La restauration d’une reliure II : le Mors

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Il vous en avait bouché un coin avec son premier article sur la restauration, ce soir Eric va vous mortifier avec son article sur les mors. Sous vos yeux, il va en effet en ressusciter un (je n’ai pas résisté). En ce qui me concerne, je reste interdit devant son travail, j’en suis totalement incapable, c’est certain… Je lui cède la parole.

Et voilà, les vacances sont terminées. J’ai profité de mon périple québecois pour y rencontrer un restaurateur de livres. L’échange sur les différentes pratiques est toujours instructif. En outre, il m’a fait découvrir un fournisseur de papier Japon particulièrement bien fourni. Je crois bien en avoir acheté pour plusieurs années !

Faisant suite à mon article sur restauration des coins, je vous propose de passer à la restauration d’un mors.
Le mors avant restauration
Restauration d’un mors:

– Etape 1 : Elagage du mors
o Cela consiste à faire une entaille au scalpel dans le cuir, dans laquelle on glissera ensuite la « rustine » de cuir.
o Pour le mors côté plat, l’entaille doit être au dessus du plat. Pour le mors côté dos il faut préserver la dorure è on passe donc sous la dorure en la laissant intacte. En passant au niveau des nerfs, attention à ne pas couper les ficelles !
Mors plat élagué – Etape 2 : replacer la bandelette de cuir :
Après élagage, une bandelette de cuir se détache. On la colle à sa place précise
Bandelette de cuir

Bandelette recollée– Etape 3 : Préparation de la pièce de cuir
On découpe une bande cuir un peu plus large que l’élagage, puis on la pare. Les extrémités du mors seront restaurées avec les coiffes.


Pièce parée
– Etape 4 : Application de la pièce de cuir
On positionne en premier le mors plat, puis le mors dos
A ce moment, seul le cuir neuf est collé. Le cuir ancien n’est pas encore incrusté
Cuir positionné
– Etape 6 : Incrustation du dos
· On serre le dos avec une bande et on incruste au plioir.
· Il y a souvent création de rides (visibles ci-dessus).
· Dans ce cas, on redécolle alors le cuir mors dos, puis on le recolle en tendant bien le cuir au plioir :
Suppression des rides · On incruste alors le plat (i.e. : on colle le cuir ancien sur le cuir neuf, en glissant de la colle entre les deux, en ne laissant pas de surépaisseur)
Mors restauré! Pour la coiffe il faudra encore attendre !

Etape 6 : estompage de la restauration (dépend fortement de la nature du cuir)
· Reprise de teinte pour retrouver le fond de mon cuir ancien et ajout de petites taches noires pour retrouver la tonalité exacte

Voilà le résultat final :
Restauration estompée
Si vous vous intéressez à la restauration de livres anciens, vous pouvez me contacter à restauration@z1k.com

Eric.

Superbe travail, merci beaucoup!
Hugues

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Les reliures en peau humaine….

Connaissance de la reliure: les reliures en peau humaine

Cette année, j’ai eu deux fois l’occasion d’assister à une vente au cours de laquelle une reliure en peau humaine a été mise en vente. La première fois, c’était à Drouot, et le livre en question était une Danse de la Mort du 18ème, d’après Holbein (réimposée dans un volume in-4 au 19ème, de mémoire) et la seconde fois, dans une vente à Versailles, où le livre était une petite curiosité, mi curiosa, mi ouvrage pour dames, du 18ème, dans un format in-12.

Ces deux ventes m’ont amené à réfléchir sur ces reliures. Pour tout dire, lors de la première vente, je suis allé à l’exposition la veille et le matin de la vente. La première fois, je n’ai pas osé prendre le livre en main, il était d’ailleurs présenté dans une sorte de cellophane. Mais le lendemain, je l’ai pris en main. A Versailles, quelques moi plus tard, je l’ai prise en main directement.

Dans les deux cas, j’ai participé aux enchères, dans les deux cas, je n’ai pas remporté le lot (de mémoire 6000-7000 euros pour la Danse de la Mort, et 1800 euros pour le curiosa). Je collectionne les Danses de la Mort, et je suppose que c’est la raison pour laquelle j’ai finalement participé aux enchères. La seconde fois, ce fût plus pour l’objet. Je précise que je n’ai aucun goût pour les objets macabres, et que c’était plus une démarche à mi-chemin entre la bibliophilie et le cabinet de curiosité.

