Un voyage imaginaire, cannibale, utopique: Naufrage et avantures de M. Pierre Viaud, capitaine de navire

Amis Bibliophiles bonjour,
Les plaisirs de la bibliophilie sont nombreux, au point que l’on peut parfois oublier le premier plaisir que peut procurer un livre, celui de la lecture. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai lu chacun des livres de ma bibliothèque, non, je vous renvoie d’ailleurs aux réponses d’Umnberto Eco quand on lui pose la fameuse question « mais vous les avez tous lus? » (in La Nouvelle Revue des Livres Anciens, n°2, 2009), mais il est vrai que lire une nouvelle acquisition est toujours un très beau moment.Je viens ainsi de terminer Naufrage et avantures de M. Pierre Viaud, Natif de Bordeaux, capitaine de navire, à Neuchatel, aux dépends de la société typographique, 1770. Le moins que l’on puisse dire est que le voyage de retour en France de M. Viaud n’a pas été de tout repos. En effet, avant de rentrer en France, il décida de participer à un court voyage commercial de la Caye Saint-Louis vers la Louisianne, sur le brigantin Le Tigre, commandant La Couture, avec 16 autres passagers, dont son esclave noir, mais aussi l’épouse et le fils de La Couture.
Presque aussitôt pris dans une temptête le Tigre s’échoue sur les brisants de l’île du Chien et ce n’est qu’après quelques péripéties que l’équipage finît par atteindre la plage. Malgré les efforts héroïques de Viaud pour récupérer quelques armes et du biscuit dans l’épave, les survivants ont des difficultés à survivre sur l’îlot quasi désertique. C’est donc avec joie qu’ils voient accoster une pirogue transportant un « sauvage » et sa famille. Celui-ci propose d’emmener La Couture, sa femme, son fils, Viaud, son escalve et un autre homme au fort Saint-Marc, qui est selon lui tout proche. Las la navigation sur la pirogue dure quelques jours et un matin le sauvage abandonne les rescapés sur un nouvel îlot après les avoir délestés de leurs dernières possessions.
Nos six infortunés ne survivent plus désormais qu’en mangeant des huitres, jusqu’à ce que la découverte d’une pierre à fusil ne finisse par leur permettre d’améliorer un peu leur ordinaire. Les quatre hommes élaborent un radeau, mais celui-ci sombre et seul Viaud parvient à rejoindre Mme Couture et son fils de quinze ans, qui étaient restés avec l’esclave noir. Rapidement, l’état de l’adolescent se détériore et les deux adultes l’abandonnent (première invraisemblance?). Viaud, son esclave et Mme La Couture s’enfonce alors dans la « jungle » où les dangers sont nombreux: lions, tigres (sic), et la faim bien sûr qui menace gravement leur santé.
Il n’y a qu’une solution vous l’aurez compris et Viaud doit finalement s’y résoudre avec l’assentiment muet de Mme La Couture: il assome son esclave et ensemble ils le vident de son sang puis mangent immédiatement sa tête (deuxième invraisemblance?), avant de le boucaner et de se constituer une réserve de viande séchée qu’ils consommeront ensuite tout au long de leur trajet.
Viaud nous fait bien part de son dégoût, mais nous confie également que c’est l’assentiment de Mme La Couture qui le conforte dans le bien fondé de leur action… La survie de deux bons chrétiens passe par là, et plusieurs fois, on sent une vraie communion autour de la viande maudite entre les deux anthropophages par nécessité.
