Gravure et bibliophilie: les in-folios de Paul-Emile Colin, graveur et peintre français.

Amis Bibliophiles bonjour,

Paul-Emile Colin est né le 16 août 1867 à Lunéville. Il commence à Nancy des études de médecine, qu’il termine à Paris. Son diplôme obtenu, il s’installe en 1893 dans un petit village, qui correspond mieux à son tempérament que la grande ville, Lagny-sur-marne.
Depuis longtemps il s’est découvert une passion : le dessin, puis la gravure, principalement la gravure sur bois. Cette passion est toujours présente. Il va la pratiquer, en auto-didacte (qui a tout de même fait le voyage au Pouldu, auprès de Gauguin), et va perfectionner une technique nouvelle : la gravure au canif, sur bois de bout (ou « bois debout »). Dans ce sens, les fibres du bois ne contrarient pas le geste du graveur, le bois est plus dur, mais le trait plus vif, plus précis.
Il expose ses productions régulièrement, et Edouard Pelletan, jeune éditeur qui apporte un renouveau au livre de bibliophile, inconditionnel de la gravure sur bois, le remarque, et lui offre d’illustrer l’édition 1902, parue en 1904, de son Almanach du Bibliophile.
Dans sa préface, Edouard Pelletan vante les qualités du « Dr Colin » : la sincérité, la volonté, l’émotion, loin du travail virtuose, mais sans âme, de faiseurs plus renommés qu’il ne nomme pas, et lui prédit un grand avenir.
Cette édition de l’Almanach, dont le thème est la Terre, renferme des textes d’Anatole France autour d’Hésiode.
Justement, par une bizarre coïncidence, ce texte d’Hésiode, revisité par Anatole France, qui donne l’occasion de la première publication d’œuvres de Paul-Emile Colin par Edouard Pelletan, sera également son dernier livre publié, dix années plus tard, de nouveau illustré par Colin.
Colin a abandonné la médecine en 1899 et se consacre entièrement à la gravure, principalement la gravure sur bois, dont il devient rapidement un maître reconnu. Il illustre également certaines éditions, toujours d’Edouard Pelletan, auquel il est fidèle : les Philippe, de Jules Renard, en 1907, les Poèmes du Souvenir, d’Anatole France, en 1910, avec Pierre-Eugène Vibert, notamment.
P.E. Colin, « dix aspects de la Lorraine, suite de 10 gravures sur bois originales accompagnées d’un texte de Maurice Barrès », Pelletan, 1914.
Bien qu’installé en Ile de France, Colin reste attaché à sa région natale, la Lorraine. Il lui consacre en 1914 une première publication exceptionnelle : « Dix aspects de la Lorraine », éditée par les éditions Pelletan, maintenant dirigées par René Helleu, son gendre, naturellement.
C’est effectivement un livre exceptionnel : ici le graveur n’illustre pas un texte préexistant, c’est l’inverse : un choix de textes de Maurice Barrès « accompagne » les dix gravures de l’artiste à l’origine du projet. En fait, c’est plus un album qu’un livre.
P.E. Colin, gravure numérotée 126,5cm x 16,5cm, la colline de Sion-Vaudémont.
La première de ces gravures présente un site emblématique de la Lorraine : la colline de Sion-Vaudémont, que justement Maurice Barrès met en scène au même moment dans « la Colline Inspirée ». Et Helleu publiera l’année suivante une édition de ce roman, illustrée par Paul-Emile Colin. Il n’est pas anodin de relever que l’achevé d’imprimer en est daté du 12 septembre 1915, « jour anniversaire de la victoire de la Marne ».
PE.Colin, gravure numérotée III, 29,5cm x 16cm, Nancy. Ou une certaine vision de la ville…
