Je vous propose aujourd’hui de redécouvrir une conférence Léon Gruel, telle que donnée en 1896, aux professionnels de l’Association Philotechnique. Débutons avec la première partie: la reliure dans l’Antiquité.
« Messieurs,
J’ai entrepris de venir vous causer un peu reliure, et de vous faire sur son histoire, sur sa fabrication et sur ses styles, quelques conférences, dans lesquelles j’étudierai le métier aussi bien que l’art, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours. Je dis jusqu’à nos jours, c’est-à-dire sans y comprendre le xixe siècle, je m’arrêterai après la Révolution française ; car je ne me reconnais pas le droit de traiter à fond l’histoire contemporaine ; cette histoire appartiendra plus justement à ceux qui viendront après moi.
Ces conférences, au nombre de quatre, sont dès maintenant ainsi divisées :
Dans la première, de ce jour, nous examinerons la reliure dans l’antiquité.
La seconde embrassera la reliure dite du Moyen âge.
Dans la troisième, nous étudierons l’époque de la Renaissance, riche entre toutes.
Et nous terminerons avec la quatrième par l’étude des xviie et xviiie siècles.
I. — La Reliure dans l’antiquité:
Nous ne nous appesantirons pas trop longtemps sur ce qu’était la reliure dans les temps anciens, je craindrais que cela ne soit un peu aride, et alors, ce n’est pas l’histoire du métier qu’il faudrait faire, mais bien une dissertation d’archéologie bibliopégistique.
Cette dénomination prend son sens dans le mot latin bibliopegus, qui au temps des romains signifiait relieur.
Cependant, pour arriver progressivement à la technique qui nous intéresse plus particulièrement, je mentionnerai rapidement les différentes manifestations de notre art qu’il nous a été possible de retrouver des époques primitives, et je m’appliquerai à rendre ces études intéressantes, en les accompagnant de modèles et de pièces originales, qui vous les feront mieux comprendre.
Je crois aussi qu’il ne m’est pas possible, en commençant cette première étude, de ne pas vous initier à l’origine de l’appellation qui a été donnée à notre métier et à notre art : car enfin, il est nécessaire que vous sachiez ce que signifie le terme de relieur.
Le mot reliure est dérivé du verbe latin ligare ou religare, qui se traduisent par lier ou relier ensemble. Ce verbe représente entièrement l’idée que nous y attachons, c’est-à-dire l’action de rassembler, de réunir et de lier ensemble les parties ou feuillets d’un ouvrage pour en faire un tout, et le mettre à l’abri de la destruction.
De ce même verbe on a fait le substantif ligator ou religator appliqué, dans l’antiquité, à l’artisan qui faisait le travail. Au Moyen âge cette dénomination commença à se franciser et devint d’abord lieur ou liéeur, et ensuite resta relieur, tel qu’il est encore aujourd’hui. Il résulte de ce qui précède que la dénomination de relieur, était un titre qui représentait l’action de rassembler et de lier entre elles plusieurs parties d’un ouvrage ; ce qui, à notre époque, équivaudrait à la pliure, à la collationnure, à la couture, à une sorte d’endossure, et peut-être même à un peu de couvrure de papier, mais qui s’est par la suite étendue, comme terme général à toutes les autres phases qui composent notre métier actuel.
Le mot relier, jusqu’au xve siècle, était encore tellement usité pour ne représenter que l’action pure et simple de prendre les feuillets d’un livre et de les attacher ensemble pour en faire un tout facile à conserver, que l’on retrouve souvent sur des comptes de reliures de cette époque des passages comme celui-ci : il est extrait des comptes de la fabrique de l’église Sainte-Madeleine, à Troyes, en 1503 : « A Lyonnet Houssey, demourant en la grant rue pour avoir relye et nestoie les deux grands pseaultiers de ladite église, un messel et pour avoir relie les évangilles et couvert de basane rouge. » LI s. viii. d……. »
Donc dans ce prix de 51 sols et 8 deniers qui étaient alloués à Lyonnet Houssey, était comprise en plus de la reliure proprement dite, la couverture en basane rouge.
