Par Gabriel Varennes, courtier, chroniqueur moral et témoin oblique des Élégances Parallèles.
Amis bibliophiles, bonjour.
Je n’ai jamais cru aux légendes, sauf lorsqu’elles s’attachent à des objets. Les hommes mentent par nature ou par faiblesse ; les livres, eux, mentent par nécessité. Quant aux reliures, lorsqu’elles sont bien faites, elles finissent toujours par parler. Celle-ci me fut rapportée par Lucas Corso un soir d’hiver, à Paris, dans un bar étroit dont les banquettes de cuir portaient encore l’odeur rassurante des bibliothèques closes. Il revenait de Genève, fatigué, plus silencieux que de coutume. Deux volumes, me dit-il. Reliés dans la peau du même animal. Une possession double, indissociable. Celui qui réunit les deux commande un secret. Un meurtre avait scellé cette réunion. Le reste, comme souvent, relevait de la rivalité, de la manipulation, et de ce que les bibliophiles appellent avec pudeur la passion.
Corso n’était pas homme à se laisser séduire par le folklore de salle des ventes. Il se méfiait des mythes trop bien huilés, des légendes conçues pour justifier après coup la cupidité ou l’échec. Pourtant, cette affaire l’avait retenu. Non pour sa violence — il en avait vu d’autres — mais pour la précision de son mécanisme. Rien n’y était accidentel. Tout semblait avoir été pensé à l’avance, depuis le geste ancien jusqu’à ses répliques modernes. Deux volumes jumeaux, séparés dès l’origine, condamnés à s’attirer l’un l’autre comme deux pôles d’une même faute.
Tout avait commencé par une rumeur circulant à bas bruit dans les cercles les plus feutrés : un traité anonyme imprimé à Paris vers 1540, sans importance apparente, existait en deux exemplaires strictement identiques, à ceci près que leurs reliures ne se contentaient pas de se ressembler. Non pas deux reliures semblables, mais deux peaux issues du même animal, préparées ensemble, tannées ensemble, confiées au même atelier, puis séparées avec soin. Une pratique absurde, coûteuse, inutile — donc parfaitement crédible. La légende ajoutait que le commanditaire avait exigé cette gémellité non pour l’ornement, mais pour séparer ce qui ne devait jamais être saisi d’un seul geste.

Corso sourit toujours lorsqu’il évoque les pactes. Il sait que les bibliophiles préfèrent les récits aux preuves, et qu’un objet gagne en valeur dès lors qu’on lui prête une intention cachée. Pourtant, il avait vu les volumes. À Genève, chez un collectionneur discret, trop discret pour être honnête. Le premier reposait dans un maroquin sombre, presque noir, sans décor ostentatoire, à peine une roulette muette sur les mors. Un livre sage, presque terne. Le second manquait. Le propriétaire parlait d’un prêt ancien, d’un différend mal résolu, d’une vente ajournée. Il mentait mal. Trop de prudence trahit toujours une connaissance.
Quelques semaines plus tard, le second volume reparut à Paris, proposé en cercle fermé. Reliure jumelle, mêmes coutures, mêmes cicatrices naturelles dans le grain du cuir. Il ne s’agissait pas d’une imitation, mais d’une continuité matérielle. Corso comprit alors que la légende n’était pas née après coup : elle avait été conçue pour provoquer ce moment précis. La réunion ne pouvait se faire sans affrontement.
Le meurtre survint avant la vente. Un bibliophile de second rang, mais d’une ambition féroce, fut retrouvé mort dans son appartement. Aucun signe d’effraction. Rien de volé, sinon le volume conservé dans une vitrine discrète. Sur la table, détail que la police jugea anodin, Corso remarqua un fragment de cuir, soigneusement découpé. Un geste inutile, presque cérémoniel. Une signature muette.
Je lui demandai ce qu’il avait ressenti à cet instant. Il répondit qu’il n’y avait rien de plus dangereux qu’un bibliophile persuadé de détenir un savoir réservé. Les livres n’enseignent pas seulement : ils hiérarchisent. Celui qui croit posséder la clé accepte mal de la partager.