Les neuf autres gravures présentent des aspects très variés de la Lorraine : ses villes (Nancy, Metz, Bar-le-Duc), un autre site emblématique (Vaucouleurs), mais principalement des vues campagnardes (Desseling, Liverdun, Martaincourt (sic, pour Martincourt), Jaulny, les Lacs des Vosges). Même les vues de villes sont rurales, à part Bar-le-Duc ! C’est que Paul-Emile Colin est essentiellement attiré par la nature, et surtout pas par les paysages urbains.
PE. Colin, gravure numérotée IV, 22cm x 17 cm : Metz.
Cette publication est d’un format inhabituel : c’est un in-folio de 42cmx32cm, présenté dans un portefeuille de toile grise, à rubans, de format 44cmx35cm.
Les gravures de format variant de 22cmx14cm à  27cmx18cm, sont tirées sur un papier de format allant 30cmx24cm à 37cmx25cm, sont montées sur papier à dessin brun foncé.
Le tirage est très réduit : 15 exemplaires sur japon, et 45 exemplaires sur vélin d’arches, plus 5 épreuves réservées à l’artiste, et un jeu de fumés pour l’éditeur.
Cet album est le premier d’une mini-série, qui sera poursuivie par Helleu en 1919, avec la parution de « dix paysages de l’Yveline », suite de dix gravures sur bois en noir et en camaïeu de Pierre-Eugène Vibert, accompagnées d’un texte de Paul Fort. Un troisième album, de Perrichon, « la Seine aux confins », accompagné d’un texte d’Anatole France, était annoncé, mais il n’a semble-t-il pas paru.
PE Colin, les Routes de la grande guerre – la bataille de l’Ourcq – vingt-deux lithographies accompagnées d’un texte de l’artiste », Chez l’auteur, Bourg-la-Reine près Paris, sans date (1917).
A la déclaration de guerre, Paul-Emile Colin qui a quarante-sept ans, se porte volontaire et sera affecté en tant que médecin auxiliaire des armées à Sceaux. L’année suivante il sera employé par l’armée comme dessinateur, sur les théâtres des grandes batailles de 1914 : la fameuse bataille de la Marne, et son premier épisode, la bataille de l’Ourcq, qui s’est déroulée du 5 au 10 septembre 1914.
Il va alors réaliser une série de gravures au moyen d’une technique inhabituelle chez ce porte-drapeau de la gravure sur bois : la lithographie.
Carte d’état-major. Les traits rouges sont les positions allemandes.
Il publie en 1917 un album, grand in-folio, de vingt-deux lithographies des principaux sites de la bataille, sous le titre « Les Routes de la grande guerre. La bataille de l’Ourcq ». Les lithographies sont accompagnées d’un texte de Paul-Emile Colin lui-même, dans lequel il explique chacune de ces gravures, et donne des indications sur la bataille, grâce aux témoignages qu’il a recueillis auprès des habitants. Ces explications sont renforcées d’une carte d’état-major de la bataille, indiquant les positions allemandes (tranchées, batteries) et les points de vue correspondant aux lithographies.
PE Colin, première lithographie de l’album : Iverny, 35cmx17,5cm
La première de ces lithographies n’est pas choisie au hasard ; il s’agit du site d’Iverny, et Paul-Emile Colin rappelle que ce paysage est celui qui a vu mourir Charles Péguy le 5 septembre 1914, au premier jour de la bataille. Péguy, qui habitait Bourg-la-Reine, l’adresse de Paul-Emile Colin dorénavant.
Comme le premier album, ici les lithographies priment, et le texte de Colin vient seulement mettre en perspective les gravures.
PE Colin, bois en deux tons : Frontispice. Légende : Par leur sacrifice. Vers plus de lumière.
Le texte d’accompagnement est orné de cinquante-sept bois, en-têtes, bandeaux, et lettrines, en deux tons. L’album, de format grand in-folio (37,5cmx33cm) est présenté sous une couverture violine, dans un portefeuille à dos de maroquin, de format 48cmx34cm.


