Beaux exemplaires en maroquin autour du courant matérialiste au 18ème siècle: Spinosa, Fréret, Mirabaud, Meslier, Holbach…

Amis Bibliophiles bonjour,  Je vous propose de découvrir aujourd’hui  une sélection de livres de ma bibliothèque sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur : le courant matérialiste au 18ème siècle.

Tout d’abord, il me semble bon de préciser que ce petit article n’a aucune prétention pédagogique : je n’ai ni le désir, ni les compétences,  de vous prodiguer un cours de philosophie sur le sujet ! Il s’agit davantage de vous présenter quelques ouvrages remarquables de la pensée humaine , que le hasard (et une recherche assidue!) ont bien voulu mettre sur ma route. Pour le plaisir des yeux, j’ai ajouté également quelques reproductions d’exemplaires passés sur le marché qui m’avaient fait les yeux doux. Au coeur de toute réflexion philosophique , il y a deux questions qui reviennent et hantent l’Homme depuis toujours :- son âme survivra -t’elle au séjour terrestre  dont la fin est inéluctable?- qui/quoi a créé ce monde qui l’entoure et qui l’émerveille chaque jour un peu plus?
Pour trouver une réponse et se rassurer, l’Homme a inventé la religion. Et puisque la nature du Dieu inventé répondait aux ultimes interrogations, il n’était plus nécessaire de chercher ailleurs : l’Homme s’est trouvé intellectuellement prisonnier de ce qu’il avait créé.
Simultanément, le pouvoir politique s’appuyait sur la religion (les Rois ne sont-ils pas de droit divin, quand ils ne sont pas des Dieux vivants?!) et muselait les ardeurs d’émancipation. S’écarter de la religion, c’était remettre en cause le pouvoir.
Inutile de dire qu’il fallut un petit moment à nos sociétés, pour exposer librement certaines idées, et pouvoir philosopher tout simplement! On peut citer tout d’abord certains  philosophes grecs ou romains comme Lucrèce et Epicure, précurseurs de l’athéisme.Par la suite, dans nos sociétés occidentales , il fallut attendre la Renaissance pour entendre la voix de certains osant mettre en doute la sacro-sainte parole de l’Eglise.Deux auteurs majeurs, tous deux morts dans les flammes du bucher : Lucialio Vanini :- Amphitheatrum aeternae Providentiae Divino-Magicum, 1615- De Admirandis Naturae Reginae Deaeque Mortalium Arcanis, 1616. Il y a actuellement chez un libraire parisien un joli exemplaire relié en maroquin par Derôme le jeune du deuxième ouvrage.Malheureusement, à ma connaissance, il n’y a pas de traduction française ancienne de ces deux ouvrages. Giordano Bruno :- Spaccio de la Bestia Trionfante (L’expulsion de la bête triomphante), 1584– La Cena de le Ceneri (Le Banquet des Cendres), 1584 On peut citer deux exemplaires restés célèbres de ces livres : – reliés en deux volumes provenant de La Valliere/Marquis de Mejannes en maroquin mosaïqué de Derôme que l’on peut voir ici :  http://www.citedulivre-aix.com/Typo3/fileadmin/documents/Expositions/marquis/45text.htm http://www.citedulivre-aix.com/Typo3/fileadmin/documents/Expositions/marquis/46text.htm – celui (relié en un volume) de Mac Carthy Reagh en maroquin mosaïqué et doublé! 
A noter qu’il y a une traduction d’un partie de Spaccio de la Bestia Trionfante qui est paru en 1750 sous le titre « Le Ciel Réformé ».Un exemplaire en maroquin d’époque serait enviable… Au 17e, s’ouvre une nouvelle ère tournée vers une vision scientifique de la gymnastique intellectuelle,  avec deux auteurs : Descartes et Spinoza.N’ayant pas trouvé d’exemplaire en maroquin d’époque d’un « Discours de la Méthode » 1637 (humour bien sûr!), je me contenterais de vous montrer un joli exemplaire de « Reflexions curieuses d’un esprit désintéressé… » 1678 avec le second titre « Traité des cérémonies des juifs »… », et le complément « Réfutation des erreurs de Spinoza » 1731, deux volumes in-12 en maroquin rouge dans le style de Derôme. Exemplaire Abdy.  
Mais venons en au coeur de notre sujet : la matérialisme  du « siècle des lumières ».
Aboutissement de la révolte contre joug de l’oppression de l’Eglise et du pouvoir royale, le courant matérialiste est composé d’une multitude de textes radicaux, véritable berceau de la révolution française. On peut citer, sans être exhaustif (il faut bien qu’il me reste deux/trois titres à chercher quand même!), et sans entrer dans les détails des attributions : Freret « Lettre de Thrasibule à Leucippe » 1768, in-12 en maroquin rouge d’époque. »ces exemplaires se vendaient sous le manteau et se louaient. Il fallait parfois payer deux louis pour emprunter la Lettre de Trasibule  » ( M. James -Bûcher )


