Gravure et bibliophilie: les in-folios de Paul-Emile Colin, graveur et peintre français.

Amis Bibliophiles bonjour,

Paul-Emile Colin est né le 16 août 1867 à Lunéville. Il commence à Nancy des études de médecine, qu’il termine à Paris. Son diplôme obtenu, il s’installe en 1893 dans un petit village, qui correspond mieux à son tempérament que la grande ville, Lagny-sur-marne.
Depuis longtemps il s’est découvert une passion : le dessin, puis la gravure, principalement la gravure sur bois. Cette passion est toujours présente. Il va la pratiquer, en auto-didacte (qui a tout de même fait le voyage au Pouldu, auprès de Gauguin), et va perfectionner une technique nouvelle : la gravure au canif, sur bois de bout (ou « bois debout »). Dans ce sens, les fibres du bois ne contrarient pas le geste du graveur, le bois est plus dur, mais le trait plus vif, plus précis.
Il expose ses productions régulièrement, et Edouard Pelletan, jeune éditeur qui apporte un renouveau au livre de bibliophile, inconditionnel de la gravure sur bois, le remarque, et lui offre d’illustrer l’édition 1902, parue en 1904, de son Almanach du Bibliophile.
Dans sa préface, Edouard Pelletan vante les qualités du « Dr Colin » : la sincérité, la volonté, l’émotion, loin du travail virtuose, mais sans âme, de faiseurs plus renommés qu’il ne nomme pas, et lui prédit un grand avenir.
Cette édition de l’Almanach, dont le thème est la Terre, renferme des textes d’Anatole France autour d’Hésiode.
Justement, par une bizarre coïncidence, ce texte d’Hésiode, revisité par Anatole France, qui donne l’occasion de la première publication d’œuvres de Paul-Emile Colin par Edouard Pelletan, sera également son dernier livre publié, dix années plus tard, de nouveau illustré par Colin.
Colin a abandonné la médecine en 1899 et se consacre entièrement à la gravure, principalement la gravure sur bois, dont il devient rapidement un maître reconnu. Il illustre également certaines éditions, toujours d’Edouard Pelletan, auquel il est fidèle : les Philippe, de Jules Renard, en 1907, les Poèmes du Souvenir, d’Anatole France, en 1910, avec Pierre-Eugène Vibert, notamment.
P.E. Colin, « dix aspects de la Lorraine, suite de 10 gravures sur bois originales accompagnées d’un texte de Maurice Barrès », Pelletan, 1914.
Bien qu’installé en Ile de France, Colin reste attaché à sa région natale, la Lorraine. Il lui consacre en 1914 une première publication exceptionnelle : « Dix aspects de la Lorraine », éditée par les éditions Pelletan, maintenant dirigées par René Helleu, son gendre, naturellement.
C’est effectivement un livre exceptionnel : ici le graveur n’illustre pas un texte préexistant, c’est l’inverse : un choix de textes de Maurice Barrès « accompagne » les dix gravures de l’artiste à l’origine du projet. En fait, c’est plus un album qu’un livre.
P.E. Colin, gravure numérotée 126,5cm x 16,5cm, la colline de Sion-Vaudémont.
La première de ces gravures présente un site emblématique de la Lorraine : la colline de Sion-Vaudémont, que justement Maurice Barrès met en scène au même moment dans « la Colline Inspirée ». Et Helleu publiera l’année suivante une édition de ce roman, illustrée par Paul-Emile Colin. Il n’est pas anodin de relever que l’achevé d’imprimer en est daté du 12 septembre 1915, « jour anniversaire de la victoire de la Marne ».
PE.Colin, gravure numérotée III, 29,5cm x 16cm, Nancy. Ou une certaine vision de la ville…