Finalement, j’ai effectué quelques recherches sur ce type de reliures, et je me dis aujourd’hui qu’il y a là matière, si j’ose dire, à écrire un message pour le blog.

Le 20ème siècle n’est pas loin, et si vous me lisez régulièrement, vous savez, ou vous avez compris quelle horreur m’inspire le 3ème Reich et son sinistre cortège. Ma famille en a d’ailleurs directement souffert. Je fais ce petit préambule, parce que moins de 100 ans après ce génocide atroce, il est encore dans nos mémoires et les reliures et objets en peau humaine font partie des images qui peuvent être associées aux actes impardonnables de ce régime abject. Mes lectures sur le sujet, sans fascination morbide, mais par pure curiosité bibliophilique cette fois-ci, m’ont permis de comprendre que les reliures en peau humaine ont existé bien avant 1939 et n’ont rien à voir avec le 3ème Reich.

En fait, même s’il est probable qu’elles aient existé avant, et sans doute depuis que l’homme sait tanner une peau et relier un livre, les premières reliures de ce type avérées datent du 18ème siècle, et probablement de la période de la Révolution. Et elles n’étaient pas aussi rares qu’on peut le penser. Aussi, toutes les grandes bibliothèques disposent elles de ce type de livres, qu’elles préservent le plus souvent du regard des visiteurs.

En réalité, n’en déplaise à Lovecraft qui évoque ce type de reliure pour son Necronomicon et autres ouvrages occultes, ce sont principalement des ouvrages de médecine ou des Danses de la Mort qui ont bénéficié de ce type de reliures. Ce fait mériterait d’être vérifié (Philippe, c’est vous l’historien), mais il semblerait qu’une tannerie spécialisée dans ce type de peau ait existé à Meudon sous la Terreur (sous toutes réserves)… Ce qui est certain en revanche, c’est qu’un des livres les plus connus avec ce type de reliure est un exemplaire de la Constitution de 1793. Cet exemplaire, qui a eu plusieurs possesseurs, dont le marquis de Turgot et Villenave, a été acheté en 1889 par la bibliothèque Carnavalet.

C’est au 19ème siècle semble-t-il qu’on relié le plus « fréquemment » des livres avec de la peau humaine… Je précise que la peau était prélevée sur des cadavres, généralement eux-mêmes confiés aux Facultés de Médecine. Dans l’exemplaire qui fût mis en vente à Drouot, il était précisé des conditions dans lesquelles la peau avait été prélevée, sur un corps « à l’étude », à la Faculté (il y avait même le nom de la personne).

C’est sans doute pour cela que les livres reliés en peau humaine appartinrent le plus souvent à des médecins (sans doute « immunisés ») et recouvrirent le plus souvent des ouvrages de médecine. On connaît ainsi un Vesalius relié en peau humaine, conservé dans une bibliothèque américaine (… c’est un in-folio… je vous laisse imagine la surface… Bon ok, un peu d’humour, ça détend l’atmosphère, non?). En dehors de ces livres d’anatomie, et encore plus souvent de dermatologie, le 19ème siècle verra quelques amateurs confier des Danses macabres à des relieurs pour qu’ils les relient ainsi. L’approche est alors plus ironique.

Quelques livres cependant ont une histoire particulière : ainsi les confessions de George Walton (Narrative of the Life of James Allen alais George Walton), dont l’auteur exigea qu’un exemplaire fût relié avec son épiderme après sa mort. Cet exemplaire porte d’ailleurs l’insription « HIC LIBER WALTONIS CUTE COMPACTUS EST » sur le 1er plat, ce qui signifie, ce livre a été écrit par Robert Walton et relié dans sa propre peau.On connaît également l’histoire du livre ayant appartenu à l’astronome français Camille Flammarion (conservé à la bibliothèque de l’observatoire de Juvisy), relié en peau humaine, et qui aurait été relié avec la peau d’une connaissance de Flammarion, après le décès de celle-ci. Si l’exemplaire est bien réel, diverses versions existent sur la provenance de la peau.
D’autres exemples : La bibliothèque de Cleveland possède un Coran, relié avec la peau d’un croyant, à sa demande, après sa mort. On connaît aussi une traduction des Georgiques de Jacques Delille, reliée avec un morceau de sa peau, qui aurait été volé sur son corps après son décès. Enfin, la bibliothèque de Harvard possède un exemplaire de la Danse des Morts de 1816, qui fût reliée en peau humaine par le grand relieur londonien Joseph Zaehnsdorf en 1893. Pour la petite histoire, Zaehnsdorf envoya un courrier à son client pour lui dire qu’il n’avait pas assez de matériau et qu’il allait donc devoir répartir la peau.