Après avoir allumé des feux de forêt pour se préserver des bêtes féroces, perdu puis retrouvé la pierre à feu dans la jungle (et de nuit, s’il vous plaît), nos deux survivants à bout de forces finissent par entendre des voix familières, celles d’une patrouille anglaise à la recherche de naufragés… C’est le salut. Ils sont recueillis, soignés et l’équipage décide de les conduire à Saint Marc des Appalaches. Bon chrétien toujours, Viaud demande une dernière faveur à l’officier anglais: retrouver la dépouille du fils La Couture pour lui offrir une sépulture décente. On finît par retrouver le lieu où une semaine auparavant l’infortuné adolescent fût abandonné. Son corps hélas est toujours au même endroit, face contre terre et sent déjà la charogne… Mais il bouge encore! Il est vivant! Dieu soit loué…. Tout notre beau monde arrive au fort, se remet lentement et Viaud peut enfin revenir en France et nous conter ses malheurs. Vous l’avez compris, entre le 19 avril et 7 mai, date à laquelle un offcier anglais lui porte enfin secours, M. Viaud aura vécu de bien difficiles moments. La lecture est passionnante et elle aura d’ailleurs passionné les lecteurs de l’époque.
Publiée une première fois en 1768 sous le titre « Effets des passions, ou Mémoires de M. de Floricourt » (Londres et Paris), les références anthropophagiques font scandale auprès des lecteurs, sans parler du mythe du bon sauvage qui est là sérieusement écorné. Le texte sera republié en 1770 puis de nombreuses autres fois sous le titre Naufrage et avantures….
Oui mais voilà, Pierre Viaud a-t-il seulement existé? En effet, selon Barbier, le texte est en fait de Dubois-Fontanelle et le voyage serait en fait purement imaginaire.
Joseph-Gaspard Dubois-Fontanelle, né le 27 octobre 1727 à Grenoble où il est mort le 15 février 1812, est un journaliste, homme de lettres, auteur dramatique et traducteur français. Venu à Paris où il trouve un protecteur en la personne de son compatriote l’abbé de Mably, il collabore à L’Année littéraire, à la Gazette des Deux-Ponts, à la Gazette de France et au service politique du Mercure de France. En 1762 et 1763, il donne au Théâtre-Français deux comédies qui n’ont aucun succès. Il publie alors des ouvrages de commande : contes, traductions, opuscules philosophiques. Son nom sort de l’obscurité lorsqu’une autre de ses pièces, Éricie, ou la Vestale, tombe sous les ciseaux de la censure. Imprimée clandestinement, la pièce est représentée à Lyon en 1768, avec pour résultat la condamnation de trois malheureux colporteurs aux galères. Sa dernière pièce, Loredan, tombe lors de sa première représentation à la Comédie-Française en 1776.
Lorsque survient la Révolution, Dubois-Fontanelle s’en retourne prudemment dans sa ville natale, où il devient professeur de belles-lettres à l’école centrale de l’Isère à partir de 1796, puis professeur d’histoire à l’Académie de Grenoble à partir de 1804.
Bref… les merveilleuses avantures de M. Viaud sont imaginaires et comme le souligne Christian Angelet dans son Recueil de préfaces de romans du XVIIIe siècle: 1751-1800 (Société française d’étude du XVIIIe siècle), elles présentent tous les stéréotypes des romans maritimes de l’époque, à commencer justement par le cannibalisme. Le texte de Pierre Viaud est d’ailleurs assez proche de La vie et les aventures de Peter Wilkins de Paltock (paru en 1751) et que Dubois-Fontanelle a probablement pu lire, mais là, c’est une autre belle histoire….Le naufrage et les avantures de Pierre Viaud, sans être très rare, n’est pas ouvrage courant, et vous l’avez compris, est d’une lecture intéressante pour les amateurs de voyage et de romans du 18ème. Mon ouvrage est dans un état correct mais démontre en tout cas que l’on peut aussi aimer les cartonnages d’époque, surtout quand le doreur a fait les efforts nécessaires pour que la pièce de titre soit finalement très bien exécutée.
H

