Bibliokleptomanie moderne ou les tribulations d’un bibliophile hâvrais qui vola pour un million d’euros de livres

Amis Bibliophiles bonsoir,
Histoire vraie pour bibliophile, relatée dans le Courrier Picard du 30 novembre 2011 (http://www.courrier-picard.fr/courrier/Actualites/Info-regionale/Pour-un-million-d-euros-de-livres-voles)
Qui aurait pu soupçonner ce discret ingénieur à la retraite que l’on voyait flâner dans les librairies et les salles des ventes d’Amiens, de Paris, de Lyon ou de Belgique? Passionné de livres, c’est évident, mais notre amateur était également bibliokleptomane: au gré de ses visites il dérobait des ouvrages rares pour garnir sa jolie villa hâvraise, toute entière vouée au culte du livre.


C’est la mémoire d’un commissaire-priseur d’Amiens qui a mis un terme à ses actions. En le reconnaissant parmi les visiteurs d’une exposition et en associant son visage à un vol commis un an avant. La maréchaussée prévenue, le bibliokleptomane est arrêté et rapidement confondu. Il avoue le vol mais aussi celui d’un nombre important d’autres livres de valeur dans une librairie de Rouen.
La perquisition au domicile du gardé à vue sera surprenante et fructueuse: ce n’est pas quelques ouvrages rares que les policiers vont découvrir, mais des milliers d’ouvrages rangés dans de magnifiques bibliothèques qui remplissent la maison. Au fil des aveux, le bibliokleptomane reconnaîtra finalement le vol de milliers d’ouvrages étalé sur un vingtaine d’années, pour un montant total d’environ 1 million d’euros. Un million d’euros de livres volés, dont l’amateur jouissait en solitaire dans sa maison…
Voilà de quoi nous interpeller sur les dérives de la bibliophilie et de la bibliomanie… J’ai été confronté trois fois à des cas proches, et à chaque fois cela m’avait troublé: à Drouot, quand j’avais vu un bibliophile très âgé escamoter un joli in-12 pendant une exposition et le glisser dans les larges poches de son manteau (fait sur mesure, comme celui de Boulard?), j’étais resté muet et je l’avais regardé partir. Dans une librairie parisienne, où l’amateur qui glissait un Savonarole dans son veston n’avait lui pas franchi la porte…. et plus récemment dans une vente, où l’expert signala qu’une page importante d’un ouvrage avait été tranchée au rasoir pendant l’exposition (vol ou volonté de faite chuter le prix potentiel?). De quoi réfléchir à la condition du bibliophile qui ne sait ou ne peut résister aux mauvaises tentations.
Il paraît que les policiers qui ont mis en garde à vue le biblioklpetomane havrais s’interrogent sur ses motivations… C’est pourtant tellement évident, non? L’un de vous pourrait-il aller éclairer leur lanterne?
H
P.S.: les deux dernières fois où j’ai écrit un message sur des bibliofilous contemporains (a tribute to Octave), figurez-vous que celui-ci m’a contacté par email ensuite. Dans les deux cas, ils étaient lecteurs du blog. Ami hâvrais, si tu nous lis…
P.P.S.: merci à Elian et Bertrand.

La lettre du bibliophile

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La Vente FORTSAS, ou le canular bibliophilique du siècle!

La Vente FORTSAS, ou le canular bibliophilique du siècle!

A l’approche du 10 août 1840, alors que l’Europe toute entière souffre de la chaleur, c’est une véritable fièvre qui va s’emparer des bibliophiles de l’époque.


