par un adepte, et à la manière de Lucas Corso, arpenteur des marges bibliophiliques.
Amis bibliophiles, bonjour.
On m’a toujours dit que les bibliothèques étaient des refuges, que les livres consolaient, qu’ils offraient à leurs lecteurs une trêve contre la brutalité du monde. J’ai assez fréquenté les marges pour savoir que c’est une fable. Tous les livres ne se contentent pas de consoler : certains servent à tuer. Les traités d’art militaire, les manuels de chimie, les pamphlets haineux ne sont pas les seuls. J’ai vu des psautiers devenir des preuves à charge, des catéchismes brandis comme des sentences, et un jour, un livre m’est tombé entre les mains dont les pages portaient plus de sang séché que n’importe quel manuel de chirurgie. Ils l’appelaient le Codex du Bourreau.

Je fus introduit à cette relique dans un château suisse, propriété d’un collectionneur discret dont le portefeuille s’alimentait de mines africaines et dont la conscience se lavait dans des donations culturelles. Un homme pâle, qui ne serrait pas la main mais la présentait comme un livre dont on n’ose pas ouvrir les pages. Il m’accueillit sans détour : « Monsieur Corso, je veux savoir si ce manuscrit mérite la discrétion dont je l’entoure. » Sur une table basse en marqueterie, entourée de fauteuils trop confortables, reposait un volume in-folio, relié de cuir noirci, les coins renforcés de métal. Le dos portait en lettres dorées, presque effacées : Manuale Exsecutionis, 1585.
J’ouvris. L’odeur me frappa d’abord, une odeur de fer rouillé et de suif, comme si les siècles avaient conservé dans les fibres du papier le souffle des potences. L’écriture était une gothique cursive, régulière, mais avec ces hésitations qu’on devine chez un praticien plus habile à manier la corde que la plume. Chaque chapitre décrivait un instrument : la hache, la roue, le garrot, la chaise de fer. Chaque outil était accompagné de croquis maladroits, silhouettes de corps démembrés, schémas de nœuds, proportions de poutres. Rien de théorique : tout était consigné avec l’expérience de l’atelier.
Mais ce n’était pas un simple manuel technique. Dans les marges, une seconde main, plus tardive, avait ajouté des remarques d’une précision clinique : « La corde de chanvre, humidifiée, prolonge l’agonie de six à neuf minutes. » Ou encore : « L’angle de la lame doit être vérifié au lever du soleil pour éviter les éclats. » J’avais sous les yeux le carnet de bord d’un bourreau, transmis, enrichi, corrigé par plusieurs générations de praticiens.
Je demandai d’où venait ce volume. Le collectionneur, imperturbable, répondit qu’il avait été acheté lors d’une vente privée à Prague, dans les années 1990, en lot avec quelques manuscrits de droit criminel. On l’avait dissimulé dans une reliure de missel pour franchir une frontière. Depuis, il dormait dans ce château, sorti parfois pour être montré à des invités avides de frissons. « Je n’ai jamais osé le faire expertiser officiellement », ajouta-t-il. « On ne met pas en vitrine un livre pareil. »
Je continuai de feuilleter. Chaque section s’ouvrait sur une invocation pieuse, comme pour absoudre ce qui suivait : In nomine Domini, ad correctionem et exemplum. Puis venait la mécanique : nombre de tours de roue, hauteur idéale d’un gibet, ordre des mutilations. À côté, les gloses marginales ajoutaient une dimension presque philosophique : « L’art du bourreau n’est pas de donner la mort, mais de la rendre visible. » Une autre note, griffonnée en français du XVIIᵉ siècle, précisait : « On dit que le peuple ne croit qu’aux livres : il faut lui montrer les corps comme des volumes ouverts. »
Je refermai un instant le manuscrit. Dans mon métier, on finit par supporter les récits de violence, mais ce qui troublait ici, c’était le ton méthodique. On ne sentait ni cruauté, ni remords, seulement la régularité comptable d’un artisan qui perfectionne son savoir-faire. Un bibliophile peut admirer la reliure, un bourreau admirait la solidité du nœud. Chacun son métier.
Le collectionneur me fixait, attendant une évaluation. Je me contentai de dire : « C’est un manuscrit unique. Sa valeur marchande est faible — peu d’acheteurs. Mais sa valeur documentaire est immense. » Il hocha la tête. « On m’a parlé d’universités qui souhaiteraient le voir. Mais je crains qu’il ne soit interprété… mal. » Je répondis que les livres, surtout ceux-là, n’ont jamais été interprétés autrement que mal.