Les neuf autres gravures présentent des aspects très variés de la Lorraine : ses villes (Nancy, Metz, Bar-le-Duc), un autre site emblématique (Vaucouleurs), mais principalement des vues campagnardes (Desseling, Liverdun, Martaincourt (sic, pour Martincourt), Jaulny, les Lacs des Vosges). Même les vues de villes sont rurales, à part Bar-le-Duc ! C’est que Paul-Emile Colin est essentiellement attiré par la nature, et surtout pas par les paysages urbains.
PE. Colin, gravure numérotée IV, 22cm x 17 cm : Metz.
Cette publication est d’un format inhabituel : c’est un in-folio de 42cmx32cm, présenté dans un portefeuille de toile grise, à rubans, de format 44cmx35cm.
Les gravures de format variant de 22cmx14cm à  27cmx18cm, sont tirées sur un papier de format allant 30cmx24cm à 37cmx25cm, sont montées sur papier à dessin brun foncé.
Le tirage est très réduit : 15 exemplaires sur japon, et 45 exemplaires sur vélin d’arches, plus 5 épreuves réservées à l’artiste, et un jeu de fumés pour l’éditeur.
Cet album est le premier d’une mini-série, qui sera poursuivie par Helleu en 1919, avec la parution de « dix paysages de l’Yveline », suite de dix gravures sur bois en noir et en camaïeu de Pierre-Eugène Vibert, accompagnées d’un texte de Paul Fort. Un troisième album, de Perrichon, « la Seine aux confins », accompagné d’un texte d’Anatole France, était annoncé, mais il n’a semble-t-il pas paru.
PE Colin, les Routes de la grande guerre – la bataille de l’Ourcq – vingt-deux lithographies accompagnées d’un texte de l’artiste », Chez l’auteur, Bourg-la-Reine près Paris, sans date (1917).
A la déclaration de guerre, Paul-Emile Colin qui a quarante-sept ans, se porte volontaire et sera affecté en tant que médecin auxiliaire des armées à Sceaux. L’année suivante il sera employé par l’armée comme dessinateur, sur les théâtres des grandes batailles de 1914 : la fameuse bataille de la Marne, et son premier épisode, la bataille de l’Ourcq, qui s’est déroulée du 5 au 10 septembre 1914.
Il va alors réaliser une série de gravures au moyen d’une technique inhabituelle chez ce porte-drapeau de la gravure sur bois : la lithographie.
Carte d’état-major. Les traits rouges sont les positions allemandes.
Il publie en 1917 un album, grand in-folio, de vingt-deux lithographies des principaux sites de la bataille, sous le titre « Les Routes de la grande guerre. La bataille de l’Ourcq ». Les lithographies sont accompagnées d’un texte de Paul-Emile Colin lui-même, dans lequel il explique chacune de ces gravures, et donne des indications sur la bataille, grâce aux témoignages qu’il a recueillis auprès des habitants. Ces explications sont renforcées d’une carte d’état-major de la bataille, indiquant les positions allemandes (tranchées, batteries) et les points de vue correspondant aux lithographies.
PE Colin, première lithographie de l’album : Iverny, 35cmx17,5cm
La première de ces lithographies n’est pas choisie au hasard ; il s’agit du site d’Iverny, et Paul-Emile Colin rappelle que ce paysage est celui qui a vu mourir Charles Péguy le 5 septembre 1914, au premier jour de la bataille. Péguy, qui habitait Bourg-la-Reine, l’adresse de Paul-Emile Colin dorénavant.
Comme le premier album, ici les lithographies priment, et le texte de Colin vient seulement mettre en perspective les gravures.
PE Colin, bois en deux tons : Frontispice. Légende : Par leur sacrifice. Vers plus de lumière.
Le texte d’accompagnement est orné de cinquante-sept bois, en-têtes, bandeaux, et lettrines, en deux tons. L’album, de format grand in-folio (37,5cmx33cm) est présenté sous une couverture violine, dans un portefeuille à dos de maroquin, de format 48cmx34cm.