Lorsque l’homme eut l’idée de fixer sa pensée sur quelque chose, il se servit de ce qui était sous sa main ; la pierre, l’airain, les écorces d’arbres, les feuilles de roseau, de palmier, etc., etc., furent les premiers objets qui reçurent les productions de l’esprit. On y transcrivait les actes publics, les œuvres des philosophes, des littérateurs et des poètes, à l’aide d’un poinçon qui, pour les écorces d’arbres et les feuilles, était suffisamment chauffé pour que les caractères restassent gravés par le feu. Voici un spécimen de ce genre de manuscrit sur feuilles de palmier, qui, tout en n’étant pas de l’époque primitive (puisqu’il remonte seulement au xviiie siècle), n’en est pas moins curieux, car le texte gravé est obtenu à l’aide d’une pointe chauffée, ainsi que le pratiquaient les anciens. Il peut donc vous donner une idée exacte des livres dans l’antiquité.
Comme il fallait presque toujours plusieurs de ces feuilles pour contenir le même ouvrage, de crainte d’en égarer quelqu’une, on sentit le besoin de les réunir, de les lier, de les relier entre elles et de les fixer à un endroit quelconque par un cordon, où le texte serait interrompu, pour permettre de les lire entièrement sans être obligé de les disjoindre.
Cette ligature vous représente donc la première idée de reliure ou, si vous aimez mieux, le premier besoin qui se soit manifesté de trouver pour l’ouvrage un mode de conservation.
Les tablettes de cire, sur lesquelles on inscrivait également avec un poinçon toutes les œuvres que l’on voulait garder, sont à peu près contemporaines des diverses manières d’écrire que je viens de citer.
Le même besoin de préservation se fit sentir pour elles, comme pour les écorces d’arbres et les feuilles de palmiers ; on les réunissait et on les fixait par un des angles, dans lequel on passait un ruban, ce qui permettait de les conserver ensemble, tout en laissant le moyen de les parcourir en les faisant successivement glisser les unes sur les autres en forme d’éventail. Ce fut aussi un mode de reliure du temps.
Ensuite, lorsque la multiplicité des œuvres devint plus considérable, le génie humain fut amené à chercher et à trouver de plus grandes surfaces pour les contenir. C’est alors qu’on prépara des peaux de bêtes, sur lesquelles on écrivait ce que l’on voulait garder. Quand l’ouvrage était très important, et nécessitait un emplacement plus grand que celui d’une peau, on collait ou plutôt on cousait ensemble plusieurs de ces peaux, autant qu’il en fallait pour le transcrire en entier.
Pour ce genre d’ouvrage, il fallut trouver aussi un moyen de conservation. Les peaux, seules ou ajoutées à plusieurs autres, furent fixées par une de leurs extrémités, dans le sens de la largeur, sur un bâton de forme cylindrique, autour duquel on les enroula ; puis pour les mettre complètement à l’abri des injures du temps, on renferma ces rouleaux dans des boîtes appelées scrinia. C’est de ce mot, scrinium au singulier, que nous avons conservé en français le mot écrin qui en dérive. Voilà donc pour ces sortes de manuscrits le mode de rassemblement, de reliures conservatrices qui fut adopté.
Les papyrus proprement dits, c’est-à-dire les ouvrages transcrits sur une sorte de papier fabriqué avec des plantes qui poussaient dans la région du Nil, se roulaient également et se conservaient de la même manière.
Comme les documents tout à fait originaux sont des pièces fort rares et dont les musées et bibliothèques mêmes, ne possèdent souvent que des débris, j’emprunterai les exemples dont j’ai besoin, aux Chinois et aux Japonais, qui encore de nos jours ont conservé pour leurs livres et leurs albums, le même principe et le même mode de conservation que les anciens.
Des rouleaux semblables adoptés en Chine s’appèlent des cacomonos, ils vous représentent exactement les papyrus des temps primitifs. Le texte est roulé sur un cylindre au bout duquel est placée une fiche indiquant le titre de l’ouvrage. En rayon sur des tablettes aussi bien que dans les scrinia, on avait immédiatement sous les yeux, tous les titres des œuvres qui s’y trouvaient rassemblées.
La plupart de ces manuscrits anciens se lisaient dans leur longueur en commençant Je texte dès le développement du rouleau, de sorte que la fin de l’ouvrage se trouvait toujours être du côté fixé au cylindre.
