« Roxane, adieu, je vais mourir » : la lettre de Cyrano aux enchères

Chez Artcurial, le 1er décembre 2022, le lot était estimé 500 euros : un feuillet manuscrit plié en deux, 32 × 22 cm, salissures. C’est la lettre que Depardieu lit dans la scène finale de Cyrano de Bergerac, calligraphiée en 1989 sur du papier vieilli et dédicacée au dos par Jean-Paul Rappeneau.

Par Gabriel Varennes, courtier, chroniqueur moral et témoin oblique des Élégances Parallèles.

Amis bibliophiles, bonjour.

Je n’ai jamais cru aux légendes, sauf lorsqu’elles s’attachent à des objets. Et lorsqu’un objet ordinaire se trouve, par l’enchaînement des circonstances, transformé en relique — sans qu’on l’ait voulu, sans qu’on l’ait prévu, presque par accident historique — alors le courtier que je suis dresse l’oreille. Le cas de la « Lettre à Roxane » du film de Jean-Paul Rappeneau, dispersée chez Artcurial le 1er décembre 2022, est de cette espèce-là.

Voici ce que disait, sobrement, la fiche du catalogue :

« Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu dans la scène finale du film « Cyrano de Bergerac », dédicacée par Jean-Paul Rappeneau. Lettre manuscrite sur papier plié. Dédicacée au dos par Jean-Paul Rappeneau. 32 × 22 cm (Salissures). Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau.

Estimation : 500 €.

L’objet est donc un feuillet manuscrit, plié en deux, format presque grand in-quarto, portant au recto le texte que Depardieu lit dans la dernière scène — « Roxane, adieu, je vais mourir ! C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée… » — et au verso une dédicace de Rappeneau lui-même. La mention « salissures » est notable : c’est l’accessoire qui a vraiment été manipulé sous la caméra, qui a passé les semaines de tournage entre les mains de Depardieu, qui porte les traces matérielles d’un usage scénique répété. Ce n’est pas un objet propre. C’est un objet vécu.

« Lettre à Roxane » manuscrite, accessoire du film Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990), vendue chez Artcurial le 1er décembre 2022
La « Lettre à Roxane » lue par Gérard Depardieu, lot 6 de la vente « Le cinéma pour l’Ukraine » (Artcurial, 1er décembre 2022). Photo : catalogue Artcurial.

J’ai vu, au fil de ma carrière, des manuscrits inconnus de Hugo, des partitions originales de Fauré, des cahiers de notes de bouquinistes des quais. Aucun n’avait, à mon sens, cette double nature. Le feuillet vendu chez Artcurial est à la fois un faux-manuscrit du XVIIe siècle (au sens où le texte qu’il porte est censé avoir été écrit par Christian de Neuvillette, qui n’existe pas, en 1640), un vrai manuscrit du XXe siècle (au sens où il a été matériellement calligraphié dans les ateliers d’accessoires de Rappeneau en 1989, sur du papier vieilli), et une relique de tournage portant la dédicace autographe d’un cinéaste vivant (au sens où Rappeneau a, à la demande d’Artcurial, signé l’objet pour la vente).

Trois temporalités s’y superposent. Trois auteurs réels ou présumés. Trois statuts juridiques. Un seul feuillet.

Le détail qui change tout : la fiche indique « Provenance : Don de Jean-Paul Rappeneau ». Cela signifie que le cinéaste avait gardé l’objet par-devers lui pendant trente-deux ans, depuis le tournage de 1989 jusqu’à la fin 2022. La lettre était dans ses archives personnelles. Elle n’avait jamais été dispersée, ni cédée, ni montrée au marché des collectionneurs. Sans la guerre en Ukraine et sans l’initiative de Michel Hazanavicius, elle y serait encore.

C’est ce que je trouve, en tant que courtier, le plus émouvant. Le marché des accessoires de cinéma, dans le monde anglo-saxon, fonctionne par dispersion systématique — Heritage Auctions vide HBO, Propstore vide Spielberg, The Prop Gallery vide Annaud. Le cinéma d’auteur français fonctionne au contraire par rétention : les Chéreau, les Rappeneau, les Carax gardent. Leurs accessoires dorment dans des malles, dans des appartements parisiens, dans des dépôts de production. Ils n’apparaissent que pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le marché — un décès, un déménagement, une cause politique. Ici, ce fut la guerre.

