Portrait de Bibliophile: Jérôme Doucet (1865 – 1957)

Amis Bibliophies bonjour,

Une fois n’est pas coutume, je vous propose de faire la connaissance du bibliophile Jérôme Doucet, à travers un portrait que l’on pourrait presque qualifier d’apocryphe, puisque Christian (qui anime le blog https://publicationscalamar.wordpress.com/) a réalisé cet entretien en utilisant des réponses réellement faites par Doucet de son vivant.

Bonjour monsieur Doucet,

Pouvez-vous nous parler un peu de vous ?

Ma vie, à moi, ne fut qu’une féérie. Si j’évoque de chers visages, ceux de ma grand-mère, de ma mère, de ma femme, ils m’apparaissent sous les traits des fées. Féerie encore, mon présent merveilleux. Comment presque tous mes livres n’eussent-ils pas été eux-mêmes de beaux contes de fées ?

Doucet en 1903

Vous êtes né à Lyon, mais vous avez beaucoup d’attaches à Rouen ?

Pour contempler la ville de Rouen dans toute sa splendeur, il la faut voir de loin, sur la colline de Bonsecours. C’est de là que Puvis de Chavannes, le grand Lyonnais, peignit son immortelle fresque panoramique.

Etes-vous heureux ?

Mon bonheur vient sans doute de ce que je m’incarne dans mes personnages : je les vois comme je vous vois, je vis littéralement leur vie. Je me fais l’effet de n’être vis-à-vis d’eux qu’un photographe, un sténographe ou l’appareil enregistreur des films sonores. D’ailleurs, c’est une de mes théories que nous ne sommes rien par nous-mêmes ou que nous sommes semblables à ces appareils de T.S.F. qui reçoivent les ondes. Mettez, si vous voulez, que je suis un appareil qui a de la chance…
Vous avez écrit de nombreux livres pour enfants, et notamment les Douze Filles de la Reine Mab.
Les douze princesses de mes contes, toutes à un moment donné, se trouvent en péril, se croient définitivement perdues. il n’en est rien, tout s’arrange, tout redevient joyeux en leurs vies.

Vous vous définissez comme un conteur ?

Je suis poète et conteur, donc un peu  fou mais justement. Pour cela, je sais un peu deviner l’avenir. Oserai-je dire l’influencer. J’ai écrit plus de cent contes, et j’ai tant fréquenté les Fées, en mes contes, que je connais leur langue et puis leur demander des coups de baguette bienfaisants. Vivre des féeries fait oublier la vie médiocre ordinaire.

Parce qu’ils composent des récits invraisemblables où passent des personnages autrement merveilleux que les hommes que l’on croise d’ordinaire par les rues, et qu’ils leur font accomplir des actes fort au delà de nos âmes vulgaires, de nos faibles forces, les Conteurs – je parle par expérience propre – se croient d’autre essence que l’historien, qui groupe les histoires des peuples, ou le romancier qui dissèque une tranche de vie particulière.

Ils se vantent de leur invention, de leur imagination ; ils vous affirment naïvement qu’ils ont tout créé puisqu’ils n’ont pu copier rien dans la banale réalité.

Je maintiens toutefois que je vis ces contes, l’esprit parfois emporté dans un monde étrange, presque aussi réel pour moi que celui où je vis, car je trouve ce dernier si laid, en général aujourd’hui, que je m’efforce, de toute ma pensée, à vivre dans l’autre : domaine de la souvenance, de l’imagination.

Pouvez-vous nous indiquer quels écrivains furent importants pour vous ?

Autrefois, alors que j’étais au Collège de Joyeuse, à Rouen, notre maître G. Flaubert nous apprit à lire le Français, le beau Français, sur un vitrail de la Cathédrale gothique.

Il ne m’enseigna point, je le sais, à l’écrire impeccablement, comme lui, pourtant je suis assez content de mon imagination, car elle me fit voir des verrières où nul, peut-être, ne les eût soupçonnées.

Il n’y a de style plus simple et plus clair – plus travaillé pourtant que celui d’Anatole France.

Vous avez également été critique d’art ?

Je suis un fanatique d’art. Du vrai. Personnellement j’ai toujours soutenu qu’il n’y avait en vérité que deux formes nobles de peinture : le paysage et le portrait, je les cite dans l’ordre de mérite.

Vous avez été un acteur de la bibliophilie de votre temps, comme auteur, et comme éditeur. Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur la bibliophilie ?

Les vieux bouquins ! Ah ! ceux d’Alde Manuce, de Plantin, de Jean de Tournes longuement préparés, minutieusement corrigés, scrupuleusement imprimés, rares par le nombre et la valeur, ils survivent aux siècles et aux intempéries ; les nôtres hâtifs, souvent mort-nés auprès d’eux, que sont-ils ?

Que de choses apparaissent dignes d’être faites, que de livres sont oubliés qu’on devrait splendidement rééditer !

Octave Uzanne apporta dans le livre une fantaisie, une invention, une nouveauté, une gaieté qui firent à ses premiers ouvrages une renommée brillante ; il fut victime de son élan généreux, ne pouvant soutenir longtemps la variété des premiers jours, il tomba dans une monotonie aussi, qui est la répétition de la fantaisie, non renouvelée.

Que faut-il pour qu’un livre soit nouveau ? Disposer l’illustration, la typographie de façon nouvelle et, si l’on veut faire bien, faire ce qu’il faut, rien n’est plus facile.

