Bibliophilie et poliorcétique: l’architecture ou la fortification nouvelle, Freitag, 1635

Amis Bibliophiles bonjour,

Pour faire suite à l’article de juin 2018, je vous présente un deuxième ouvrage sur la castramétation et la poliorcétique :

L’ARCHITECTURE MILITAIRE OU LA FORTIFICATION NOUVELLE de ADAM FREITAG

Dès sa publication, le Traité d’Architecture Militaire d’ADAM FREITAG fut perçu comme une contribution fondamentale à la théorie de la fortification de l’époque.

Le traité connut plusieurs éditions en allemand (1631 à 1665) et en français (1635 à 1668).

Les principes exposés dans l’ouvrage, connus aussi comme «  manière de Freitag « , mettaient en lumière le système général de fortifications mis au point dans les anciens Pays-Bas et qui avait inspiré les ingénieurs militaires de toute l’Europe.

ADAM FREITAG [ou Freitach, Freytag, Freitag, … 1608-1650) naquit à Torun, en Pologne.

Fils d’un mathématicien, ses dons pour les mathématiques furent remarqués et encouragés par l’astronome Joannes Broscius, ami intime de Nicolas Copernic. Après des études à Francfort-sur-l’Oder, Freitag s’installa en Hollande, rejoignant l’armée du stadhouder Frédéric-Henri de Nassau probablement en tant qu’ingénieur militaire. Il prit part au siège victorieux de Bois-le-Duc en 1629,  siège qui devint légendaire par les gigantesques travaux de terrassement militaire et hydraulique réalisés. Freitag suivit alors des études de médecine à Leyde, où il fut reçu docteur en 1632.

Il continua cependant à s’occuper de fortifications, puisque son livre sur ce sujet paru en 1631.

On a suggéré qu’il assista aussi au siège de Maastricht en 1632.  En 1633, le turbulent prince polonais Janusz Radziwill fit une visite à Leyde et à cette occasion rencontra Freitag qui entra à son service comme médecin personnel et comme conseiller en matière de fortifications, il expertisa les projets des nouvelles fortifications de Torun. Lorsque son maître devint gouverneur de Vilnius, pour le compte de la République des Deux Nations polonaise et lithuanienne, Freitag le suivit et s’établit à sa cour. Il mourut à l’âge de quarante-deux ans.

Pour l’édition originale allemande de son livre, parue en 1631, les libraires Bonaventure et Abraham Elsevier collaborèrent étroitement avec Freitag. Ils réimprimèrent l’ouvrage en 1635 et 1642 et publièrent la traduction française de Toussaint Quinet en 1635.
Toutes les éditions sont fort semblables : il s’agit d’in-folio, comportant une page de titre allégorique richement décorée, avec sans doute le portrait d’un prince représenté en dieu Mars, une dédicace au roi Ladislas-Sigismond de Pologne ; le texte est accompagné de huit tableaux et de trente-cinq planches sur cuivre. Les gravures très nettes et très soignées ont été réalisées par le graveur Willem Hondius ; les cuivres sont imprimés d’un seul côté de feuillets intercalés entre les cahiers de texte.

La théorie de Freitag est exposée en trois livres. Sans mentionner les principes de la géométrie, l’auteur se limite à l’architecture militaire. Un rappel historique est suivi d’une série de définitions et d’un glossaire. Le Livre I expose la théorie fondamentale, des forteresses régulières ainsi que des profils des remparts de terre et des fossés en eau. Dans le Livre II, c’est le système hollandais qui est développé, avec ses angles droits caractéristiques. Freitag propose en outre un catalogue des diverses formes d’ouvrages avancés ; il décrit aussi les plans irréguliers et pour finir il aborde le cas particulier de la citadelle. Le Livre III concerne la tactique des sièges, et les nombreux ouvrages temporaires exécutés sur le terrain : tranchées, approches, techniques de sape et de mine des forteresses, d’inondation des territoires alentours. Des illustrations particulières montrent des ponts et des camps conçus d’après les sources romaines classiques, ainsi que les outils et les constructions des assiégeants.
La popularité du livre de Freitag n’est pas un phénomène isolé. Nombreux furent les auteurs de ce type de traité à connaître le succès et à voir de nombreuses rééditions de leur œuvre.

FRITACH ADAM. – L’ARCHITECTURE MILITAIRE OU LA FORTIFICATION NOUVELLE augmentée et enrichie de forteresses régulières, irrégulières, le tout à la practique moderne.

LEIDE – ELZEVIERS – 1635.

In-folio: [8 dont titre gravé], 179 pp. et 43 doubles pages.

Rel. de l’époque: plein veau brun, plats cernés de plusieurs roulettes et filets à ftoid, dos à 4 nerfs sertis de filets à froid prolongés sur les plats, tranches bleues (coiffes restaurées, traces de fermoirs).

Edition originale de la traduction en français. Dédicacée au roi de Pologne Vladislas IV, elle contient 8 tableaux imprimés et 35 figures et plans gravés sur cuivre, le tout sur double page et est divisée en 3 parties : histoire des forteresses, usage des figures géométriques régulières et irrégulières, attaque et défense des forteresses.

Berlin Katalog no 3525 ; Cockle, no 836; Brunet II, c. 1389,  Willems, no 425.

René.

La lettre du bibliophile

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Aux frontières de la bibliophilie: l’Index Librorum Prohibitorum made in France, ou la liste Otto des ouvrages interdits sous l’Occupation.