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Marat, Physicien contrarié et ses livres

Marat, Physicien contrarié et ses livres

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Je vous propose ce soir de découvrir Jean-Paul Marat, à travers ce portrait pour bibliophiles écrit spécialement pour le blog par l’ami Bernard

Jean-Paul Marat (1743-1793), journaliste révolutionnaire, député Montagnard à la Convention, dirigeant du club des Jacobins de Paris est bien connu. On sait moins qu’il a effectué de nombreux travaux scientifiques, et que le rejet de l’Académie des Sciences a amplifié sa haine des institutions. Marat serait-il devenu ce qu’il a été si les portes de l’Académie des Sciences lui avaient été ouvertes en 1780 ?

Marat entreprend, en autodidacte, des études médicales à Paris entre 1762 et 1765. Il part alors exercer la médecine à Londres. En 1775, il est reçu docteur en médecine à l’université de Saint-Andrew, en Écosse et rentre à Paris en 1776. On compte au nombre de ses « malades d’un rang distingué, abandonnés des médecins », la marquise de l’Aubespine, nièce du duc de Choiseul, ministre de Louis XV. Il a bientôt une nombreuse et riche clientèle, grâce à la marquise chez laquelle il loge. En 1777, il obtient le brevet de médecin des gardes du corps du comte d’Artois, frère de Louis XVI.

En 1778 il débute des recherches sur le feu, l’électricité et la lumière. Quelques académiciens assistent à certaines expériences. Benjamin Franklin participe même à une séance.
En décembre 1778, Jean Paul Marat soumet à l’approbation de l’Académie, son premier mémoire, les Découvertes sur le feu, l’électricité et la lumière. Cette approbation attendue lui est refusée le 10 mai 1780. Marat décide de passer outre et publie en 1780 ses Recherches physiques sur le feu et ses Découvertes sur la lumière.
Ceci constitue une déclaration de guerre à l’Académie des Sciences, en particulier à Condorcet et Lavoisier qu’il n’évoque même pas dans ses recherches sur le feu. Marat se targue d’avoir réussi à rendre visible l’élément du feu, construit une théorie du « fluide igné » et tente une explication mécanique du phénomène de la chaleur. Une annonce erronée, peut-être inspirée par Marat, parait dans le Journal de Paris faisant état d’une approbation de l’ouvrage par l’Académie des Sciences. Lavoisier fait une mise au point assez dédaigneuse en juin 1780. Ce démenti blesse l’orgueil de Marat et renforce sa haine et son mépris pour les institutions académiques.

En 1782, Marat publie ses Recherches physiques sur l’électricité.
Marat s’intéressait particulièrement à l’électrothérapie. Comme dans ses autres ouvrages, il attaque ici les théories alors admises et décrit 214 expériences à l’appui des siennes. Il attribue tous les phénomènes électriques à un fluide en mouvement, formé de globules en attraction mutuelle. Pour lui les fluides électrique et magnétique n’ont rien en commun. Il attaque vigoureusement Newton, Franklin et autres théoriciens reconnus.

En 1784 il publie un Mémoire sur l’électricité médicale qui est couronné le 6 août 1783 par l’Académie Royale des Sciences, de Rouen.

Après 1784, les ennuis s’accumulent, ses démêlés avec l’académie lui ferment les portes des savants. Charles III d’Espagne désirant créer à Madrid une Académie des Sciences, Marat envisage le poste de secrétaire perpétuel. Dans une lettre du 20 novembre 1783 qu’il adresse à Roume de Saint-Laurent, il étale ses mérites : « Jusqu’à moi tout ce qui avait paru sur l’électricité se réduisait à un ramas d’expériences isolées, compliquées, rentrant les unes dans les autres et éparses dans cinq cents volumes. Il s’agissait de tirer la science de cet affreux chaos. Je me renferme dans ma chambre obscure, j’ai recours à ma méthode d’observer, je rend visible le fluide électrique, je le compare au fluide du feu et au fluide de la lumière avec lesquels on l’a confondu … tout devient intuitif, la science se forme. Et voilà mis à jour le seul ouvrage méthodique, la seule théorie connue sur l’électricité. » Malgré tous ses « mérites », Marat n’est pas retenu. Il perd également sa charge de médecin des gardes du corps du comte d’Artois et finit par vivre d’expédients.