Le 1er décembre 2022, chez Artcurial, dans une salle bondée présidée par le commissaire-priseur Stéphane Aubert, quarante-sept lots de cinéma ont été dispersés au profit de UNITED24, la plateforme de dons mise en place par Volodymyr Zelensky. L’initiative venait du cinéaste Michel Hazanavicius, qui avait sollicité une à une les personnalités françaises et internationales du cinéma. Le total de la vente a atteint 256 050 €.

Parmi les lots, les têtes d’affiche médiatiques : le casque original de Daft Punk’s Electroma dédicacé par Thomas Bangalter (34 000 €), une œuvre de l’artiste JR (34 000 €), le César du meilleur réalisateur de Jacques Audiard pour Un Prophète (25 000 €), le bouclier d’Abraracourcix, la robe de Peppy Miller dans The Artist, la machine à écrire de Tom Hanks, les carnets de Paolo Sorrentino, le manteau de Glenn Close dans Les 101 Dalmatiens.

Et la « Lettre à Roxane » de Rappeneau, lot n° 6, estimée 500 €.

Elle est partie à 4 000 €.

Huit fois l’estimation. C’est un beau résultat pour une lettre-accessoire d’un film de trente-deux ans, mais c’est aussi, paradoxalement, un résultat modeste si on le compare aux autres marchés que je fréquente. Pour 4 000 €, on a chez Drouot un livre d’Heures du XVIe en reliure ancienne, un bel exemplaire de La Curée en édition originale, ou un envoi autographe d’écrivain à un autre. La « Lettre à Roxane » se loge donc, sur le marché global du manuscrit, dans la fourchette du manuscrit d’auteur secondaire bien dédicacé.

Pour le bibliophile, cela dit quelque chose. Le marché ne paie pas, dans cette vente, la valeur cinématographique de l’objet (immense, puisque c’est la dernière lettre du Cyrano de Rappeneau, film à dix Césars, vu par cinq millions de spectateurs en France). Il paie la valeur autographe — quatre mille euros parce qu’il y a une dédicace de Rappeneau, et que c’est cela que le collectionneur français reconnaît : le geste manuscrit d’un cinéaste vivant, sur un papier porteur d’un texte. Si l’objet avait été vendu chez Heritage Auctions à Dallas, je suis prêt à parier qu’il aurait passé les trente mille dollars du Dragonglass de Samwell Tarly, peut-être davantage.

Différence de marchés, différence de cultures. Le bibliophile français paie l’autographe. Le collectionneur américain paie la légende.

Je n’ai pas su qui a acquis la « Lettre à Roxane » ce premier décembre 2022. Le caractère caritatif de la vente — Artcurial ne percevait aucun frais (ça change, il se rattrappent bien depuis) — incite à penser que l’acheteur a voulu donner, autant qu’acquérir. Quatre mille euros pour l’Ukraine, en échange d’un feuillet vieilli portant huit alexandrins. C’est un échange qui me plaît.

Le feuillet est maintenant chez quelqu’un. Probablement encadré dans un salon parisien, peut-être lyonnais. Il y attend. Les objets ainsi déplacés attendent toujours quelque chose. Une nouvelle vente, un nouveau motif, une nouvelle dispersion. Je note l’adresse, comme j’ai appris à le faire dans ce métier. La « Lettre à Roxane » du Cyrano de Rappeneau repassera dans vingt ans, ou dans trente, ou jamais. Le courtier se contente, pour l’instant, de la suivre du regard.

C’est tout ce que je sais. C’est tout ce qu’il y a à savoir.

Pour les lecteurs qui voudraient consulter la fiche d’origine, elle reste accessible sur le site d’Artcurial à l’adresse : artcurial.com → vente 4316 → lot 6. Les images sont publiques. Les salissures s’y voient nettement, comme la dédicace de Rappeneau au dos, en grandes lettres pressées. C’est un beau document, pour qui sait lire les marges.