Dans les journaux, mais également grâce aux catalogues qu’une centaine d’amateurs choisis reçurent personnellement, tout le petit monde des amateurs de livres anciens et rares se passionne pour la proche vente d’une très riche mais peu nombreuse collection d’ouvrages, tous uniques, ayant appartenu à feu M. le Comte de Fortsas.
Ainsi, le libraire Hoyois, chargé de regrouper les commissions avant la vente reçoit il dès la mi-juillet un nombre croissant de sollicitations : demandes d’information, demande de catalogues supplémentaires (mais il est hélas épuisé répondra-t-il), commissions.
Rapidement, on constate que l’enthousiasme généré par la vente dépasse tous les espoirs, et des ordres parviennent de Belgique, mais aussi de Paris et Londres. Certains portent les mots magiques « à tout prix », et demandent à Hoyois d’enchérir en leur nom à n’importe quel prix, pourvu que les donneurs d’ordres se voient adjuger le lot. Pour d’autres lots, ce sont simplement des sommes astronomiques qui sont proposées par les acheteurs potentiels, parmi lesquels se trouvent érudits, aristocrates, et certains libraires, dont Techener à Paris.
Le propre conservateur de la bibliothèque Royale de Belgique a sollicité ses administrateurs afin de réunir les fonds nécessaires à ces acquisitions sans précédent.
Il faut dire que les livres du défunt Comte sont en tous points fabuleux, alliant unicité et reliures toutes plus sublimes les unes que les autres.
Petit à petit, la pression monte en Europe, on retrouve des articles sur la vente à venir dans de nombreux journaux du continent. On annonce que des acheteurs de Marseille, Paris, Londres, Copenhague, Berlin, Vienne, Lisbonne, Saint-Pétersbourg et même des Etats-Unis vont faire le déplacement pour venir enchérir.
La fébrilité s’empare de tous à mesure que la vente se profile et que l’on interroge quelques connaissances du Comte (qui ne le connaissent que de loin) sur Binche (lieu de résidence du Comte de Fortsas), la personnalité du bibliophile et toutes autres informations pouvant donner un avantage sur les autres enchérisseurs.
On note même un enchérisseur souhaitant acheter un exemplaire mis en vente pour remplacer celui qui est en sa possession… alors que tous les lots sont annoncés comme uniques… Et autre affirmant posséder son propre exemplaire de la moitié des lots annoncés… Vanité bibliophilique, quand tu nous tient! 🙂
Le 8 août on annonce que la vente n’aura pas lieu et que la bibliothèque de Binche a acquis tous les volumes… Trop tard, en diligence (dont Brunet et Nodier, qui vinrent de Paris spécialement) ou à cheval, de nombreuses personnes errent déjà dans Binche à la recherche d’informations sur les livres ou le Comte de Fortsas… se jetant le regard hostile que deux enchérisseurs ennemis se lancent encore aujourd’hui à Drouot…
Oui mais voilà, vous vous en doutez maintenant, ce catalogue d’unica fût entièrement inventé par un groupe de bibliophiles belges et facétieux… et de vente il n’y eut point… il n’en fût d’ailleurs jamais question…
Le Cerveau du canular, un certain Rénier Chalon, avait particulièrement bien préparé son coup, piègeant les meilleurs bibliophiles, experts ou libraires divers en jouant de leur susceptibilité : il avait parié qu’ils ne pourraient laisser passer cette ocassion d’acquérir un ouvrage manquant à leur collection (il avait spécialement ciblé certains des destinataires du catalogue avec des ouvrages inventés entièrement pour eux), ou un ouvrage remettant en cause leur travail d’expert ou de bibliographe émérite.
Le canular fit grand bruit, mais finalement les enchérisseurs leurrés protestèrent peu, parce que Chalon fît constater par huissier l’identité des personnes présentes le jour de la vente… et celles-ci préférèrent taire leur rancoeur plutôt que de s’attirer la moquerie générale.

Je résume tout ceci de mémoire, mais vous pouvez retrouver cet événement unique de l’histoire de la bibliophilie dans deux excellents ouvrages parus aux Editions des Cendres, l’un présentant le catalogue, l’autre résumant l’affaire. J’avais acheté les miens sur abebooks je crois, mais vous pouvez les trouver auprès de l’éditeur.
Je trouve que c’est une belle histoire… à méditer sans nul doute… puisque je ne peux jurer pour ma part que je n’aurais pas essayé d’enchérir dans pareilles circonstances.
Ce canular est je crois unique. Il en existe d’autres dans l’univers du livre, notamment autour de livres inventés par des auteurs, et dont on a tellement parlé, que bien des gens pensent qu’ils existent réellement, tels que le Necronomicon, de Lovecraft.

Voici pour la petite histoire!
H.Ouvrage présenté : les oeuvres complètes de Platon, chez Froben, 1546, un grand volume in-folio.

20 Commentaires

  1. I do not know if it’s just me or if perhaps everybody else encountering issues with your site. It seems like some of the written text in your posts are running off the screen. Can somebody else please provide feedback and let me know if this is happening to them as well? This may be a problem with my browser because I’ve had this happen before. Many thanks|

  2. Pierre, pour répondre à votre question, si vous déposez en SVV votre livre pour le vendre, et qu'il est volé, la SVV vous le remboursera au montant de l'estimation.
    pompompom….

    Assez dangereux dans ce cas l'EO de Bovary estimée 250€

    Idem, si l'exemplaire n'est pas conforme, la SVV rembourse, ca m'est arrivé encore récemment, et ca ne suscite aucun débat avec les études sérieuses.