Les livres pliants sont le commencement d’une idée nouvelle et, comme vous allez le voir, un acheminement vers le format des livres modernes. Ils devaient servir à un usage plus journalier, et par cela même être plus portatifs; on s’efforçait alors à ce qu’ils contiennent une très grande quantité de texte, dans le plus petit volume possible. Pour arriver à ce résultat, on transcrivait l’œuvre d’un auteur sur’parchemin ou sur papyrus d’une très grande longueur, mais d’une largeur beaucoup moindre. Cette largeur devint la hauteur du nouveau format du livre, qui, au lieu d’être roulé sur un cylindre comme je l’ai dit plus haut, fut plié sur lui-même par petites parties, tantôt à droite, tantôt à gauche en forme de paravent. À chaque extrémité on fixa une petite planchette de cèdre pour le protéger du frottement. Le cèdre, à cette époque, était déjà réputé le meilleur bois, celui qui était le moins sujet à être attaqué par les insectes.
Ces plateaux de bois vous représentent ce que, de nos jours, nous appelons des ais, ou les cartons de la couverture.
Le poète Martial a plusieurs fois mentionné les livres pliants dans ses épigrammes. On leur donnait alors le nom de libelli, c’est-à-dire petits livres, petits poèmes ou petits écrits.
Quelquefois, à cause de leur petit format, on les désignait aussi sous la dénomination de manualc, car ils pouvaient se tenir facilement dans la main.
Voici un manuscrit japonais de la fin du siècle dernier qui, comme disposition, est de tous points semblable aux livres pliants des anciens.
Ainsi donc pour la première fois, voilà un livre protégé et garanti dans une forme nouvelle alors, mais qui fut l’idée première de notre reliure moderne.
On s’aperçut ensuite, car enfin il n’y a que l’expérience qui vous fait modifier les choses, que ces papyrus ou parchemins pliés, tout en donnant des livres d’un format plus commode, ne réalisaient pas encore la perfection, et n’étaient pas entièrement faciles à manier ; car, il suffisait d’un moment d’inattention, pour que tout ou partie de l’ouvrage vous glissât dans les doigts, et se détériorât; et c’est pour remédier à cet inconvénient, et aussi afin de déterminer d’une façon complète le mode de conservation de la reliure, que l’idée vint de coudre tout un côté des plis de ce paravent, celui sur lequel rien n’était écrit.
Les Chinois et les Japonais, pour leurs livres courants, ont adopté une demi-mesure qui n’est ni celle des anciens ni celle des autres peuples. Ils conservent sur le devant les feuilles pliées, tandis que les fonds sont coupés et fixés entre eux avec des piqûres comme le spécimen ci-joint.
Comme vous pouvez vous en rendre compte en examinant ce volume, le texte se trouve imprimé d’un seul côté, sur une longueur de papier très grande et qui a été repliée ensuite sur elle-même, tantôt à droite tantôt à gauche en forme de paravent. Les plis du dos aussi’ bien que les bouts, tête et queue, ont été alors coupés et bien égalisés, puis les feuilles ont été retenues entre elles du côté de ce dos et de ces bouts, par une forte ligature, qui ne nuit pas autrement à l’ouverture du volume.
Pour arriver enfin complètement à la reliure moderne, prenons ce livre pliant, conservons soigneusement les plis à l’envers, ceux qui n’ont pas le texte, que nous appellerons les fonds, et dans lesquels nous passerons le fil ; puis nous fendrons les plis du devant, et lorsque nous y aurons adapté des cartons, tenant aux ficelles sur lesquelles nous aurons cousu, nous aurons la reliure telle qu’elle se voit aujourd’hui.
Il reste encore quelque chose à dire, non des temps primitifs proprement dits, mais de la dernière période de l’époque romaine, qui vit naître les premières reliures cousues avec des dos, des cartons et des tranches, telles qu’elles ont été fabriquées par la suite.
Nous trouvons dans une description ancienne de la ville de Rome, au temps des Césars, la présence de reliures cousues avec nerfs et renfermées dans des ais de bois ; quelques-unes même étaient retenues sur le devant avec des lanières ou ferrements. On en voit qui portent au centre des portraits de consuls, de questeurs, de préfets, de généraux, etc., etc…, reflet de l’idée qu’on attachait alors à la valeur des charges publiques. D’autres reçoivent seulement sur le plat de la reliure le titre de ce qu’elles contiennent.