 
Collins « Libertés de penser » 1766 en 2 vol in-12 en maroquin d’époque.Ce livre a comme but « de ne point donner une aveugle crédulité à ces mystères qu’on ne saurait trop approfondir » lit-on dans l’avertissement. 
 Toussaint « les Moeurs » 1748, in-12 en maroquin rouge d’époque. Exemplaire Charles Cousin dit le « Le Toqué ».Je cherche le tirage in-4… Le livre fut jugé par la Cour du Parlement de Paris comme «contraire aux bonnes mœurs, scandaleux, impie et blasphématoire » car « le but qu’on s’y propose est d’établir la Religion naturelle sur les ruines de tout culte extérieur et d’affranchir l’homme des lois divines et humaines, pour les soumettre uniquement à ses propres lumières» (ms. Anisson Duperron, 22092, f° 125-126). (dictionnaire des journaliste en ligne)  
Mirabaud « Le Monde, son origine et son antiquité » 1751 in-12 en maroquin vert olive d’époque. « L’entreprise de Mirabaud parait d’une cohérence exemplaire, par sa méthode et par la fin systématique qu’elle poursuit. Elle résume un aspect essentiel de la pensée matérialiste du début du XVIIIème siècle » (Olivier Bloch, Le Matérialisme du XVIIIème siècle et la littérature clandestine)


Et cinq auteurs majeurs : Le Curé Meslier :Premier philosophe véritablement athéisme, il est l’auteur d’un seul livre.Laissant à sa mort trois ou quatre copies manuscrites de son « Testament », il ne sera pas publié avant 1864!Son oeuvre circule uniquement sous forme manuscrite durant le 18e.On se met à rêver quand on trouve dans: – le catalogue de Renouard en 1854 : 
– celui de Chardin en 1823 : Inutile de dire que ces manuscrits sont pour la plupart, dans les collections publiques.Véritables merles blancs du bibliophile de nos jours! Pour la beauté de l’exemplaire en maroquin doublé, on restera émerveillé en « feuilletant » sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90605955 Précision utile à apporter :  l’ouvrage écrit par Voltaire « Testament de J. Meslier », et édité par ses soins en 1762, trahit et dénature véritablement la pensée du Curé Meslier. La Mettrie :Médecin philosophe, il laisse une oeuvre tournée vers le plaisir.Ayant succombé à une indigestion de pâté de faisan, il sut se donner une fin de vie pleinement en accord avec sa pensée! 
 Exemplaire de « Oeuvres » 1774 3 vol-12 en maroquin rouge d’époque.Je cherche toujours l’édition de 1753 in-4…
Holbach :Auteur infatigable, contributeur à l’Encyclopédie (près de 400 notices scientifiques!), il est l’animateur d’un salon de libres penseurs où se retrouvent les esprits les plus brillants : Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert, Condorcet, Helvetius, Buffon, Naigeon, Grimm et tant d’autres, viennent y exposer leur idées novatrices.Holbach est le véritable héritier de Jean Meslier. 

« Le Bon Sens » 1772 en maroquin rouge d’époque. Exemplaire Beres qui est passé à sa vente le 17/12/2007. Détail piquant : il provient de la compagnie de Jesus!Voltaire écrira à propos de cet ouvrage : « un livre terrible! ».

 « L’Antiquité dévoilé par ses usages » 1766 in-4 en maroquin rouge d’époque.
Je n’ai pas encore trouvé un exemplaire de la «bible du matérialisme» , à savoir « Système de la nature» 1770. Néanmoins, pour mémoire, je ne peux m’empêcher de décrire deux exemplaires remarquables de ce livre majeur :
– l’exemplaire du Duc de Luynes qui est passé il y a quelques années chez Sourget, et dernièrement à la librairie Jammes.Il est en maroquin vert aux armes de Luynes et est complet des 16 pages du discours préliminaire qui a été imprimé seulement à 25 exemplaires. Exemplaire vraiment magnifique (mais un peu en dehors de mes possibilités financières malheureusement)! 
– l’exemplaire Jean Bonna en maroquin rouge aux armes de la Adélaïde.Détail amusant : les armes royales avaient été recouvertes d’une pièce de maroquin avec d’autres armoiries. La provenance royale n’a été révélée que récemment. Un provenance incroyable pour un tel livre! 
Helvetius :Fermier Général fortuné, il considère la croyance en Dieu comme notre incapacité à appréhender les lois de la nature, et place l’instruction au dessus de tout.