Il est édité directement par Paul-Emile Colin, « 24 Passage Latéral, Bourg-la-Reine, près Paris », et paraît début 1917. Le tirage en est à peine moins restreint que pour le premier album sur la Lorraine : 20 exemplaires sur Japon, avec les lithographies avec remarques et une suite des bois tirée sur chine, au prix de 500 francs, et 138 exemplaires sur vélin, d’Arches, au prix de 200 francs. 2 exemplaires sur Whatman, non mis dans le commerce, comportent les dessins de l’auteur, les suites des bois, sur japon et sur chine, et les lithographies tirées sur papier ancien. 5 collections d’épreuves d’essais sur vélin, et 6 suites des bois sur japon sont proposées à 300 francs.
Fin du premier texte : le Pays. Bois gravé : le château de Crouy.
L’album paraît donc en pleine guerre, et le ton des commentaires de Paul-Emile Colin, qui a participé de loin à ces événements, est logiquement très patriotique, non dénué d’emphase. Voici la dernière phrase du texte :
« On est soulevé d’un grand souffle de fierté, quand on pense au magnifique témoignage de notre force et de notre résolution que nous avons donné au monde. Nous avons vraiment lutté et souffert au delà des forces humaines. Chassés des bords de l’Ourcq, les Allemands se seront demain de toute notre terre de France
QUI NE S’ARRETERA QU’AU RHIN. »
PE Colin, lithographie 8, 30cmx18cm : les bois de Penchard. La stèle signale une tombe musulmane, le poteau avec le losange noir une tombe allemande.
Mais l’auteur reste mesuré. Plusieurs de ses lithographies présentent des sépultures, et notamment des sépultures allemandes : simples poteaux noirs, avec un simple numéro d’ordre, bien sûr non fleuries. A aucun moment il n’accable l’ennemi, et évite de verser dans la propagande. D’ailleurs, il montre relativement peu de destructions, et présente plus volontiers des paysages arborés que des champs de ruines. C’est que la bataille qu’il présente n’est pas encore la guerre de tranchées destructrice des années suivantes, que nous avons spontanément en tête en évoquant cette guerre. C’est encore une guerre de mouvements, avec de vastes déplacements de troupes (et notamment les fameux taxis de la Marne), pour encercler l’ennemi, ou au contraire se dégager.
PE Colin, lithographie 21, 29cmx30cm : l’orme plaideur.
De nombreuses lithographies ne montrent d’ailleurs aucune scène guerrière. Par deux fois, il présente un orme majestueux, dont il nous dit qu’il a pu servir de guet. Mais bien sûr ici ce n’est qu’un prétexte pour Paul-Emile Colin, qui reste toujours attaché à ses sujets traditionnels.
PE Colin, lithographie 20, 32,5cmx20cm : Ary en Multien.
PE Colin et Pierre Mille, « L’Inde en France », chemise.
Après la guerre, Paul-Emile Colin publiera un troisième album de gravures, cette fois-ci accompagné d’un texte de Pierre Mille : « L’Inde en France ». Le sujet en sera la présence en France de troupes exotiques : le contingent indien des troupes britanniques.
L’album sera de nouveau de format in-folio (les feuilles mesurant 29cmx28cm), présenté dans un portefeuille de format 40cmx30cm. Il comporte huit grands bois, de format variable, environ 27cmx18cm, et 24 bois en deux tons, dans le texte et sur le portefeuille. Ici le texte de Pierre Mille est plutôt didactique, et indépendant des gravures de Colin.
PE Colin, achevé d’imprimer. Bois supérieur : les ablutions. Bois inférieur : les paons ennemis.
Il paraît en 1920, le tirage comportant un exemplaire sur japon ancien, pour l’auteur, dix exemplaires sur japon et cent neuf exemplaires sur Whatman, et sera de nouveau édité directement par Paul-Emile Colin, au Bourg la Reine.
PE Colin, gravure 4, 26,5cm x 18,5cm : l’astiquage.
Les gravures, si elles donnent toujours la part belle au paysage, présentent un aspect plus inhabituel : le sujet principal en est toujours constitué par les soldats indiens, dans leurs différentes activités, assez peu guerrières: la vie au campement.
PE Colin, gravure 8, 28,5cm x 17,5cm : les deux amis.
Ce sera le dernier grand album publié par Paul-Emile Colin. Après la guerre, il voyagera beaucoup, s’essaiera à la couleur, ce qui donnera un livre illustré de bois en couleurs (Poèmes de France et d’Italie, de Pierre de Nolhac, en 1923, chez Lapina), puis un autre illustré d’aquarelles : les Séductions Italiennes, de Clément-Janin, en 1928, chez Kieffer. Clément-Janin, vieille connaissance : collaborateur et ami d’Edouard Pelletan, rédacteur du catalogue des œuvres de Paul-Emile Colin, chez Pelletan, en 1912, rédacteur du prospectus de l’album « les routes de la grande guerre »…
PE Colin, bois gravé sur le portefeuille : le mangeur d’hommes.
Mais l’essentiel de sa production « bibliophilique » est derrière lui. Si Colin continue une œuvre abondante (bois, aquarelles, huiles),  ses livres illustrés, qu’il édite directement, au Bourg-la-Reine, ne montrent plus le même lyrisme, la même empathie pour son sujet. Bien que de tirages réduits (171 exemplaires pour Daphnis et Chloé, en 1945, par exemple), ils sont beaucoup moins recherchés que sa production d’avant la première guerre mondiale.
Paul-Emile Colin décédera dans la nuit du 28 octobre 1949, à l’âge de quatre-vingt deux ans, avec son épouse, à leur domicile de Bourg-la-Reine, tous deux intoxiqués au gaz carbonique.
Christian – Calamar