Voilà les premières bases qu’il m’importait d’établir en ce moment, afin de bien vous démontrer la marche progressive et ascendante qu’a pris le livre dans sa forme, et conjointement dans ses différents genres d’enveloppes conservatrices ; car, si à proprement parler, il n’y avait pas à l’origine de reliures réelles, il y avait une idée, la même qui existe aujourd’hui, c’est-à-dire le besoin et la nécessité de réunir, pour les rendre longtemps utiles, les œuvres des savants ; seulement, cette idée a été rendue différemment selon les exigences des situations dans lesquelles on s’est trouvé. Maintenant, comme à juste raison notre métier a conservé jusqu’ici la même dénomination, reflet des mêmes besoins que celle donnée à l’origine par les anciens, nous devons bien admettre que, matériellement parlant, les époques qui ont vu les livres sur des écorces d’arbres, sur des feuilles de palmiers, les papyrus de toutes sortes aussi bien que les livres pliants, ont produit des relieurs proprement dits, c’est-à-dire des artisans destinés à conserver et à transmettre aux siècles à venir, toutes les productions de l’esprit et de l’intelligence. »
Léon Gruel
La lettre du bibliophile
Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.
Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.
« Ecoutez tous les moralistes et tous les satiriques qui, depuis La Bruyère, ont raillé les bibliophiles. Un bibliophile a des livres pour ne les lire jamais. Il n’en connaît que le format, la date de ma publication, le nom de l’éditeur, les fautes d’impression qui distinguent le premier tirage, la mesure au millimètre; il ne les estime que pour leur reliure ou leurs vignettes; il ne les prise que pour leur rareté et leur valeur vénale. Il voit l’extérieur d’un lire, le fond lui est indifférent; il se passionne pour le contenant, peu lui importe le contenu. Le bibliophile n’aurait pas ouvert la boîte de Pandore! Parlez-lui de la grandeur de Bossuet, de la naïveté savante de La Fontaine, de l’art de La Bruyère, il vous répondra par la netteté des Elzeviers, la grâce d’Eisen, la perfection de Trautz-Bauzonnet. Il a étudié la littérature dans le Manuel du libraire. Encore les railleurs ne mettent-ils en cause que les bibliomanes experts dans leur partie ; ils ont la bonne foi de ne pas rappeler ce personnage qui commanda un jour à un libraire « pour garnir son cabinet de travail, » cent vingt mètres de livres bien reliés ! Tel amateur pousse si loin le raffinement, épurant de plus en plus sa collection, qu’il en arrive à ne conserver que cinquante volumes irréprochables : une bibliothèque qui vaut deux cent mille francs et qui tiendrait dans une valise. Tel autre achète sans choix, sans goût, sans méthode, au hasard de la rencontre. Il lui faut acheter chaque jour, il a le prurit de l’achat. Il entasse, il entasse, il entasse. Les livres sont placés sur ses rayons par quatre rangs de profondeur, comme les fantassins dans l’ordre de bataille du temps de Louis XIV. Mais bientôt les tablettes ne suffisent plus. Le flot monte toujours. Les bouquins envahissent les placards et les tiroirs, escaladent les tables, grimpent sur les fauteuils, s’échafaudent en piles dans les angles de la pièce, s’amoncellent en tas sous tous les meubles, gagnent la salle à manger, les salons, les corridors, le logis entier, jusqu’aux chambres des bonnes. « C’est à vous d’en sortir… La maison m’appartient, je le ferai connaître. » Et, de fait, on n’a plus qu’à déménager. Comme toute espèce du règne animal, l’espèce bibliophile a ses variétés. Ergaste est tout ce qu’il y a de plus éclectique; on trouve dans sa bibliothèque la première édition de l’Imitation et l’édition illustrée de Monsieur, Madame et Bébé. Chez Cléante, l’exclusivisme est tel qu’il confondrait les rédacteurs des Index librorum prohibitorum. Qu’on cite devant lui Alde ou Anthoine Vérard, il reste froid ; il ne sera touché que si l’on nomme Elzevier ou Didot l’aîné. De même, vantez à Damis l’invention, le style, le caractère des figures d’Albert Durer, de Hans Burgmaïr, de Geoffroy Tory, de Bernard Salomon, il ne vous entend pas: pour lui, l’illustration des livres commencée à Gravelot et finit à Le Barbier. Certains bibliophiles ne jurent que par Derôme le jeune ouTrautz-Bauzonnet; ils sont insensibles aux entrelacs