L’enquête le mena de Genève à Paris, puis à Bâle, dans les archives d’un ancien atelier de reliure disparu. Il y trouva la trace d’une commande singulière : deux peaux issues d’un même veau, traitées sans séparation, marquées d’un signe discret au revers. Non un symbole mystique, mais un code d’atelier indiquant une reliure destinée à ne jamais être reproduite. Un ouvrage conçu pour ne pas faire école.
C’est alors que Corso comprit que le secret n’était pas dans le texte, mais dans la matérialité même de l’objet. Pris séparément, chaque volume demeurait irréprochable : deux traités latins de convention, sans adresse, sans privilège, parfaitement défendables devant un censeur. Réunis, ils livraient autre chose.
Lorsqu’il parvint à les confronter, ce ne fut ni par curiosité érudite ni par goût du spectaculaire. Ce fut par nécessité. Corso avait compris que l’affaire ne concernait plus seulement un meurtre récent, mais un crime ancien, prolongé sur plusieurs siècles : la traque des imprimeurs réformés à Paris, et l’effacement méthodique de leurs réseaux.
Il procéda lentement. Page contre page. Cahier contre cahier. Là où un lecteur ordinaire n’aurait vu que des variantes insignifiantes — césures déplacées, lettrines erratiques, paginations hésitantes — apparaissait, par recoupement, une structure. Les livres ne contenaient pas un texte caché, mais une liste fragmentée.
La réunion matérielle des deux volumes faisait surgir des noms. Imprimeurs clandestins, compositeurs, libraires-relais. Des identités dissimulées sous des latinismes transparents, des toponymes tronqués, des signatures typographiques. Pris isolément, rien n’était probant. Ensemble, tout devenait lisible.
Il comprit alors. Le commanditaire n’avait pas cherché à transmettre une doctrine. Il avait voulu sauver des hommes.
À Paris, vers 1540, l’imprimeur réformé n’était pas seulement un dissident. Il était une cible. La Sorbonne, le Parlement, la police du livre traquaient les ateliers, saisissaient les presses, forçaient les aveux. Un nom découvert entraînait une chaîne d’arrestations. Il fallait donc inventer une forme de mémoire qui ne pût jamais être saisie d’un seul geste.
Les reliures jumelées répondaient à cette logique. La même peau, travaillée ensemble, garantissait l’authenticité entre initiés. La séparation empêchait toute preuve complète. En cas de perquisition, un seul volume ne dénonçait personne. Deux volumes réunis, en revanche, rendaient lisible ce qui avait été conçu pour rester diffus.
Ce que Corso tenait entre ses mains n’était pas un mode d’emploi. C’était une clé rétrospective. La preuve que certains livres anciens, conservés aujourd’hui dans des fonds respectables, avaient été produits par des ateliers clandestins, avec la complicité silencieuse de libraires officiellement catholiques. Une archive dormante, conçue pour survivre à la perquisition, à la torture, au feu.
Le meurtre contemporain prenait alors tout son sens. Quelqu’un avait compris que la réunion des deux livres faisait surgir des identités — et que ces identités, même vieilles de quatre siècles, pouvaient encore contaminer des provenances, fissurer des légitimités, salir des héritages.
Corso transmit ses conclusions sous une forme volontairement incomplète. Il ne nia rien. Il choisit seulement de taire l’essentiel. Les volumes furent séparés à nouveau, confiés à deux institutions distinctes, classés sous des cotes neutres.
À Paris, le premier entra en réserve sous la mention Rés. Théol. XVIᵉ s., in-8°, 2147 ; à Genève, le second dormit sous la cote Ms. lat. 1123, noyée parmi des traités sans histoire apparente.
Aucun rapport officiel ne mentionna ce que leur réunion permettait de lire.
Je lui demandai, plus tard, s’il pensait avoir falsifié l’histoire. Il répondit qu’il avait simplement respecté l’intention des imprimeurs qui avaient conçu ces livres : permettre à des hommes de survivre — puis, des siècles plus tard, permettre au silence de durer.
Depuis, chaque fois que je vois deux reliures trop semblables pour être fortuites, je me souviens que certains livres n’ont pas été faits pour être compris. Ils ont été faits pour être refermés, au bon moment.
Archives de la Guilde des Bibliopolicés
Cabinet des Élégances Parallèles
Cote interne : GB-CEP-GEN-1540-RJ-01
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