 « De l’Esprit » 1758, in-4 en maroquin rouge d’époque. Tirage E1B en grand papier (voir Smith), avec les condamnations reliées à la fin. Je ne connais pas d’exemplaire en maroquin du tirage E1A…Récemment s’est vendu un exemplaire remarquable en maroquin citron d’un tirage E1B avec toutes les feuilles censurées du tirage E1A, et la dédicace manuscrite de l’auteur. On ne peut rêver mieux… 

« De l’Homme » 1773, deux vol in-8 en maroquin vert d’époque dans le style de Derôme le Jeune.
On lui attribue également un ouvrage intitulé :«  Le vrai sens du système de de la Nature » 1774.L’exemplaire est en maroquin citron avec un dos à la grotesque. Il est relié avec une édition de « Le bon Sens » de 1774. Il provient de la librairie Beres, catalogue 79 « Belles lettres au siècle des lumières » n°60, et par la suite de la collection Ortiz Patino (catalogue de vente du 21/04/1998  lot 125). 

Et enfin Diderot :C’est le parent pauvre de ma bibliothèque à vrai dire, mais je cherche, je cherche… »Pensées philosophiques » 1757  in-16 en maroquin rouge d’époque.Pour le moment je n’ai trouvé qu’un exemplaire d’une réimpression mais des exemplaires de l’EO passent régulièrement…


Pour finir, je vous montre deux exemplaires remarquables des « Oeuvres » éditées en 1798 qui sont passés récemment en vente.

Si d’aventure un lecteur avait un exemplaire sympathique de cette édition et voulait s’en dessaisir, sachez que je suis ouvert à toute proposition 🙂


J’ai bien conscience que ce très court tour d’horizon de la question matérialiste reste perfectible : la description des idées et des exemplaires est parfois un peu rapide!
Aussi, si le sujet vous intéresse, vous pouvez consulter :
– Michel Onfray « Les ultras des Lumières » : le sujet y est vraiment clairement exposé!- Olivier Bloch « La Matérialisme du XVIIIe et la littérature clandestine » 
Il existe également une collection « La Lettre Clandestine » chez Classic Garnier, avec de nombreux numéros édités, et des sujets très pointus. Au fait, avez vous des exemplaires que vous feriez partager? Bonne lecture à tous! Wolfi

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Les Livres de Prix, du 17ème au 20ème siècle

Les Livres de Prix, du 17ème au 20ème siècle

Amis Bibliophiles bonjour,

Même si leurs reliures sont parfois frappées des armes d’un collège, d’une ville ou d’un donateur, les Livres de Prix se distinguent des livres aux armes (stricto sensu) par leur fonction.


En effet, si les livres aux armes ne sont en fait que des livres « classiques » frappés d’une marque de propriété, les livres de prix sont destinés à récompenser les meilleurs élèves d’un établissement de type scolaire (et les armes qu’ils portent identifient alors le plus souvent un généreux donateur ou l’institution).

Cette pratique qui n’existe quasiment plus aujourd’hui a pris son essor au 17ème siècle pour disparaître progressivement dans le dernier tiers du 20ème siècle, au moment où la notion de classement est devenue moins centrale dans notre système éducatif.

Au départ, elle était surtout l’apanage des grands lycées jésuites, qui récompensaient ainsi leurs élèves grâce à des livres offerts par les plus hauts personnages de la ville, de la province, voire du royaume. La remise des prix n’était pas régulière et dépendait entièrement de la générosité de ces mécènes, dont le but était double : manifester leur attachement à l’établissement, mais aussi, naturellement, affirmer une certaine position sociale.

A cette époque, la cérémonie n’est pas une pratique généralisée, ni même annuelle, dans ces établissements. Elle fluctue en fonction des libéralités des généreux donateurs. C’est seulement à partir des années 1730-1740 qu’elle se généralise et tend à devenir régulière et organisée.

C’est Fénelon (1651 – 1715) qui semble évoquer le premier cette tradition dans L’éducation des filles, paru en 1687, il y écrit son souhait de voir les élèves recevoir « un livre bien relié, doré même sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés « .

Après le 17ème, et une pratique irrégulière, les cérémonies deviennent plus fréquentes et mieux organisées à partir du milieu du 18ème, jusqu’à ce qu’on atteigne le stade des livres de prix en reliure éditeur, vers 1840, qui fait passer cette tradition à un stade plus « industriel », principalement grâce à la percaline.