La lettre du bibliophile

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Une enquête bibliophilique du Dr Vasseur: Episode 1, Ouverture du catalogue

Une enquête bibliophilique du Dr Vasseur: Episode 1, Ouverture du catalogue

Une plaie unique, bord franc, et sur le sternum une lettre R posée au fer à dorer chaud, post mortem. Le corps gît dans une librairie ancienne, sans lutte, sans vol. À côté, une photocopie de notice de vente annotée au stylo. Le lendemain, à la Bibliothèque de l’Arsenal, la même marque.

Par Hélène Vasseur, médecin légiste. Bibliophile des modernes.

L’odeur arrive avant la lumière. Pas de renfermé, pas d’alcool. Une note sèche, précise : chaleur. Mon faisceau balaye un comptoir en bois, deux vitrines lustrées, des piles de catalogues reliés en spirale. La librairie semble tenue, ordonnée, presque trop. Le corps est au sol, sur le dos, comme s’il avait été posé.

Je m’accroupis. Le nitrile tire un peu sur ma peau quand je plie les doigts autour de la lampe. Vêtements : veste, chemise claire, pantalon sombre. Aucune déchirure. Aucun verre brisé, aucune chaise renversée. Silence entier.

La plaie est unique. Bord franc. Trajectoire droite. La profondeur est compatible avec un seul coup, donné d’une main sûre. Pas d’ongle cassé, pas de griffure au poignet, rien qui parle de lutte. Le geste a été rapide. Propre. Dans ma tête, le mot s’impose : poinçon.

Au sternum, une marque. Une lettre R. Brûlure nette, régulière, posée au niveau du manubrium sternal. Liseré brun continu, pas de bavure. Je penche la lampe. Une paillette remonte la lumière d’un point froid : métal finement pulvérisé. Pas un briquet, pas un tampon à l’arrache. C’est la signature d’un fer à dorer chauffé. À vue d’œil, post mortem : pas d’œdème vital, pas de rétraction vivante des tissus autour.

Un officier se rapproche. Il garde une distance de respect, les mains au-dessus du carnet.
— C’est bon pour vous ? On peut faire enlever ?
— Une minute.

Tour d’horizon méthodique. Sous le comptoir, rien. À côté du corps, posé net sur un sous-main, une photocopie. Papier ordinaire, marges serrées, abréviations, cette musique que je connais sans la pratiquer : format, reliure, provenance. Une notice de vente. En marge, au stylo, un R griffonné. Je la saisis avec une pince et la glisse sous scellé.

Je recompte mentalement : un seul coup. Une lettre. Une notice. Je laisse la mécanique tourner pour moi, pas contre moi. Je me récite cinq mots comme on impose un rythme à un cœur qui papillonne : Recto, Réserve, Règlement, Revanche, Reliure. Le “R” peut tout contenir. Pour l’instant, il signe.

Je me redresse.
— Réquisition du parquet exécutée. Constatations externes terminées. Je confirmerai la nature thermique au labo.
— On fait enlever, dit l’officier.

La levée du corps est propre. Les scellés claquent comme des virgules.

Dehors, la rue est encore grise. Un voisin en manteau trop grand fume sans conviction. Il me demande si « c’est grave ». Je réponds ce que répond un médecin lorsqu’on lui pose une question inutile : je ne réponds pas. Je marche jusqu’au carrefour. Il fait froid comme une page blanche.

À l’Institut, j’écris court. Bord franc, trajectoire antéro-postérieure, un seul coup (outil fin), marquage thermique post mortem au sternum, microparticules métalliques dans la zone brûlée. Je joins la photographie de la lettre R et celle de la notice trouvée sur place. J’indique “mise sous scellé”. Je signe. Je pourrais rentrer. Je n’y arrive pas.

J’appelle Claire Dorléans, relieuse-doreuse.
— J’ai besoin de voir un poinçon. Et un fer à dorer.
— Passe.

Son atelier sent le cuir, la colle et la patience. Des dos à nerfs alignés sur une étagère, des roulettes, des fers, des palettes de lettres dans un tiroir. Elle pose sur le marbre un poinçon, deux fers — un filet, une petite palmette —, et une valise métallique de chauffe portative.
— Le poinçon, dit-elle, traverse net si la main est sûre. La section est régulière ; la plaie, propre.
— Et le fer ?
— On chauffe. On pose. Si on appuie droit, la marque est nette. Une main qui tremble laisse une bavure.