Pour tout vous dire, pour avoir eu deux exemplaires entre les mains, il est difficile de faire la différence avec un vélin, c’est peut-être plus sombre, mais je pense que c’est lié à la méthode utilisée. Le toucher… et bien… aisé à imaginer. C’est la sensation qui est étrange. D’ailleurs, les bibliothèques précisent en général que ces reliures sont de grande qualité et ne nécessitent aucun entretien particulier.

Ce message ne traite bien entendu que des reliures réalisées ainsi avant le début du 20ème siècle, l’évolution des moeurs ayant fait disparaître cette pratique par la suite. Je m’abstiendrai de juger, je pense qu’il faut considérer cela comme une curiosité (comme les têtes Jivaro, les reliques, etc.). On peut simplement émettre une réserve sur le fait que les personnes décédées n’avaient pas toujours donné leur accord pour ce type de prélèvement en confiant leur corps à la science (quand ce fût le cas). Pour les autres, qui furent volontaires et organisèrent le prélèvement sur leur propre peau après leur trépas… finalement, ils ne firent de mal à personne.

Nulle fascination, mais de la curiosité, qui n’est pas morbide, je le rappelle. Pour vous le prouver, je prépare un message sur les reliures en porcelaine, comme quoi!

Je rappelle que si vous avez envie d’ajouter des images de reliures dans l’expo virtuelle que je vais faire sur le blog, vous pouvez m’envoyer des images. Elles seront bienvenues.

H

Images : des reliures en peau humaine, justement.

7 Commentaires

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  2. Oui Vincent, la restauration est très solide.
    En effet, le fait que les plats tiennent dépends de la solidité des ficelle qui ne posait pas de problème ici.
    L’avantage de ma solution c’est qu’elle reste applicable, même lorsque le dos est très difficile à décoller (très bien collé, cuir friable, dorure fragile …).

    Dans le cas où les ficelles sont cassées ou fragilisées, je préfère alors les restaurer et les consolider avec du fil qu’en mettant des pièces de cuir. c’est plus solide et moins intrusif. Cela pourrais faire l’objet d’un prochain article.

    Eric

  3. Bonjour Eric,

    Merci pour votre article.

    Cependant j’aurai une question technique à propos de la solidité de votre restauration.

    Est-ce que cela va tenir longtemps à l’usage?

    En effet mes (j’en ai 3 en même temps suite aux délais qui peuvent aller jusqu’à 3 ans!) restaurateurs dans ce cas de figures où les charnières sont entièrement fendues décollent le dos, parent très finement une peau qu’ils appliquent sur la totalité de celui-ci et sur quelques centimètres sur les plats (pour améliorer encore la solidité de l’ensemble), puis réajustent le dos et à leur tour utilisent des rustines. Il n’y a pas de surépaisseur visible et le livre est alors lisible et manipulable sans problème.

    Cordialement,
    Vincent P.

  4. Belle citation.
    Je ne donne pas de cours, les livres que je restaure me fournissent déjà suffisamment de travail, mais nous pourrons échanger sans problème sur la restauration lors d’un prochain diner de bibliophiles :o)
    Amicalement,
    Eric

  5. Merci Éric pour cette deuxième démonstration de votre talent.

    Je réalise que les restaurations par trop amateurs ne sont que des bricolages grossiers et qu’il est nécessaire de prendre des cours si l’on veut toucher correctement aux reliures.

    Je relisais hier soir, dans le train, le « quinte épitre à un ami bibliophile qui fait réparer ses livres » de Jean Marchand et je le reprends ce soir pour citer l’auteur ayant acheté un livre fatigué
     » …il aura les injures du temps, peut-être aussi celle des hommes ; mais, attention ! je te parle des injures que l’on peut nommer involontaires des hommes : ces inhumains l’auront laissé choir, l’auront laissé souffrir des intempéries, auront arraché, sans malice, des lambeaux de sa reliure ; -pour ton bonheur, en revanche, ils ne l’auront pas indignement sophistiqué : à leurs yeux, il n’en valait pas la peine et c’est en somme ce qui l’a sauvé d’un autre péril ; il a subi les atteintes inévitables de la maladie, mais non le traitement bien plus redoutable encore, de quelque méchant médecin. (sic) »

    Éric, acceptez vous encore des élèves dans votre classe ?
    Cordialement. Pierre

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