des Clovis Eve et aux compartiments au pointillé de Le Gascon, et tiennent en mépris les reliures italiennes du XVIe siècle. D’autres, au contraire, déclarent ex-cathedra que la décadence de la reliure date de Derôme, font des reliures italiennes l’objet constant de leurs recherches et ne conviendraient pour rien au monde que le travail en est lourd et la dorure bavochée. Il arrive que les amateurs les plus absolus dans leurs idées sont ceux qui y renoncent le plus aisément. Soudain, ils prennent en dégoût une classe de livres, mettent leur bibliothèque en vente et commencent à collectionner d’autres bouquins, à l’égard desquels ils affichaient, peu de temps auparavant, la plus dédaigneuse indifférence. En cela, obéissent-ils bien à leur goût ? Ne subissent-ils pas plutôt les caprices, la tyrannie de la mode? La mode régit la curiosité comme les ajustements. Naguère, on recherchait surtout les incunables, les gothiques, les éditions princeps, puis on en est venu aux Elzeviers, aux poètes du XVIe siècle, aux éditions originales du XVIIe siècle, enfin aux livres à figures du XVIIIe siècle. Aujourd’hui, ce sont les romantiques et les livres à vignettes d’il y a quarante ans qui font prime, à la condition toutefois qu’ils soient à toutes marges et dans leur couverture imprimée. Hors de la couverture, point de salut. On donnerait tout le volume pour la seule couverture ! En fait de reliures, la mode a les mêmes fluctuations. Les bibliophiles de l’ancienne école estimaient les reliures modernes, signées des bons faiseurs, à l’égal des reliures anciennes en maroquin, mais ils cassaient impitoyablement toutes les reliures en veau^ quel qu’en fût l’état de conservation. Nos contemporains sont las des reliures modernes. Ils exaltent les vieux maroquins et réhabilitent les vieux veaux. Nous avons ouï dire qu’un célèbre bibliophile fit un jour remplacer une reliure en veau aux armes de Mme de Maintenon, recouvrant un exemplaire de l’édition originale in-12 d’Esther, par un maroquin de Lortic ou de Trautz. Cela serait désormais considéré, et non sans raison, comme un crime de lèse-bibliophilie. Sans doute, au nombre des railleries auxquelles sont en butte les bibliophiles, il en est de bien fondées. L’amour des livres est une passion, et, comme toute passion, il a ses écarts et ses égarements. Mais cette passion, qui dégénère parfois en folie, qui donne les émotions du jeu dans les ventes publiques, les émotions de la chasse chez les bouquinistes, et qui, il le faut bien reconnaître, est souvent une des formes de l’avarice — le collectionneur ne se complaît-il pas dans la valeur vénale de sa collection et ne la proclame-t-il pas ? N’appréhende-t-il pas une baisse des livres qui déprécierait les siens, encore qu’elle lui permît d’acquérir à bon compte ceux qu’il convoite ? — cette passion, disons-nous, a une base rationnelle, une origine bien estimable ; cette passion est élevée, car elle a pour fondement l’amour des lettres. Voici, en effet, comment on devient bibliophile. Nous parlons de l’élite, nous parlons aussi du grand nombre, nous ne parlons pas des exceptions. Nous n’avons point à nous occuper des gens qui s’improvisent un beau matin bibliophiles par genre ou par ennui, et qui créent une bibliothèque en six mois à grands coups de billets de banque. On commence par aimer les livres uniquement pour ce qu’ils sont. On lit les chefs-d’œuvre et les demi-chefs-d’œuvre dans des volumes à trois francs, voire même à un franc. On les relit, on se promet de les relire encore. Pour conserver, et aussi pour honorer ces livres, on les fait relier, — très mal d’abord ! Ces humbles volumes sont le noyau de la bibliothèque. Puis on s’arrête devant l’étalage des bouquinistes en plein vent. On trouve là quelques livres anciens, intéressants, qu’on n’avait pas lus. On les achète. On a déjà deux ou trois cents volumes sur ses rayons. Si l’on continue ainsi, on aura la bibliothèque d’un lettré, — celle d’un érudit, au cas où l’on s’attacherait à une spécialité. Si, au contraire, on est prédestiné, marqué pour la bibliophilie, une transformation s’opère. On ne s’en tient plus aux parapets des quais, on entre chez les libraires en boutique, on fait de longues haltes devant les vitrines rutilantes des grands bouquinistes des passages, on pénètre