Aux frontières de la bibliophilie: l’Index Librorum Prohibitorum made in France, ou la liste Otto des ouvrages interdits sous l’Occupation.

Amis Bibliophiles bonjour, 
« Désireux de contribuer à une atmosphère plus saine et dans le souci d’établir les conditions nécessaires à une appréciation plus juste et objective des problèmes européens, les éditeurs français ont décidé de retirer des librairies et de la vente, les ouvrages qui figurent sur la liste suivante et sur des listes analogues qui pourrait être publiées plus tard. Il s’agît de livres qui, par leur esprit mensonger et tendancieux ont systématiquement empoisonné l’opinion publique française; sont visées les publications de réfugiés politiques ou d’écrivains juifs, qui, trahissant l’hospitalité que la France leur avait accordée, ont sans scrupules poussé à une guerre, dont ils espéraient tirer profit pour leurs buts égoïstes.
Les autorités allemandes ont enregistré avec satisfaction l’initiative des éditeurs français et ont pris de leur côté les mesures nécessaires ». Paris, September 1940. 

C’est par c’est quelques lignes que débute le document établissant la liste des « Ouvrages retirés de la vente par les éditeurs ou interdits par les autorités allemandes », plus connu sous le nom de la liste Otto. 
Cette liste fût diffusée en octobre 1940, et contient un peu plus de 1000 titres. La liste fait néanmoins preuve d’une ouverture manifeste en ré-autorisant la vente de 3 ouvrages précédemment interdits par un nazi un peu trop zélé, mais que le pacte germano-soviétique rend plus fréquentables: 

A part ces trois intrus, la liste Otto contient des ouvrages que l’occupant jugeait anti-allemands, des oeuvres d’auteurs communistes ou juifs, livres et quelques revues. En 1941, les autorités allemandes, la Propaganda Abteilung de Paris interdirent également la réimpression d’ouvrages anglais ou américains. Puis en 1942, cette fois-ci c’est la guerre, la vraie, les équipes d’Otto Abetz ajouteront une liste de 1170 listes, plus sobrement, et moins subtilement, intitulée « Ouvrages littéraires français non désirables ». En 1943, 934 autres ouvrages viendront s’ajouter à ces premières listes, dont des manuels scolaires (c’est très mauvais pour la santé).
On ne sait formellement si la liste est baptisée Otto du nom d’Otto Abetz, ambassadeur du 3ème Reich en France, mais à mon humble avis, si ce n’est pas le cas, c’est vraiment une GroB coïncidence. 
La subtilité de la liste Otto, si j’ose dire, est qu’elle repose sur les éditeurs eux-mêmes qui fûrent invités à établir la liste des ouvrages à interdire au sein de leurs propres catalogues, pour les raisons évoquées ci-dessus (anti-allemands, juifs, communistes… ou même anti-staliniens). Du déclaratif. On imagine sans peine l’état d’esprit des éditeurs concernés, entre consternation et résistance pour certains, peur d’en oublier un par inadvertance pour d’autres, et calcul pour les troisièmes. 
Pour beaucoup, passer sous les fourches caudines de l’Occupant, c’est permettre de donner quelques gages de… collaboration, de reprendre leur activité et d’avoir accès au papier, qui est soumis à un contingentement important, et distribué selon le bon vouloir des autorités. Pour les éditeurs juifs, évidemment, il n’y a hélas pas moyen d’échapper à l’aryanisation des capitaux et des directions.  
Chez Gallimard, Drieu la Rochelle remplace Paulhan, pendant que d’autres éditeurs franchissent la ligne pour diverses raisons – politiques, financières, opportunistes -, et se mettent au service du gouvernement de Vichy ou des allemands; sont souvent cités Bernard Grasset (qui passera quelques semaines en prison à libération), René Julliard ou Robert Denoël.
D’autres résistent, certains arrêtent volontairement de publier comme Émile-Paul frères et d’autres comme les Editions de Minuit, entrent dans la clandestinité.
Les bibliophiles ne peuvent être insensibles au principe même de cette liste mais aussi aux ouvrages qu’elle contient, on croise ainsi les textes de Camus bien sûr (L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe, Caligula…), de Sartre (Les Mouches, L’Être et le néant), de Mauriac… 
On s’étonnera de la présence d’oeuvres plus légères comme le Mozart de Annette Kolb (n’est pas Wagner qui veut). Les éditeurs ont également pris sur eux, dès 1940 et on admire la conscience professionnelle de ceux qui signalent des ouvrages de science-fiction totalement répréhensibles, tels que La Pologne par l’image de Sauzay, ou l’uchronie l’Alsace d’Odilé. Je ne parle même pas des Mémoires de Hitler, que Scheid publiait dès 1933, avec hélas trop d’anticipation… Plus sérieusement, Blum, Daudet, Dorgelès (?), Boylesve (dangereux activiste), Kessel bien sûr, Zweig, etc.
En bibliophilie, on parle régulièrement des ouvrages mis à l’index (ce qui souvent rajoute à la valeur de l’ouvrage, pour des raisons diverses), de l’Index Librorum Prohibitorum, l’Occupation a également produit son index, et sous mes mots parfois un peu légers, il me semblait important de l’évoquer.
H
Vous pouvez retrouver la liste Otto ici: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626072f/f3.image

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