Je zoome sur la photo de la brûlure.
— J’ai vu des paillettes dans la marque.
— Alors il a mis un soupçon de dorure. Très fin, juste pour accrocher la lumière. On en met parfois presque rien ; ça suffit pour un reflet.

— Un seul coup. Marque au sternum. R. Et une notice posée à côté, dis-je.
— Une notice de quoi ?
— De vente. Format, reliure, provenance.
— Donc il met en scène un lot, pas un titre.

Le mot lot tombe et ouvre une pièce dans ma tête. Je me tiens au seuil.

Je suis légiste, pas flic. Je répète la phrase comme on répète un vœu. Et pourtant : outil → un seul coup. Fer → marque. Notice → lot. Trois lignes s’alignent.

Je remercie Claire. Elle me tend un petit sachet de poudre d’or.
— Pour comparer la granulométrie au microscope, si tu dois. Pas sur un corps, bien sûr.
— Bien sûr.

Je sors. La nuit a pris le quartier sans bruit.

Le lendemain matin, un appel me tire de mon café. Le service du parquet : réquisition, décès à la Bibliothèque de l’Arsenal. Je réponds “j’arrive” avant d’avoir posé la tasse. Je prends mon sac, mes gants en nitrile, mes pochettes à scellés, ma lampe.

La salle est sobre : boiseries, tables nues, rayonnages de consultation en fond. Un homme gît sur le dos, comme couché pour regarder le plafond. À un mètre de lui, posé en évidence sur un chevalet, une planche imprimée sur papier fort : photographie d’une reliure ancienne. En bas, une légende dactylographiée, petite, nette. Le conservateur parle à voix basse. Il s’excuse de tout.

Je m’accroupis. Le nitrile couine légèrement contre le tissu de la chemise quand je soulève un pan pour voir la marge de la marque. Même signature : plaie unique, bord franc, profondeur cohérente avec un seul coup. Au sternum, la lettre R. Même liseré. Même netteté. J’approche ma lampe à trente centimètres : un point renvoie la lumière. Les microparticules sont là aussi.

Je montre la planche à l’officier.
— Elle n’est pas là par hasard.
— Vous pensez qu’on a déplacé ?
— Je pense qu’on cadre la scène. Comme on poserait un cartel près d’un lot.

Il note, me laisse finir. Le conservateur m’explique, à voix basse, que le défunt devait donner une conférence, qu’il préparait ses supports, que personne ne l’a entendu tomber. Rien n’a été déplacé, jure-t-il, “à part peut-être ceci”, en désignant la planche.

Je termine le constat, j’énumère comme on lit une recette : même outil, même marque, référence posée en évidence, aucun vol. L’officier hoche la tête.
— Vous avez besoin d’autre chose ?
— Non. Le reste, au labo.

Je ne commente pas davantage. Je ne suis pas flic. Je n’interroge pas ; je scelle.

Dans l’escalier, je descends deux marches par deux. Dehors, la lumière a la couleur d’un papier non couché.

À l’Institut, je passe par le labo avant mon bureau. Sous la lampe UV, la marque au sternum du premier corps montre un halo régulier. Au microscope, les paillettes recueillies dans un pli donnent un reflet discret : grain fin, rien de massif. Je fais photographier, consigner.

Mon rapport de seconde scène copie le premier avec des variations minimes. Je pourrais écrire “idem”. Je choisis la phrase entière : “Caractères en tous points compatibles avec ceux observés la veille.”

Je sors la photocopie saisie en librairie et une reproduction de la planche de l’Arsenal, “pour dossier”. Je les pose côte à côte, j’attrape une loupe 10×. Je lis les marges : typographie, interlignage, filets. Le style d’un catalogue est une musique régulière.

Je suis légiste, pas flic. Mais je mène ma petite enquête parallèle, dans ma tête, sans sortir de mon rôle. Certaines obsessions sont des méthodes quand on les tient court.

Je mesure la ligne de légende, j’aligne la photocopie et la planche sur un bord. Ce n’est pas scientifique, c’est artisanal ; l’œil sert avant d’être contredit. Une minuscule ligne en bas, à droite, me retient. Même fonte. Même place. Même manière de numéroter. Partie IV — lot… Et, devant mes yeux qui tardent à l’admettre, un nom imprimé, pas supposé : RAHIR.

Je reste immobile. Le “R” sur la peau, le “R” au stylo, et ce R-là, typographié, qui revient au bas de deux pièces différentes. Pas un hasard : la même vente. Partie IV. Deux références tirées du même catalogue.