Apparemment, les livres de prix les plus anciens conservés dans les bibliothèques françaises datent de 1609 (Collège de La Flèche) et 1611 (Châlons). C’est parfois le roi en personne qui récompense ainsi les plus jeunes de ses sujets. On trouve par exemple la trace d’une somme annuelle de 400 livres allouée par le monarque au collège de La Flèche pour l’année 1653.

Naturellement, les volumes ainsi offerts sont reliés aux armes des donateurs (souvent accompagnés de semis de fleurs de lys), et ce jusqu’au 19ème où les armes de la ville ou de l’institution viendront les remplacer.

En fait, les livres offerts diffèrent réellement selon ces deux grandes époques (1600 – 1840 d’une part, et après 180 d’autre part).

Au cours de la première période, les volumes offerts sont rares (26 livres distribués à Amiens entre 1626 et 1697) et sont généralement des grands formats (in-folio et in-quarto) dont le contenu est principalement constitué par des textes anciens dans leur langue d’origine, voire des livres contemporains écrits par des jésuites. Plus rarement, les lauréats se voient remettre de véritables éditions anciennes, tel que l’heureux comte de La Marck, qui fût récompensé par une géographie de Strabon (Bâle, 1523), au collège des Grassins à Paris, en 1686…. et que dire du petit Le Brethon, qui reçût un incunable en 1698, à Amiens!
Avec la seconde période et le début d’une généralisation/industrialisation de la pratique, le nombre de prix distribués augmente et nécessairement la qualité et le format des ouvrages vont évoluer, notamment parce des établissements plus modestes (et non « sponsorisés » par les notables) vont adopter cette tradition.

Ce sont alors l’in-8 et l’in-12 qui se taillent la part du lion, reliés en basane (puis en percaline, voire en cartonnage), et aux armes de la ville ou de l’établissement. Les contenus évoluent aussi, et ce sont surtout des ouvrages de morale, de religion ou de vulgarisation (histoire et science), d’auteurs plus contemporains.

En fait, au 17ème et 18ème, le contenu des livres offerts est choisi sans trop de considération pour le récipiendaire, mais plutôt en fonction des valeurs de l’institution… Par la suite, on verra apparaître des contenus plus dédiés aux enfants ou aux adolescents (le nouveau robinson, des géographies simplifiées, etc.)

Le libraire Mame (1811-1893), bien connu, se fera d’ailleurs une spécialité de ces livres de prix, multipliant les matériaux et les décors, qui sont la caractéristique majeure de ce genre de livres.

L’habitude disparaîtra progressivement… Ce que j’en retiens? Deux choses… La première est que j’envie tous ces élèves du 17ème et du 18ème… quelle chance! Pour ma part, j’ai essentiellement collectionné des bons points et des images de plaquettes de chocolat. Un incunable ça aurait quand même eu un peu plus de classe, et quelle démarrage en trombe pour ma « carrière » de bibliophile! Sourire.

La seconde est que les écoliers n’ont guère changé. En effet, tous les bibliophiles qui ont déjà eu un livre de prix entre les mains auront remarqué qu’ils sont restés en très bon état, signe que les lauréats, finalement, préférèrent aller jouer à la soule, au jeu de paume et autres juste après la remise des prix!
HImage : le seul livre de prix en ma possession, un volume in-4 en plein veau, aux grandes armes de Louis XIV, avec un semis de fleurs de lys et de « L », les oeuvres de Sidon ,1652.

6 Commentaires

  1. Merci bien!
    Le sujet est passionnant, mais hélas (ou heureusement pour le bibliophile en chasse devrais-je dire) l'obscurantisme est plutôt de mise aujourd'hui…

    J'avais remarqué ce Toussaint in-4, merci pour ce rappel démonstratif sur le format exceptionnel de ce tirage!
    Et j'avais noté deux exemplaires en maroquin :
    – celui de La Valliere (lot 1299 de son catalogue de 1783. Passé ensuite chez Pixérécourt (lot 191 de son catalogue de 1839)
    – celui de Robert Hoe et Bonasse qui est passé il y a quelques temps à la Librairie Sourget

    Il y en a un autre à la ventre d'Ouches de 1811 (lot 230) mais c'est peut-être celui de La Valliere…

    Ce qui serait sympathique, c'est que des amateurs envoient des photos de leur Holbach "Systeme de la Nature"! Ca me rassurerait quelque part 🙂

    cordialement,

    Wolfi

  2. Bravissimo, ça c'est de l'érudition bibliophile et bien plus encore !!!
    Mille mercis pour ce billet qui fera date – et référence -, et qui prouve, une fois de plus, que les excellences bibliophiles sont sur Le Blog du Blibliophile, le seul l'unique 😉

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