Veau ou maroquin? La hiérarchisation des exemplaires selon M. Christian Galantaris

Amis Bibliophiles bonjour,

Ca se chamaille, d’un côté les « jansénistes » adeptes des reliures les plus simples, qui mettent en avant leur ascétisme, de l’autre les amateurs de belles reliures, ce qui ne veut pas dire qu’elles emballent des textes médiocres…
« Cet exemplaire disponible chez un ami libraire n’est il pas plus désirable que le mien? Et si j’améliorais? ». « Que vaut-il mieux, un vélin d’époque ou un veau d’époque? », « Janséniste ou décoré, quel maroquin est le plus recherché? », etc. 

Autant de questions que tout bibliophile se pose un jour, même s’il sait bien au fond de lui que la valeur d’un exemplaire à ses yeux ne dépend pas seulement de sa condition… mais aussi par exemple, de la personne qui vous l’a offert, de l’endroit où vous l’avez acquis, dans quelles conditions, à quel moment de votre vie, de son coût, réel ou symbolique, etc.
Pour aider les bibliophiles à y voir plus clair sur la qualité (et non la valeur que chacun accorde, par opposition à la valeur économique), M. Christian Galantaris présente dans son inestimable Manuel de Bibliophilie (Editions des Cendres) une classification des exemplaires, « du moins attractif (1) au plus excitant (8) ».
« 1. Reliure moderne, marges courtes, papier bruni ou obscurci par des rousseurs ou – au contraire – outrancièrement lavé ou trop blanc.2. Reliure moderne, marges moyennes (rarement grandes, car la reliure moderne présuppose une ou deux reliures antérieures, chaque reliure imposant un nouveau rognage des marges).
3. Reliure ancienne de basane (dos lisse ou à nerfs, sans décor ou discrètement orné).4. Reliure ancienne de vélin ivoire souple ou à plats rigides (montés sur carton). Cette condition, plaisante mais modeste sans aucun décor, prend un attrait et une plus value particulière s’il s’y ajoute une ornementation dorée sur les plats.5. Reliure en veau ancien (brun, marbré, raciné, blond, etc.) à tranches nues, marbrées, quelquefois dorées avec dentelles intérieure (autant de signes d’une reliure soignée et de qualité). S’il y a une petite dentelle ou des armes sur les plats, la valeur augmente notablement.6. Reliure ancienne en maroquin (janséniste ou avec trois filets dorés en encadrement sur les plats, dos orné, tranches dorées et dentelle intérieure, etc.).7. Reliure ancienne en maroquin (à dentelle, aux armes, avec super ex-libris attestant une origine célèbre).8. Reliure ancienne mosaïquée, qui se rencontre sur les almanachs ou les livres de piété, mais qui est pratiquement introuvable sur un texte d’une autre nature, à tel point que, si l’intérêt du texte est à la hauteur d’une telle reliure, il y a tout aussitôt lieu de suspecter quelque opération de remboîtage ».Bien sûr, tous les cas ne sont pas envisagés (ainsi les reliures rétrospectives du 19ème signées de grands relieurs, ou les vulgaires basanes d’époque signées par un auteur ou amateur célèbre, etc.), mais il n’est pas non plus interdit aux bibliophiles de faire preuve d’un peu de jugeotte.
Merci M. Galantaris, la lecture de votre Manuel devrait être obligatoire dans toutes les bonnes écoles primaires.
H

La lettre du bibliophile

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Lettre d’un candidat ou l’entrée à Bibliopolis, ou l’histoire de la bibliophilie en une centaine de vers par A. Girard.

Lettre d'un candidat ou l'entrée à Bibliopolis, ou l'histoire de la bibliophilie en une centaine de vers par A. Girard.

Amis Bibliophiles bonjour,

Comment écrire l’histoire de la bibliophilie en une centaine de vers? Voici la lettre d’entrée d’un candidat à l’entrée à Bibliopolis, celle d’A. Girard. J’ai réalisé que ce texte n’était pas disponible sur internet, le voici.



Lettre d’un candidat ou l’entrée à Bibliopolis

L’aurore bien des fois a de ses doigts rosés
Rouvert ses portes d’or dans les cieux embrasés,
Depuis que je languis, moi, devant cette porte,
Porte de bronze, aux clous de fer, épaisse et forte.