Marier texte et dessins de façon inédite, rien au monde de plus simple, à condition de ne pas lésiner sur le prix de l’illustration, sur le nombre des dessins.

Un livre illustré doit l’être beaucoup — je dirai presque à toute page. Le livre de luxe n’a pas besoin d’un texte long, comme un tableau de galerie n’a pas besoin d’être immense. Il peut être, il doit être de chevalet, il vaut mieux peu, beau, soigné ; et un livre, pour être possible avec le nombre restreint des tirages actuels, ne peut qu’être court, mince. »

Doucet en 1936

Christian.

Pour prolonger cette interview de Jérôme Doucet, fort (injustement, d’après certains) oublié aujourd’hui, vous pouvez consulter le blog « Doucet, illustrateurs, Didot et autres » (https://publicationscalamar.wordpress.com/), – sur lequel vous trouverez un portrait de famille, une iconographie Doucetienne, et la description de la Villa du Bonheur à Clamart – en plus d’une tentative de bibliographie aussi complète que possible, et le sujet est vaste. Et en prime vous saurez tout sur la porcelaine de Sèvres !

La lettre du bibliophile

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Les marques typographiques ou marques d’imprimeurs, plaisirs secrets du bibliophile

Les marques typographiques ou marques d'imprimeurs, plaisirs secrets du bibliophile

Amis Bibliophiles bonjour,
L’imprimerie serait la plus grande invention humaine… ou au moins l’une des plus grandes inventions humaines, et les imprimeurs les artisans de cette révolution. Très tôt les imprimeurs ajoutèrent leur marque pour identifier et authentifier leur production. Elle permet aussi à un imprimeur d’éviter la circulation d’éditions pleines de fautes sous son nom (article 16 de l’ordonnance de 1539, sous le règne de François Ier interdit aux libraires et imprimeurs d’utiliser la marque d’un de leurs confrères).
Atelier d’imprimeur, la marque de Josse Bade, libraire et imprimeur à Paris (1517)Cette  marque d’imprimeur, ou marque typographique, apparaissait sur la page de titre ou sur le colophon (en fin de volume). Aux débuts la marque se trouvait plutôt au colophon, où l’on retrouvait également les éléments distinctifs principaux du livre, alors que la page de titre présentait parfois uniquement le titre, ou un frontispice portant un portrait de l’auteur ou une allégorie. Sa taille pouvait varier, en fonction de la taille du livre, comme par exemple dans les ouvrages de Plantin.
Le compas d’or de PlantinPeu à peu, la page de titre prît une importance plus grande, on y retrouvait le titre, l’auteur, le nom de l’imprimeur, la ville et la date, etc. marquant la fin progressive de l’utilisation du colophon. On retrouva alors souvent la marque d’imprimeur sur la page de titre; ainsi l’édit de Henri II du 11 décembre 1547 ordonne que le nom et l’enseigne de l’imprimeur soit apposé au début des livres. Cette disparition progressive est également stimulée au XVIIe par la plus grande rigueur dans la mise en application du système des privilèges, nominatifs et datés, qui rendent leur usage superflu et font que les marques qui subsistent prennent surtout une dimension symbolique. En 1730, paraît le Thesaurus Symbolorum de Friedrich Roth-Scholtz, premier répertoire de marques typographiques anciennes.
La marque d’imprimeur, qui reprenait souvent le dessin apposé par les imprimeurs sur les balles de livres avant expédition est à mes yeux l’un des plaisirs du bibliophile. On imagine quel soin apportèrent ces professionnels du livre au choix et à la réalisation de ces marques, qui sont souvent allégoriques et toujours de petits bijoux.
Marque de Fust et Schoeffer, imprimeursLa première marque d’imprimeur utilisée fût celle de Fust et Schoeffer à Mayence, en 1462, elles semblent commencer en France vers 1470, à Paris et Lyon, mais aussi dans des villes plus petites comme Angers, Chablis, Rennes ou Rouen… où les plus grands imprimeurs font graver leur marque et l’apposent sur leurs ouvrages. Aujourd’hui, rares sont les imprimeurs qui utilisent des marques. Marque de Georges Mittelhus, Paris, 1488
Marque de Levet, imprimeur à Paris, 1489
Marque de Husz, imprimeur à Lyon, 1488Petite curiosité, que vous avez peut-être rencontrée, il arrive que l’on croise deux marques, celle du libraire et celle de l’imprimeur, dans ce cas, le libraire était souvent placé au début de l’ouvrage et l’imprimeur à la fin. Il arrive également que l’on retrouve les marques typographiques sur les reliures elles mêmes, que les imprimeurs faisaient apposer sur les ouvrages, comme dans les cas de Tory et Gryphe. 
Marque de Gryphe, imprimeur à Lyon, 1526 Marque de Tory, le pot cassé, libraire à Paris, 1429J’aime les histoires que nous racontent les marques, la symbolique est en générale forte: référence astrologique, maçonnique ou alchimique, voire personnelle comme dans le cas de Tory, ou clin d’oeil, comme chez Lecoq, Lenoir ou Colines.
Marque de Simon de Colines, imprimeur à Paris, 1527Marque de Philippe Le Noir, imprimeur et libraire à Paris, 1530Marque de Jean Lecoq, imprimeur à TroyesH

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