En 1787, il publie Optique de Newton, traduction nouvelle, faite par M…. sur la dernière édition originale…
L’ouvrage est dédié au roi par l’éditeur Beauzée, « l’un des quarante de l’Académie française ». On a nié que cette traduction fût de Marat ; la note insérée par celui-ci en janvier 1793 au bas d’un des numéros de son Journal ne permet plus le moindre doute. « Je fus obligé de prendre un prête-nom pour signer mes ouvrages ; c’est ce que j’ai fait en 1785 à l’égard d’une traduction de l’optique de Newton. » (Journal de la République, N° 98.)

En 1788, il publie des Mémoires Académiques ou nouvelles découvertes sur la lumière, relatives aux points les plus importants de l’optique.
Marat a toujours une très grande estime de ses travaux : « Les découvertes que je présente au public, … ne tendent pas moins qu’à faire changer de face à l’optique ». Marat pense démonter les erreurs de Newton sur la lumière : par exemple pour lui les couleurs élémentaires ne sont pas au nombre de sept, mais de trois, le rouge, le bleu et le jaune.

Malade au point de rédiger son testament, Marat « ressuscite » le 1er mai 1789, à la convocation des Etats Généraux. Il écrit en 1793 : « … cette nouvelle fit sur moi une vive sensation, j’éprouvai une crise salutaire, mon courage se ranima, et le premier usage que j’en fis fut de donner à mes concitoyens un témoignage de mon dévouement ; je composai l’Offrande à la Patrie ». Dès lors Marat se jette corps et âme dans la Révolution et entame la lutte contre le pouvoir et les académiciens : « vers l’époque de la révolution, excédé des persécutions que j’éprouvais depuis si longtemps de la part de l’académie des sciences, j’embrassai avec ardeur l’occasion qui se présentait de repousser mes oppresseurs et de me mettre à ma place ». Dans l’ami du peuple du 27 janvier 1791, Marat écrit : « je vous dénonce le coryphée des charlatans, le sieur Lavoisier, fils d’un grippe-sou, apprenti chimiste… ». Condorcet est appelé le faquin littéraire, Cadet le torche-cul des douairières …

Epilogue : Marat est assassiné par Charlotte Corday le 13 juillet 1793. Le 8 août 1793 la convention vote la suppression des Académies. Lavoisier est guillotiné le 8 mai 1794 …
Merci Bernard

H

8 Commentaires

  1. L'aventure de Pierre Viaud n'est pas imaginaire. Elle est attestée par des documents américains. Dubois-Fontanelle l'a, bien sûr, écrite et enjolivée, pour assurer les ventes du livre. On trouve les références utiles dans l'article de Wikipédia consacré à Pierre Viaud

  2. Récit en effet passionnant mais peu vraisemblable. Dans la réalité, les protagonistes auraient surement mangé la femme dont la chère est plus tendre ;-))

    Merci Lauverjat. Pierre

  3. Christian Galantaris cite également Etienne Baluze qui souhaitait la vente au détail de sa bibliothèque "Afin que les particuliers trouvassent après sa mort ce qu'il avait lui-même recherché et trouvé après la mort des autres", je ne sais pas d'où vient cette phrase à la troisième personne.

  4. Edmond de Goncourt: "Ma volonté est que mes dessins, mes estampes, mes bibelots, mes livres, enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée, et le regard bête du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteau du commissaire-priseur et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles soit redonnée, pour chacune d'elles, à un héritier de mes goûts." (en tête de ses catalogues)

    Lauverjat

  5. Chèr(e)s ami(e)s bibliophiles, je suis à la recherche de l'auteur de la citation suivante, et de son texte exact, que je cite seulement de mémoire : "je ne veux pas que mes livres aillent dormir dans les rayons d'un musée, mais qu'ils soient dispersés au feu du marteau, et aillent rejoindre les bibliothèques d'autres passionnés qui sauront les aimer" (je suis vraiment très loin du texte exact, mais ceux qui savent auront reconnu !). Auteur, un des frères Goncourt ? Merci d'avance. Pour info, c'est pour l'inclure dans un article que je prépare pour le blog, dans l'interview d'un grand bibliophile, qui a précisément donné sa bibliothèque à un musée.
    Merci, et bonne fin de dimanche, pluvieux en ce qui me concerne. Benoît.

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