Là, demeure un mortel très expert, dont les mains
Voluptueusement palpent les parchemins.
Son nom est Pailletos.
                                      Il règne dans l’enceinte
De Bibliopolis et garde l’arche sainte.
Le Maître a près de lui des compagnons choisis.
Moi, qui depuis des mois et mois veille ici,
J’attends que mes accents l’émeuvent, qu’il découvre
Mon mérite, m’accueille à ses côtés, et m’ouvre
La porte de son temple aux profanes fermé!
Que faire?
                 J’ai – l’esprit de désirs consumé – 
Consulté l’autre jour la sybille delphique;
Et la sybille, dans un accès horrifique,
M’a répondu par cet oracle souverain:
« La clef d’or ouvrira cette porte d’airain. »
Mon esprit flotte, esquif en proie au dur tangage;
« La clef d’or?… »
                      Si c’était la clef d’or du langage!

INVOCATION

O muse au beau front lauré,
Qui charmes le bois sacré
De l’Hélicon, et qui joues
Du luth d’or divinement,
Au point qu’un trouble charmant 
Pâlit et rougit les joues
De qui t’écoute un moment;

O Muse, accours, viens à moi,
Fais plus touchant ton émoi,
Et prête-moi l’harmonie
Qui pénètre dans les coeurs,
Et fait taire les moqueurs;
Oui, prête-moi ton génie
Pour que j’entre ici vainqueur.


LA MUSE

Me voici. Je descends du sublime empyrée
Et veux bien te prêter cette lyre dorée
             Qui charme les lions
Et construit les remparts de la ville rêver,
             Et dont se sert Orphée,
             Et dont use Amphion.

Mortel épris des vieux vélins et des des grimoires,
Où des temps disparus revivent les mémoires,
             Chante, on t’accueillera.
Chant, et, ravi des sons que la muse t’inspire
             Non sans un doux sourire,
             Pailletos t’ouvrira.

Chante les noms aimés des artistes du Livre,
In-quarto, manuscrits aux lourds fermoirs de cuivre,
              Cuirs roux gaufrés de lis,
Missels jadis gravés avec un art suprême,
              Chante la gloire même
              De Bibliopolis.

GIRARDOS

Eh bien! je chanterai, puisque l’on m’y convie,
Ceux-là qui, confiant aux signes leur esprit,
Firent le Livre, doux passe-temps de la vie
Où pour l’éternité brille le Verbe écrit.

Moines au front rasé, penchés dans vos cellules
Sur le parchemin blanc, ô bons bénédictins,
Je vous vois composant de nobles majuscules,
Avec la plume d’oie, aux horaires latins.

La lettrine en couleurs est compliquée et large;
Dessinée au trait rouge, elle éclate dans l’or
Et semble, débordant, superbe, sur la marge
Une fleur oubliée et toute fraîche encor.

Et voici Jean Fouquet, oeuvrant le livre d’Heures
Du contrôleur royal Etienne Chevalier,
Peignant Agnès Sorel qu’un léger voile effleure,
Charles VII et René, piétons et cavaliers.

Puis, voici Bourdichon pour Anne de Bretagne,
Figurant tour à tour de son subtil pinceau
La fleur, le fruit qui sur le rameau l’accompagne,
Et Jésus et les saints, et l’insecte et l’oiseau.

Memling, Van Eyck, d’un trait sûr, d’une touche vive
Immortalisent l’art flamand sur le vélin.
Puis des Italiens la Renaissance arrive
Et de l’enluminure apporte le déclin.

L’on taille dans le bois de menus caractères,
On les presse, enduits d’encre, à plat sur le papier,
C’est la xylographie. Enfin, sortant de terre,
L’Imprimerie avec Gutenberg va briller.

Pour envahir le monde, elle est née à Mayence.
Wolgemuth, Schongauer, vieux maîtres allemand,
Albert Dürer, au fin buron plein de vaillance,
Par elle ont reproduit leurs caprices charmants.

Venise à ce moment rayonne sur le monde,
Manuce fait régner son ancre et son Dauphin.
Après Vostre et Vérard, chez nous le livre abonde;
Dans Paris est Estienne et dans Anvers Plantin.

Au gothique pointu succède l’italique,
Les Elzevier à Leyde impriment Cicéron,
Cependant que Callot, au crayon satirique,
Précède Abraham Bosse au trait moelleux et rond.

La Régence caresse un livre maniable,
Où la vignette est due au délicat Watteau;
Cochin le fils y montre un talent agréable,
Boucher sait y graver des nymphes sans manteau.

Eisen ajoute encore aux vers de La Fontaine,
Moreau le jeune illustre et Molière et Rousseau,
Donne entre tous au livre une gloire certaine,
Et d’un siècle galant y met l’éternel sceau.

Dirai-je les Didot? La gloire du Racine?
Deveria gravant des fronts mystérieux!
Borel et les sujets macabres qu’il dessine,
Et Prudon révélant Chloé nue à nos yeux;

Meissonier façonnant des clichés impeccables,
Et Traviès et Daumier amusant le Journal,
Gavarni, caricaturiste infatigable,
Et Granville voyant l’homme dans l’animal;

Et Doré, ce Michel-Ange de la vignette,
Et l’éditeur Curmer? Et ceux-là, moins connus,
Dont le nom se déchiffre aux pages qu’on feuillette,
Dont les talents divers jusqu’à nous sont venus?