Je note l’heure et la ligne exacte. Je scanne, j’annote la copie, je mets une flèche, je glisse le tout dans une pochette. Puis je m’entends penser presque à haute voix : “Un seul coup. Une seule lettre. Un seul catalogue.”

Je ne téléphone pas tout de suite. Je vérifie que mon cerveau ne m’a pas tendu de piège. Je compare abréviations et ponctuation. Je retrouve la signature typographique en pied de page : Partie IV — … — RAHIR. Deux pièces, deux fois, la même formule. Le hasard sait faire beaucoup de choses, pas cette persistance.

J’appelle finalement le service.
— J’ai un élément matériel. Les deux supports laissés en évidence (la photocopie et la planche) renvoient typographiquement à la même vente, identifiée en pied de page.
— Laquelle ?
— Rahir. Partie IV.

Un silence.
— Vous étiez censée vous arrêter aux corps.
— Je m’y arrête. Je vous dépose les copies et mes comparaisons. Faites-en ce que vous voulez.

Je raccroche. Je regarde mes mains gantées de nitrile se détendre au-dessus du bureau. La nuit sera courte. Je ne suis pas flic. Mais j’ai lu une cohérence. Je l’ai lue comme on lit un colophon, un achevé d’imprimer. Ce n’est pas un caprice ; c’est une méthode.

Je pense à mes modernes. À une “blanche” NRF ouverte à plat sans craquer le dos, à une jaquette non pelliculée qu’on protège sous film parce qu’on sait ce que font les néons. Je pense au plaisir idiot de classer mes volumes par collection et non par auteur, parce que mon cerveau aime les séries. Je comprends un peu mieux pourquoi le tueur me donne la nausée : il a le même appétit de forme que moi, dévié vers le pire. Il referme. Je garde ouvert.

La fatigue me rattrape, mais je ne dors pas. Je déroule mes pensées en phrases sèches. La librairie, la planche de l’Arsenal, la lettre R qui s’imprime et se répète. Je me revois dans la salle vide, dans l’atelier de Claire, dans l’ombre des rayonnages. À chaque fois, une pièce posée, comme un cartel muséal. Rien de déplacé. Tout pensé.

Je griffonne trois lignes dans mon carnet. Elles pourraient tenir lieu d’axiome :

— Un seul coup.
— Une seule lettre.
— Un seul catalogue (R——).

J’hésite à écrire le nom en entier. Je ne le fais pas. La feuille me regarde. L’IML sent le désinfectant. Je range mon carnet. Je passe ma blouse au porte-manteau. Je sors.

Dans le couloir, un collègue me salue. Les néons bourdonnent. Derrière, une autre rumeur se met en marche, ailleurs, dans une salle où l’on pose des lots sur des tables. Je n’ai pas le droit de deviner. Mais la grammaire est là, posée devant moi, imprimée en bas de page.

Je ne suis pas flic. Ça ne m’empêchera pas de lire. A suivre (demain sur bibliophilie.com)

5 Commentaires

  1. Bonjour,

    Je viens de mettre la main sur le tapuscrit du mémoire de maîtrise de Madame Eva Gilbert-Levrier :

    "Un artisan du renouveau de la gravure sur bois à la fin du XIXe siècle : le graveur lorrain P.E. Colin"…

    Pas encore collationné ni examiné, plusieurs centaines de pages (en cinq fascicules), des centaines de repros photographiques… L'auteur a publié un ouvrage sur les bois de Derain, par ailleurs…
    J'ai donc entre les mains ce qui semble être l'unique tapuscrit du catalogue raisonné de l'oeuvre de Paul-Emile Colin… Le boulot semble sérieux et visiblement assez exhaustif, un boulot énorme…
    B.

  2. Merci pour cet article passionnant (et que je n'avais pas vu passer, c'est le billet publié aujourd'hui qui m'a menée ici).
    [Ah, la colline de Sion, un endroit bien connu des enfants : on y trouve, dans la terre, des petites étoiles ! Nous y allions souvent, quand j'étais petite.
    Quant à la ville de Vaucouleurs, je la traverse à chaque fois que je vais dans mes Vosges natales 🙂 Si vous passez par là, ne manquez pas le château de Gombervaux]

  3. Merci pour cet article fort intéressant qui m'en apprend beaucoup sur ce bel artiste malheureusement bien oublié aujourd'hui.
    Patrick C.

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