    Certains libraires prétendent qu'il n'y a pas de vol de livre, c'est inexact, et lorsque l'ouvrage file à l'étranger il est extrèmeent difficile de prouver que c'est le votre, même lorsqu'il est au armes, et contient des marques claires.
    Etat français himself, a un mal fou à récupérer les œuvres volées à l'étranger, et nous n'avons pas son pouvoir.
    ( je me souviens d'une emission ou l'etat tentait de recuperer en belgique des bas relief volés dans un musée.. )

    a bientot

    Yohann
    ebibliophilie.com

  3. Il m est arrivé de voler des livres de poche pour les lire… C était pour ma survie intellectuelle. Il y a prescription. Désolé d etre hors sujet.
    Cela dit, je pense que l individu cité n a certainement pas volé tous les livres en sa possession, c est plutot par "tous moyens.
    Mais un livre a t il déja été le mobile d un meurtre ?

  4. Quelqu'un qui avait du goût.
    Je ne crois pas à la distinction volumes/ouvrages pour le coup Bertrand.

    Après, le côté industriel de la chose est impressionnant… On peut même penser qu'il en a acheté certains voire un grand nombre…

    Je crois avoir lu ici que les livres ne se volaient pas (chez les particuliers).
    Des témoignages de libraires? Si ce genre d'accumulation est possible les rapines épisodiques doivent être légion….

    Olivier

  5. Il n'ira pas en prison, visiblement ce collectionneur est dérangé. Rassembler autant de livres, volés ou non, relève d'une psychose obsessionnelle bien connue en psychiatrie appelée maladie des nerfs, des dos ornés et des pièces de titre en maroquin…

  6. Il est amusant de constater que si l'on s'en tient aux chiffres donnés par la police (on sait ce que ça vaut), ce monsieur aurait volé environ 2.000 ouvrages sur 20 ans (d'ailleurs on ne sait pas trop si ce sont 2.000 volumes ou 2.000 ouvrage…. nuance… en même temps il ne s'amusait sans doute pas à voler des Histoires naturelles de Buffon in-folio ou des Encyclopédies fussent-elles in-4… pauvre voleur de livre condamné aux in-12, in-16 et in-32…). Bref, donc, 2.000 livres sur 20 ans, ça fait 100 livres par an, soit en gros, 1 livre volé tous les 3 jours ! … Et guère de répit possible car s'il laissait passer une semaine sans rien voler… la semaine suivante il lui fallait en voler le double (rire).

    Je pense qu'à défaut d'un certificat de bonne conduite on peut décerner à ce futur centralien, un certificat de constance en bibliophilie …

    B.

  7. À lire le courrier Picard, les 69 premiers livres ou gravures on été expertisés 32 000 euros. Ensuite 600 autres "livres" ont été saisis et 1500 mis sous scellés. Si je suis la logique du journaliste 600+1500+69 = 2169 ; 2169/69 x 32 000 = environ un million d'euros. (1 005 913) Mathématique la bibliophilie.

    Lauverjat

  8. A Lourmarin, c'est un rare Jules Verne qui a été volé à la barbe du libraire. Un confrère qui avait son stand juste en face m'a dit que cela avait été fait en un instant…

    Dans les voleurs, il y a évidemment quelques cleptomanes mais il doit y avoir aussi des crapules agissants sur commande et des particuliers qui revendent sur Ebay, non ?

    La seule consolation (et Bertrand fait mine de ne pas l'avoir remarqué), c'est que la somme volée estimée à un million d'euros n'est pas la somme que les personnes volées avaient investi pour acquérir ces mêmes ouvrages… Disons 1/3 pour être correct.

    Je me posais la question pour les SVV : Vous déposez un ouvrage qui est subtilisé ou dépecé. Y a t-il un recours ? C'est aussi pour cela que je n'aime pas accepter les dépôts. Pierre

  9. Sur le million d'euros, j'ai mon petit avis 🙂

    C'est un expert qui a estimé, il a probablement surestimé inconsciemment pour toutes les fois où il sous-estime dans les ventes aux enchères où il officie.

    Bon an, mal an, il équilibre son bilan.

    🙂
    Hugues

  10. Moi dans cette histoire, il y a tout de même quelque chose qui me chagrine.

    Il aurait volé pour 1 million d'euros de livres en 20 ans. Soit ! Ce qui nous donne pour environ 50.000 euros de livres par an volés à la barbe (ou pas) des commissaires-priseurs et libraires. Soit !

    Eh bien moi je dis qu'il est très très fort même si je ne le félicite pas puisque comme dit l'adage "bien mal acquis ne profite jamais" (la preuve), très très fort parce que pour ma part, en bientôt 10 ans de librairie je n'ai pas réussi à acheté le quart de cette "somme" en livres. Vous me direz, quand on les vole, il est sans doute plus simple de se fixer sur un Songe de Poliphile ou un Decameron en maroquin rouge que sur une EO d'Octave Uzanne… snif snif …

    La question qu'on pourrait se poser c'est combien de ce genre d'individus névrotiques à l'évidence, peuplent encore l'hexagone à la recherche d'un nouveau méfait ? … Dans ces cas là on est assez heureux de travailler via le net.

    B.

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