Non, je me dois encore aux belles reliures:
Soit que l’ivoire y soit patiemment taillé,
Ou que la perle y brille au milieu des dorures
Et de la riche étoffe et du cuir travaillé.

Voici les coins ferrés des évangéliaires
Vêtus de soie ou de velours ou de damas;
Les psautiers de drap d’or, livres nobiliaires
De diverse épaisseur et de divers formats.

Grolier avec amour couvre le dos des livres
De rinceaux somptueux; il décore les plats
De fleurons azurés. Le Gascon va le suivre
Et combine à son tour d’élégants entrelacs.

Et nos contemporains, quelle illustre phalange!
Trautz, Padeloup, Cuzin et Marius Michel,
Et Derome… Chacun dans mes rythmes se range,
Gruel, Lortic… Chacun répond à mon appel.

Beraldi plein d’humour, Brunet, Brivois, Uzanne
Chevauchant la chimère en vol vers l’idéal.
Leloir peignant Manon, suave courtisane,
Grasset campant les fils Aymon sur leur cheval.

Avril, Delors, Rudaux, pleins de charme et de grâce.
Rochegrosse les yeux éblouis d’Orient;
Adam, Merson fixant le passé qu’il embrasse,
Et Flammeng, et Toudouze, et Beaumont, et Le Blant.

L’inimitable Rops peint la femme charnelle,
La prêtresse d’Eros. Le crayon de  Forain
Apporte à la satire une forme nouvelle;
Vidal voit d’un autre oeil l’amour contemporain.

Bons graveurs, imprégnant vos cuivres de votre âme,
Boisson, Bida, Boilvin, Champollion, Jacquet,
Gaujean, Lalauze, tous, la gloire vous réclame.
Puis vous dont la vitrine a des trésors, Conquet,

Aimable et souriant, Ferroud, homme olympique;
Boussos, que les badaus lorgnent au boulevard;
Jouaust trop abondant, Mame l’évangélique,
Et trop vite partis!… Vous Launette et Testard!!!

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Et Girardos ému devant la maison close
De Pailletos chantait. Et le nuage rose,
Et l’arbre vert debout sur le chemin, l’oiseau
Qui s’enfuit, et le vent qui courbe le roseau,
Le nid qui chante et l’eau des ruisseaux qui murmurent,
Tout l’écoutait.

                         Alors les huis de fer s’émurent,
Et l’on vit comme un père au-devant de son fils
Apparaître le Chef de Bibliopolis.


Albert Girard.

Les images sont tirées de l’exemplaire n°73 de l’édition originale et unique, imprimée pour Girard en 1896 par Chamerot et Renouard, avec les compositions de Paul Avril. Exemplaire de De Claye, relié par Carayon, avec envoi de l’auteur.


4 Commentaires

  1. Merci, Hugues, d'avoir posté à nouveau ce bel article qui suscite bien des réflexions. On peu évidemment discuter tel ou tel choix de M. Galantaris, mais son 'palmarès' est plutôt convaincant. Je rêve de posséder un jour un Montaigne ou un autre grand auteur en maroquin d'époque mosaïqué !!… Mais ne rêvons pas trop. Un maroquin, un vélin doré suffirait à mes attentes.
    Plus difficile de comparer des reliures d'époques différentes… Personnellement, je préférerais un très beau maroquin doublé XIXe (Lortic, etc.) recouvrant un bel ouvrage qu'un exemplaire ancien en peau modeste. J'aime beaucoup le vélin ancien, tout simple, mais n'a-t-on pas connu depuis quelques décennies une sorte de mode qui consiste à valoriser toujours la reliure ancienne (même très vilaine) aux dépens des belles reliures modernes ?

  2. on a l'impression, tout de même, que cet ordre n'est plus forcément d'actualité ; notamment il ne mentionne même pas les brochés ; et les vélins, mêmes non dorés, semblent avoir une cote assez importante… mode ou pas ?

  3. Merci H. pour ce salutaire rappel méthodologique !

    Cette typologie n'empêche personne d'avoir ses marottes (moi ce sont les demi-maroquins à coins soignés des 19 et 20e, sur de minces plaquettes ou E.O. !).

    Même si, avec le temps, à force d'en "toucher" (c'est de la peau après tout), je deviens sensible aux beaux maroquins 18e et aux vélins dorés (quand j'en croise) !

    A chacun sa bibliopégimanie 😉

    B.

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