discutait pas la reliure, on la subissait comme un dogme.

Je n’avais aucune intention de troubler les ouvriers. J’errais d’une pile à l’autre, observant le gaufrage d’un dos, le moiré d’un papier de garde, la netteté d’une couture. C’est alors que mon œil tomba sur une chemise cartonnée, grise, fatiguée, portant encore l’étiquette de l’atelier. Par curiosité, je l’ouvris. Elle contenait un cahier de feuillets non reliés, cousus à plat, oubliés là depuis des années.

Le papier, un vélin au grain serré, portait en filigrane la date des années 1855–1856. Je feuilletai, distrait d’abord, puis saisi : sur la première page, d’une encre encore vive, j’aperçus un titre :

Les Racines du mal.

Je crus d’abord à un canular, à quelque pastiche maladroit. Mais très vite, les vers, les ratures, l’accent même des images me retinrent : il s’agissait là de la matrice primitive, brute, des Fleurs du mal.

Je connaissais trop bien, comme vous tous, l’histoire tragique de ce recueil publié en 1857, aussitôt poursuivi en justice, condamné, mutilé de six poèmes. Mais ce que j’avais sous les yeux n’était pas une édition, ni même une ébauche connue : c’était une coulée de lave poétique, une matière sombre et informe, où les poèmes déjà célèbres se dressaient dans des versions plus crues, plus barbares, et où d’autres, inédits, semblaient avoir été abandonnés là comme trop dangereux, trop licencieux pour franchir les barrières de l’imprimé.

Je tournai les feuillets. Les mots vibraient d’une énergie primitive, moins polie que celle des Fleurs, mais d’une intensité troublante. Et soudain, je tombai sur deux pièces entières, inconnues, qui avaient la violence de révélations. Je les lus, la gorge serrée, et je les transcris ici.

Succube

Sous la dalle tu rampes…

Chevelure sourde glissant parmi les os,

s’attachant aux cercueils,

tes bras – nœuds d’amour, serpents de discorde –

serrent les morts éteints dans l’oubli des deuils.

La fleur s’élève, blanche, au matin qui l’ignore ;

elle respire au vent son encens ingénu…

Mais toi, dans le limon, tu suces et dévores

de ton baiser secret le calice ingénu.

Succube, maîtresse, amante corruptrice,

tu donnes aux lys blancs leur candeur mensongère,

aux roses leur sang frais, aux vierges le supplice.

Et tout ce qui s’exhale en grâce passagère

monte, parfum trompeur, de ton lit de supplice,

comme un rire infernal revêtu de lumière.

L’Amante

Dans la glaise couchée, corps nu, reins offerts,

tes cuisses s’alourdissaient au lit moite des vers ;

tes seins gonflés de fange, ardentes outres viles,

palpitaient sous l’étreinte obscure des racines.

La vase, haletante, embrassait tes genoux,

léchait ton ventre ouvert de ses baisers jaloux ;

tes lèvres s’entrouvraient — ivresse souillée, tendre —

et ton râle noyé montait des fleurs en cendres.

Ô boue, ma courtisane, amante sans pudeur,

c’est ton spasme souterrain qui nourrit la splendeur :

lys vierge au ciel trompeur, rose au parfum de vice.

Ces vers n’étaient pas seulement scandaleux : ils touchaient à l’archéologie même de la fleur. Là où Les Fleurs du mal exposaient une corolle immaculée, perverse dans sa beauté, Les Racines du mal montraient la souche, la racine, la glaise, l’enfouissement, l’orgie souterraine qui nourrit la grâce. Tout était ramené au sol, à la boue, au cadavre. La fleur n’était plus que l’apparence mensongère d’un spasme impur.

Je refermai les feuillets avec un frisson. J’avais la certitude de toucher un avant-livre, une genèse impubliable. Et soudain, mille questions me traversèrent :

Pourquoi ces pages étaient-elles restées là, dans une chemise d’atelier ? Était-ce une commande interrompue, un projet de reliure jamais payé, un caprice de poète ? Peut-être Baudelaire, toujours soucieux de présentation, avait-il confié ces brouillons à Lortic pour les voir cousus, habillés de maroquin, afin d’en offrir un exemplaire unique à quelque complice ? Mais la dépense effrayait souvent le poète. Ou bien Lortic, comprenant la violence des textes, avait-il choisi de ne pas livrer l’ouvrage, préférant le laisser dormir dans ses cartons, comme on enferme un poison ?

On connaît le tempérament intransigeant de Lortic : il ne souffrait pas la médiocrité. Il jugeait, tranchait, refusait. Il avait ce pouvoir étrange des relieurs parisiens du XIXᵉ siècle, plus que des artisans : de véritables arbitres du goût, des gardiens de seuils. Ce n’étaient pas seulement des mains, mais des consciences. Et ce fut peut-être son jugement silencieux qui condamna Les Racines du mal à l’oubli, sauvant ainsi l’humanité d’un excès de noirceur — ou la privant d’un éclat supplémentaire.

Je restai longtemps à feuilleter. Ces poèmes me donnaient l’impression de respirer l’haleine même de la terre : sueur, sperme, pus et encens mêlés. Ce qui allait fleurir deux ans plus tard n’était que la partie visible de cette fermentation. Les racines du mal, en vérité, nourrissaient toute l’esthétique de Baudelaire.

Je sortis enfin dans la lumière de la rue de la Monnaie, suffocant. Le Pont-Neuf grondait de sa rumeur. Des omnibus cahotaient, des cochers juraient, des passants pressés allaient vers le Louvre. Je tenais entre mes mains, en pensée, ce volume fantôme, ce livre avant le livre, dont l’existence même demeurera douteuse. Mais peu importe. L’Index des livres oubliés n’a pas pour mission de trancher. Son rôle est d’enregistrer les ombres comme les certitudes, les murmures comme les monuments.

Aujourd’hui, je vous livre donc ce titre qui n’a jamais franchi le seuil de la reliure, mais qui hante encore, je le crois, l’atelier de Lortic : Les Racines du mal.

Et tandis que je m’éloignais, je me demandais ce que réclamait en silence ce manuscrit, tapi dans sa chemise poussiéreuse : un lecteur, un juge, ou un bourreau ?

— Alcide Raturon, Bibliophile errant.

Cote : RL/1856/Lortic/Carton VII

PS: Qu’il soit bien entendu, enfin, que ces vers prétendument retrouvés ne doivent rien à quelque génie maudit du XIXᵉ siècle, mais tout à la plume hésitante d’un poète sans talent — votre très dévoué serviteur. Hugues

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