Je passai la soirée à le parcourir page après page. Je découvris, inséré entre deux cahiers, un petit carnet cousu, d’une écriture plus nerveuse. C’était la confession d’un exécuteur français, actif à Lyon vers 1620. Il écrivait : « J’ai ajouté mes remarques au grand livre, pour que mes successeurs ne manquent pas leur office. On m’a dit que les paroles s’envolent, que seuls les livres restent. Alors j’écris, pour que la mort reste juste. » J’eus un sourire amer : les bibliothèques des bourreaux n’ont rien à envier à celles des moines copistes.
Je notai la qualité matérielle : le papier du cahier principal, d’un vergé italien, présentait un filigrane en forme de balance — symbole ironique pour un livre qui pesait les vies. L’encre, brune, avait été renforcée par des reprises au noir de fumée. Les croquis semblaient avoir été réalisés à la sanguine, puis repassés à la plume. Tout indiquait un travail de praticien qui voulait léguer son art, avec la minutie d’un artisan forgeron.
Ce n’était pas la première fois que je voyais un tel volume. Dans une vente londonienne, quelques années plus tôt, j’avais croisé un recueil de sentences manuscrites où chaque condamnation était illustrée d’une vignette aquarellée représentant la méthode d’exécution. Mais le manuscrit suisse avait quelque chose de plus intime : il respirait la pratique quotidienne. Il ne se contentait pas d’énumérer ; il transmettait. C’était un livre d’école pour un métier qu’on n’enseigne pas officiellement.
Le collectionneur m’écoutait avec un intérêt glacé. Je savais ce qui l’attirait : non pas l’horreur, mais la possession d’un objet qui concentre l’interdit. Dans le petit cercle des collectionneurs d’atrocités bibliophiliques — car il en existe un, je vous l’assure — ce genre de volume se négocie à huis clos, loin des catalogues officiels. On paie davantage pour ce qu’on ne peut pas montrer.
Je lui expliquai que la valeur ne résidait pas dans le manuscrit seul, mais dans les annotations marginales, qui faisaient de ce livre un palimpseste de gestes. Chaque note ajoutée rapprochait le lecteur du théâtre des exécutions. On y entendait presque la foule gronder, on voyait la sueur du condamné, on sentait la corde se tendre. C’était un livre performatif, comme diraient les universitaires : un volume qui ne décrit pas seulement, mais qui agit encore en silence.
Le lendemain, j’allai consulter à la bibliothèque cantonale de Fribourg quelques traités de droit criminel du XVIᵉ siècle. J’y retrouvai les mêmes formulations pieuses, les mêmes tentatives de justifier la violence par la théologie. Mais aucun ne s’approchait de la précision du Codex. Là où les juristes parlaient en abstractions, le bourreau parlait en centimètres. Là où le droit invoquait l’exemplarité, le manuscrit comptait les secondes.
De retour au château, je conclus mon rapport oral : « Vous possédez un témoin unique. Ce manuscrit est dangereux, mais précieux. Il n’a pas de prix public, mais il a une valeur inestimable pour qui veut comprendre la mécanique de la justice. » Le collectionneur sourit faiblement, satisfait. Il me raccompagna en silence jusqu’à la grille.
Je descendis du château avec l’impression d’avoir touché une corde encore tiède. Le Codex du Bourreau n’était pas seulement un manuel : c’était une bibliothèque de gestes, une mémoire de coups, une littérature du fer et du chanvre. Il me rappela cette phrase d’un vieux juriste : « La justice n’est que la mise en ordre des supplices. » J’ajouterais : et les livres en sont les témoins.
Depuis, chaque fois que je croise un exemplaire de droit criminel dans une vente — une Carolina, un traité de question — je me demande s’il n’est pas, quelque part dans ses marges, contaminé par une note du Codex. Les bourreaux écrivaient peu, mais quand ils écrivaient, c’était pour ne pas disparaître. Leurs cordes se décomposent, leurs haches rouillent, mais leurs mots demeurent. Et nous autres, bibliophiles, finissons par les lire, malgré nous.
J’aimerais dire que j’ai pu dormir sans y penser. Mais il y a des livres qui vous suivent comme des ombres. Le Codex du Bourreau est de ceux-là. Chaque fois que je referme un catalogue de vente, chaque fois qu’un commissaire-priseur vante un « bel état de conservation », je me demande si les mots ne cachent pas des cicatrices. Les reliures sentent parfois la cendre, les marges ont un goût de sang. Et je me rappelle que certains livres ne pardonnent pas qu’on les ait lus.
GBO-COD-BRR-011
Note légale
Les Élégances Parallèles – À la manière de Lucas Corso relèvent d’un exercice de fiction littéraire et bibliophilique. Toute ressemblance avec des personnes, événements ou ouvrages existants ne saurait être que fortuite. Le personnage de Lucas Corso, ainsi que les clins d’œil à d’autres figures littéraires, sont utilisés dans le cadre du pastiche et de l’hommage, conformément aux exceptions prévues par le Code de la propriété intellectuelle.
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