Il est édité directement par Paul-Emile Colin, « 24 Passage Latéral, Bourg-la-Reine, près Paris », et paraît début 1917. Le tirage en est à peine moins restreint que pour le premier album sur la Lorraine : 20 exemplaires sur Japon, avec les lithographies avec remarques et une suite des bois tirée sur chine, au prix de 500 francs, et 138 exemplaires sur vélin, d’Arches, au prix de 200 francs. 2 exemplaires sur Whatman, non mis dans le commerce, comportent les dessins de l’auteur, les suites des bois, sur japon et sur chine, et les lithographies tirées sur papier ancien. 5 collections d’épreuves d’essais sur vélin, et 6 suites des bois sur japon sont proposées à 300 francs.
Fin du premier texte : le Pays. Bois gravé : le château de Crouy.
L’album paraît donc en pleine guerre, et le ton des commentaires de Paul-Emile Colin, qui a participé de loin à ces événements, est logiquement très patriotique, non dénué d’emphase. Voici la dernière phrase du texte :
« On est soulevé d’un grand souffle de fierté, quand on pense au magnifique témoignage de notre force et de notre résolution que nous avons donné au monde. Nous avons vraiment lutté et souffert au delà des forces humaines. Chassés des bords de l’Ourcq, les Allemands se seront demain de toute notre terre de France
QUI NE S’ARRETERA QU’AU RHIN. »
PE Colin, lithographie 8, 30cmx18cm : les bois de Penchard. La stèle signale une tombe musulmane, le poteau avec le losange noir une tombe allemande.
Mais l’auteur reste mesuré. Plusieurs de ses lithographies présentent des sépultures, et notamment des sépultures allemandes : simples poteaux noirs, avec un simple numéro d’ordre, bien sûr non fleuries. A aucun moment il n’accable l’ennemi, et évite de verser dans la propagande. D’ailleurs, il montre relativement peu de destructions, et présente plus volontiers des paysages arborés que des champs de ruines. C’est que la bataille qu’il présente n’est pas encore la guerre de tranchées destructrice des années suivantes, que nous avons spontanément en tête en évoquant cette guerre. C’est encore une guerre de mouvements, avec de vastes déplacements de troupes (et notamment les fameux taxis de la Marne), pour encercler l’ennemi, ou au contraire se dégager.
PE Colin, lithographie 21, 29cmx30cm : l’orme plaideur.
De nombreuses lithographies ne montrent d’ailleurs aucune scène guerrière. Par deux fois, il présente un orme majestueux, dont il nous dit qu’il a pu servir de guet. Mais bien sûr ici ce n’est qu’un prétexte pour Paul-Emile Colin, qui reste toujours attaché à ses sujets traditionnels.
PE Colin, lithographie 20, 32,5cmx20cm : Ary en Multien.
PE Colin et Pierre Mille, « L’Inde en France », chemise.
Après la guerre, Paul-Emile Colin publiera un troisième album de gravures, cette fois-ci accompagné d’un texte de Pierre Mille : « L’Inde en France ». Le sujet en sera la présence en France de troupes exotiques : le contingent indien des troupes britanniques.
L’album sera de nouveau de format in-folio (les feuilles mesurant 29cmx28cm), présenté dans un portefeuille de format 40cmx30cm. Il comporte huit grands bois, de format variable, environ 27cmx18cm, et 24 bois en deux tons, dans le texte et sur le portefeuille. Ici le texte de Pierre Mille est plutôt didactique, et indépendant des gravures de Colin.
PE Colin, achevé d’imprimer. Bois supérieur : les ablutions. Bois inférieur : les paons ennemis.
Il paraît en 1920, le tirage comportant un exemplaire sur japon ancien, pour l’auteur, dix exemplaires sur japon et cent neuf exemplaires sur Whatman, et sera de nouveau édité directement par Paul-Emile Colin, au Bourg la Reine.
PE Colin, gravure 4, 26,5cm x 18,5cm : l’astiquage.
Les gravures, si elles donnent toujours la part belle au paysage, présentent un aspect plus inhabituel : le sujet principal en est toujours constitué par les soldats indiens, dans leurs différentes activités, assez peu guerrières: la vie au campement.
PE Colin, gravure 8, 28,5cm x 17,5cm : les deux amis.
Ce sera le dernier grand album publié par Paul-Emile Colin. Après la guerre, il voyagera beaucoup, s’essaiera à la couleur, ce qui donnera un livre illustré de bois en couleurs (Poèmes de France et d’Italie, de Pierre de Nolhac, en 1923, chez Lapina), puis un autre illustré d’aquarelles : les Séductions Italiennes, de Clément-Janin, en 1928, chez Kieffer. Clément-Janin, vieille connaissance : collaborateur et ami d’Edouard Pelletan, rédacteur du catalogue des œuvres de Paul-Emile Colin, chez Pelletan, en 1912, rédacteur du prospectus de l’album « les routes de la grande guerre »…
PE Colin, bois gravé sur le portefeuille : le mangeur d’hommes.
Mais l’essentiel de sa production « bibliophilique » est derrière lui. Si Colin continue une œuvre abondante (bois, aquarelles, huiles),  ses livres illustrés, qu’il édite directement, au Bourg-la-Reine, ne montrent plus le même lyrisme, la même empathie pour son sujet. Bien que de tirages réduits (171 exemplaires pour Daphnis et Chloé, en 1945, par exemple), ils sont beaucoup moins recherchés que sa production d’avant la première guerre mondiale.
Paul-Emile Colin décédera dans la nuit du 28 octobre 1949, à l’âge de quatre-vingt deux ans, avec son épouse, à leur domicile de Bourg-la-Reine, tous deux intoxiqués au gaz carbonique.
Christian – Calamar