timidement dans ces terres promises, on va aux ventes, on lit les catalogues et les manuels, on demande des conseils que l’on suit plus ou moins. On fait bien des écoles ; on achète à tort et à travers, et sans y regarder de trop près, les Elzeviers rognés à la marge, les poètes du XVIe siècle roussis et piqués, les prosateurs du XVIIe siècle outrageusement lavés, les livres à figures de second tirage, les gothiques incomplets, les romantiques maculés, les maroquins anciens à coiffes brisées, à coins écornés, à plats éraillés, les reliures armoriées salies ou remboîtées. Peu à peu pourtant, le goût se forme et s’épure. On possède par hasard quelques exemplaires irréprochables; on les compare avec ses autres livres et l’on devient tout confus. On se débarrasse des volumes qu’il y a un an encore on considérait comme joyaux inestimables, on devient difficile, on n’achète plus qu’à bon escient. Mais en même temps que le goût se raffine, il dévie. La curiosité se mêle à l’amour du livre. On achetait jadis les livres pour les lire, on les achète pour les posséder. On voulait un bon texte dans une belle édition, ornée de belles gravures, et dans un bel exemplaire revêtu d’une belle reliure. On ne demande plus que la belle édition, les belles gravures, le bel exemplaire, la belle reliure ; pour le bon texte, on n’en a cure. La passion de la typographie des Elzeviers qu’on a prise dans le César de 1635 ou dans le Régnier de 1642, entraîne à acheter la Description d’Amsterdam en vers burlesques ou le Pastissier français ; le goût pour les figures d’Eisen qu’on a pris dans les Contes de La Fontaine, met en honneur toute une classe de méchants poètes et en tête le fade Dorât. Les armes du comte d’Hoym sont sans prix sur un Molière ou un Pascal ; mais on ne les recherchera guère moins si elles brillent sur les plats de la Clotilde, de Boyer, ou de l’Usage des Passions du Père Sénault. C’est la folie qui commence. On achète désormais selon l’occasion, avec goût, mais sans méthode et sans plan. On a les neuf éditions sacramentelles de La Bruyère dans la plus magnifique condition. Mais on n’a point un seul La Rochefoucauld, parce qu’on n’en a point encore trouvé un qui parût digne de la bibliothèque d’un véritable amateur ! Passe encore que les pauvres diables, dévorés de la passion des livres et plus riches de désirs que d’argent, prennent l’ombre à défaut de la proie. On conçoit que ceux-là se contentent d’Eisen dans le marquis de Pezaï, — ils ne peuvent l’avoir dans La Fontaine — et qu’ils soient tout heureux du mouton de Longepierre sur un Pradon, puisqu’ils ne sauraient le posséder sur un Racine. Mais les autres, les grands bibliophiles, les providences des libraires et les rois des ventes publiques, ne devraient-ils pas remonter à la véritable source de leur passion, l’amour du livre pour sa valeur littéraire ? Le vrai luxe, le luxe suprême, le luxe poussé jusqu’à l’insolence, ce serait de n’avoir dans sa bibliothèque que les livres qu’on y aurait en in-12 à trois francs, reliés en demi-veau, si l’on était un simple lettré, et d’avoir ces livres-là dans les éditions les plus belles et les plus rares, dans les exemplaires les plus irréprochables, dans les reliures les plus riches et les plus curieuses. Nous avons rêvé cette bibliothèque. Nous en donnons un aperçu dans une de ses divisions : Les poètes latins anciens : POÈTES LATINS ANCIENS: 1. T. Lucretius. De rerum natura. S. /. n. d. (Brixiae, circà 1473). In-fol. ; maroq. brun à comp. or et couleur, doublé de maroq. rouge. Armes du duc d’Aumale à l’intérieur; tr. dor. {Trautz-Bauzonnet). Édition princeps; un des trois exemplaires connus. (Bibliothèque de Mgr le duc d’Aumale.) 2. Publii Virgilii maronis OPERA. Lugduni, apud Stephanum Doletum, 1540. In-8; maroq. rouge, comp. à entrelacs, tr. dor. (Lortic). Édition imprimée chez Etienne Dolet, d’une extrême rareté, non citée au Manuel du Libraire. (Bibliothèque de A. Firmin-Didot.) 3. Q. Horatii Flacci OPERA. Londini, Tabulis œneis incidit Johannes Pine, 1733-1737. 2 vol. in-8°, texte gravé; fig. ; maroq. citron, à incrustations mosaïques de maroq. bleu, rouge et vert représentant des fleurs, tr. dor. (Derôme). Premier tirage. (Bibliothèque de J.-Ch. Brunet.) 4. Catullus, Tibullus, Propertius. Jos. Scaliger recensuit. Lutetiœ, apud Mamertum Patissonium, 1577,2 parties en i vol. in-8*»; maroq. vert, à comp. de volutes, de rinceaux et de feuillage, tr. dor. {Reliure du XVIe siècle). Exemplaire en grand papier, aux premières armes de J.-A de Thou. (Bibliothèque de M. E. Quentin-Bauchart.) 5 P. Ovidii Nasonis, Fastorum libri VI, Tristium libri V, de Ponto libri III, etc. Venetiis in œdibus Aldi et Andreœ Socerij i5i6. In-8; maroq. bleu foncé, fil. et fleurons, tr. dor. [Reliure du XVIe siècle]. Exemplaire de Marc Laurin, seigneur de Watervlied. Le plat recto de la reliure porte sa devise : Virtus in arduo, et le plat verso les mots : M, Laurini et amicorum. (Bibliothèque de Mgr le duc d’Aumale.) 6. Les Métamorphoses d’Ovide, en latin et en françois, de la traduction de M. l’abbé Banier. Paris, Hochereau; 1767-1771 – 4 vol. in-4; Fig. de Boucher, Eisen, Moreau, Choffart, etc., etc.; maroq. rouge, fil. tr. dor. [Derôme], Un des 12 exemplaires en grand papier. (Bibliothèque du baron James de Rothschild) 7. Phadri Aug. Liberti, fabularum œsopiarum, libri V. Notis illus- travit David Hoogstratanus. Amstelaedami, ex typographiae Francisci Halmae, 1701. In-4 »; fig. en médaillons; maroq. rouge, fil. tr, dor. [Anguerran], Exemplaire en grand papier. (Bibliothèque de M. Lebœuf de Montgermont.) 8. Juvenalis, Persius. Aldus 1535, In-8; veau brun, à comp. d’entrelacs, tr. dor. [Reliure du XVIe siècle]. Exemplaire de Grolier, avec sa devise Grolieri et amicorum sur le plat recto de la reliure, et sa signature au bas du dernier feuillet du volume. (Bibliothèque de M. Eugène Paillet.) 9.. Lucanus. Romae [Sweyhheym et Parmartz) 1469. In-fol.; maroq, brun, à comp. en mosaïque, doublé de maroq. rouge, à comp. tr. dor {Cape). Édition princeps. (Bibliothèque de Mgr le duc d’Aumale.) 10. Statu opera. Lugduni, Seb. Gryphius, 1547. In-16; maroq. vert, fil. tr. dor. (Reliure du XVIIe siècle). Aux armes du comte d’Hoym. (Bibliothèque de M. le marquis de Faletans.) 11. M. V. Martialis, epigrammatum libri XIV. Lugduni, in œdibus Joharnis Moylin, 1522.In-fol. gothique; fig. sur bois; maroq. rouge, fil. tr. dor. (Ancienne reliure). (Bibliothèque du marquis de Morante.) 12. Ausonii Opera, R Th. Pulmanno in meliorem ordinem restituta. Antuerpiœ, Chr. Plantinus, 1568. In-16; maroq. rouge, comp. de fil. au pointillé , tr. dor. (Le Gascon). (Bibliothèque de M. H. H.) 13. M. Acci Plauti comoediae, ex recensione J. F. Gronovii. Lugduni, Batavorum ex officind Hackiana, 1664. 1 tome en deux vol. in-8; front, gr. maroq. bleu, fil. tr. dor. (Pasdeloup). Exemplaire de Longepierre, avec les insignes de la Toison d’Or sur le dos et aux coins de la reliure. (Bibliothèque de M. Robert S. Turner.) 14. Pub. Terentii comoediae, ex recensione Heinsianâ. Lugd. Batavorum, ex officina Elzeviriana1635. In-12; front, gr. maroq. rouge; fil. doublé de maroq. rouge, dent. tr. dor. (Boyet). (Bibliothèque de M. le baron Roger Portails.) 15. L. Annei Senecae Tragoediae. (in fine) Impressum Venetiis per Bernardinum de Vianis de Lexona, Vercellensem, 1522. In-fol.; fig. sur bois; maroq. rouge, fil. tr. dor. (Reliure du XVIe siècle). Exemplaire aux armes du prince Eugène de Savoie. (Bibliothèque de A. Firmin-Didot.) Il n’y a là que quinze ouvrages, mais ces livres-là sont de ceux qu’on ne se lasse point de relire. Ce catalogue de quinze numéros seulement comprend deux incunables des plus rares, une impression gothique, deux Aldes, un Etienne Dolet, un Mamert Patisson, un Gryphe, un Plantin, un Elzevier, un Hack, deux belles éditions du temps de Louis XV, des livres à figures des XVI, XVII et XVIIIe siècles. Ces quinze volumes ont été reliés à l’époque de la Renaissance par des artistes lyonnais et parisiens, ou plus tard par Le Gascon, Boyet, Anguerran, Pasdeloup, Derôme, Trautz-Bauzonnet, et ils portent les armes ou la devise de Grolier, de Laurin, de J.-A. de Thou, du prince Eugène de Savoie, de Longepierre, du comte d’Hoym, du duc d’Aumale. C’est toute la poésie latine, et c’est en même temps la synthèse de l’histoire de l’imprimerie, de la gravure et de la reliure; c’est une des plus glorieuses pages de l’armorial des grands amateurs de livres. Quelle jouissance pour l’esprit, quelle joie pour les yeux, quel contentement au cœur du bibliophile ! Henry Houssaye. » Le Livre, Bibliographie rétrospective, 4ème année.