La lettre du bibliophile

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Plaisir de Bibliophile: les ouvrages de documentation.

Plaisir de Bibliophile: les ouvrages de documentation.

Amis Bibliophiles bonjour,
Tiens… le Blog du Bibliophile a 4 ans, et ce depuis 3 semaines, j’avais complètement oublié. Bon, passons. 
Dans les commentaires de l’un des derniers messages sur le blog Gonzalo s’interrogeait sur l’importance que peuvent prendre les ouvrages de documentation dans la vie du bibliophile. Une photo vaut mieux qu’un long discours, voici mes deux derniers achats: les catalogues de la vente de la bibliothèque de Beraldi et un ouvrage d’Uzanne, The French Bookbinders of the Eighteenth Century. 
 
Deux ouvrages de documentation donc qui viennent rejoindre une bibliothèque déjà bien fournie et qui a connu une vraie accélération depuis quelques années. 

Tout a probablement démarré avec le blog: besoin de documentation pour trouver des idées de messages, besoin aussi et surtout d’information pour ne pas écrire trop de bêtises. C’est parti de là, et j’ai découvert que j’aime énormément lire ce type d’ouvrages.
Pour autant, cette bibliothèque de documentation (je dirais une cinquantaine d’ouvrages, peut-être plus) est avant tout, et c’est là le paradoxe, destinée à être lue, plus que consultée. Je n’ai pas de besoin documentaire énorme et je privilégie en fait les ouvrages de documentation que je peux lire… presque comme des romans. Le Manuel de Bibliophilie de Christian Galantaris en étant le meilleur exemple.
J’aime particulièrement les ouvrages qui traite de la bibliophilie et de l’histoire du livre, plus que les ouvrages strictement bibliographique. Probablement parce que je me projette alors dans ces lectures, découvrant de nouveaux bibliophiles, de nouvelles bibliophilies. C’est ce qui m’avait d’ailleurs séduit dans l’article sur Guaïta proposé par Frédérik pour le quatrième numéro de la NRLA: on peut le lire de deux façons, à la fois comme l’histoire de la bibliothèque de ce grand bibliophile et son évolution, mais aussi comme une invitation à découvrir le mode de pensée d’un grand bibliophile, et c’est ce que j’ai aimé avant tout.
Mes ouvrages documentaires couvrent des sujets assez variés, au gré des rencontres en fait: catalogues des grandes ventes, sommes bibliographiques ou essais sur le livre de la fin du 19ème, ouvrages généralistes, recherches sur la reliure ou sur un relieur en particulier (comme l’ouvrage de Culot sur Bozérian, acquis récemment).
Dans les tous derniers ouvrages reçus, The French Bookbinders of the Eighteenth Century (1904), magnifique ouvrage écrit par Uzanne pour le Caxton Club et tiré 252 à exemplaires: grand papier,  grandes marges et 20 très belles planches protégées par des serpentes. 


L’auteur y présente une histoire des grands relieurs et doreurs français du 18ème siècles. Si vous lisez l’anglais, c’est une merveille, mais j’aurai l’occasion de vous le présenter à nouveau très bientôt.
En conclusion, oui, je suis friand de books on books, mais presque plus d’ouvrages sur la bibliophilie que d’ouvrages sur les livres. Et vous?

Je me dis d’ailleurs, qu’il faudrait essayer de proposer une liste idéale, en tête de laquelle je mets le Galantaris. Mais ensuite? L’histoire de l’édition française? Le dictionnaire encyclopédique du livre?  Qu’en pensez-vous?
Et pour finir, l’un de vous me vendrait-il son Fléty?
H

5 Commentaires

  1. Bonjour,

    Je viens de mettre la main sur le tapuscrit du mémoire de maîtrise de Madame Eva Gilbert-Levrier :

    "Un artisan du renouveau de la gravure sur bois à la fin du XIXe siècle : le graveur lorrain P.E. Colin"…

    Pas encore collationné ni examiné, plusieurs centaines de pages (en cinq fascicules), des centaines de repros photographiques… L'auteur a publié un ouvrage sur les bois de Derain, par ailleurs…
    J'ai donc entre les mains ce qui semble être l'unique tapuscrit du catalogue raisonné de l'oeuvre de Paul-Emile Colin… Le boulot semble sérieux et visiblement assez exhaustif, un boulot énorme…
    B.

  2. Merci pour cet article passionnant (et que je n'avais pas vu passer, c'est le billet publié aujourd'hui qui m'a menée ici).
    [Ah, la colline de Sion, un endroit bien connu des enfants : on y trouve, dans la terre, des petites étoiles ! Nous y allions souvent, quand j'étais petite.
    Quant à la ville de Vaucouleurs, je la traverse à chaque fois que je vais dans mes Vosges natales 🙂 Si vous passez par là, ne manquez pas le château de Gombervaux]

  3. Merci pour cet article fort intéressant qui m'en apprend beaucoup sur ce bel artiste malheureusement bien oublié aujourd'hui.
    Patrick C.

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