With havin so much written content do you ever run into any problems of plagorism or copyright violation? My site has a lot of exclusive content I’ve either created myself or outsourced but it looks like a lot of it is popping it up all over the internet without my permission. Do you know any ways to help reduce content from being stolen? I’d genuinely appreciate it.|
That is a good tip particularly to those fresh to the blogosphere. Short but very accurate information… Thanks for sharing this one. A must read article!|
I was suggested this website by my cousin. I’m not sure whether this post is written by him as no one else know such detailed about my problem. You are wonderful! Thanks!|
Nice blog here! Also your site loads up very fast! What web host are you using? Can I get your affiliate link to your host? I wish my site loaded up as quickly as yours lol
Hi blogger, do you monetize your website ?
There is easy way to earn extra money every day, just search on youtube : How to earn $25/hour selling articles
Trois chroniques par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d’archives, quelques milliers de lecteurs.
Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.
Cookie Consent
Nous utilisons des cookies pour mesurer l'audience du site et améliorer votre expérience de lecture. En continuant à naviguer, vous acceptez ces cookies. Vous pouvez à tout moment ajuster vos préférences.
ID used to identify users for 24 hours after last activity
24 hours
_gat
Used to monitor number of Google Analytics server requests when using Google Tag Manager
1 minute
_gac_
Contains information related to marketing campaigns of the user. These are shared with Google AdWords / Google Ads when the Google Ads and Google Analytics accounts are linked together.
90 days
__utma
ID used to identify users and sessions
2 years after last activity
__utmt
Used to monitor number of Google Analytics server requests
10 minutes
__utmb
Used to distinguish new sessions and visits. This cookie is set when the GA.js javascript library is loaded and there is no existing __utmb cookie. The cookie is updated every time data is sent to the Google Analytics server.
30 minutes after last activity
__utmc
Used only with old Urchin versions of Google Analytics and not with GA.js. Was used to distinguish between new sessions and visits at the end of a session.
End of session (browser)
__utmz
Contains information about the traffic source or campaign that directed user to the website. The cookie is set when the GA.js javascript is loaded and updated when data is sent to the Google Anaytics server
6 months after last activity
__utmv
Contains custom information set by the web developer via the _setCustomVar method in Google Analytics. This cookie is updated every time new data is sent to the Google Analytics server.
2 years after last activity
__utmx
Used to determine whether a user is included in an A / B or Multivariate test.
18 months
_ga
ID used to identify users
2 years
_gali
Used by Google Analytics to determine which links on a page are being clicked
When some one searches for his vital thing, therefore he/she wishes to be available that in detail, thus that thing is maintained over here.|
With havin so much written content do you ever run into any problems of plagorism or copyright violation? My site has a lot of exclusive content I’ve either created myself or outsourced but it looks like a lot of it is popping it up all over the internet without my permission. Do you know any ways to help reduce content from being stolen? I’d genuinely appreciate it.|
That is a good tip particularly to those fresh to the blogosphere. Short but very accurate information… Thanks for sharing this one. A must read article!|
I was suggested this website by my cousin. I’m not sure whether this post is written by him as no one else know such detailed about my problem. You are wonderful! Thanks!|
Nice blog here! Also your site loads up very fast! What web host are you using? Can I get your affiliate link to your host? I wish my site loaded up as quickly as yours lol
Hi blogger, do you monetize your website ?
There is easy way to earn extra money every day, just search on youtube : How to earn $25/hour selling articles