Cote Guilde : GVR-CYR/2022 Document classé : diffusion restreinte — Élégances Parallèles, série Cinéma.

La lettre du bibliophile

Si cette chronique vous a plu : recevez trois nouvelles par semaine — livres rares, reliures, enchères, et les Dossiers IGLI. 18 ans d'archives, quelques milliers de lecteurs.

Pas de pub, pas de revente de données. Désabonnement en un clic.

À lire ensuite

De la cote des ouvrages anciens et des autographes: « comment ça, ta part de livre achetée chez Aristophil n’est pas cotée au PFC40, le CAC40 de l’autographe? »

De la cote des ouvrages anciens et des autographes: « comment ça, ta part de livre achetée chez Aristophil n'est pas cotée au PFC40, le CAC40 de l'autographe? »

Amis Bibliophiles bonjour,
Qu’on le veuille ou non, nous vivons dans une époque où l’on compte, on compte son temps – passe encore -, mais aussi et peut-être plus que jamais on essaie de mettre une valeur en face de chaque chose.
Les livres anciens et les autographes n’échappent pas à cette règle. Ainsi les amateurs français connaissent-ils tous désormais Aristophil et son partenaire Finestim, qui se chargent pour vous de tenter de faire rimer investissement et passion. Mais connaissez-vous Paul Fraser et le PFC40, une proposition assez proche, avec néanmoins quelques nuances? 

Le PFC40 est un index qui regroupe les 40 autographes (leurs auteurs en fait) les plus vendus sur le marché et leurs valeurs. Comme le dit msn.com « si vous avez la chance de posséder un autographe signé par l’une des 40 personnalités du Paul Fraser’s Collectibles PFC40, alors vous pourriez être assis sur une petite fortune ».
Et oui, si le CAC40 est le principal indice boursier de la place de Paris, que l’acronyme CAC signifie Cotation Assistée en Continu (indice élaboré à partir des cours de quarante actions cotées en continu sur le premier marché parmi les cent sociétés dont les échanges sont les plus abondants sur Euronext Paris), l’acronyme PFC40, lui, signifie tout simplement Paul Fraser’s Collectibles, du nom de son inventeur. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, c’est vrai.
Le PFC40 est un index des autographes les plus performants sur la période 2000-2012. Cet index a été créé par Paul Fraser, lui-même vendeur d’autographes. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, c’est vrai (x2).
Mais que nous apprend le PFC40?
1. Que sur la période 2000-2012:- l’augmentation moyenne de la valeur des autographes sur cette période est de 383%.- l’augmentation moyenne par an de 14% par an.- l’autographe qui a connu l’augmentation la plus forte en 12 ans est de Georges Harrison (+1310%).- Nelson Mandela est l’auteur le plus « profitable », avec +391% en 12 ans.- Que l’autographe le plus « valuable » est une photo signée des Beatles (25 000£).
2. Et que sur la période 2011-2012:- l’index a augmenté de 4.37% (médiocre si vous voulez mon avis).- la plus belle progression est à attribuer à Neil Armstrong.
Mais pourquoi le PFC40?
Et bien c’est très simple, pour vous aider à mieux investir votre argent chez Paul Fraser’s Collectibles, qui vous garantie une plus-value de 20%. En effet, si vous achetez un autographe chez PFC, vous pouvez le renvoyer dans les 5 ans qui suivent et vous serez remboursé à hauteur de 120% du prix d’achat original… en bons d’achat chez PFC. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, c’est vrai. Et ce n’est pas parce que votre histoire d’amour avec votre autographe vous laisse un goût d’inachevé et qu’à trop feindre l’indifférence à vos yeux langoureux, ce dernier vous ait lassé, ne doit pas signifier que votre love-story avec PFC ne peut pas continuer. Ne doit pas continuer devrais-je dire.
D’autant plus que si vous le souhaitez PFC se charge de stocker votre autographe pendant la durée de votre investissement. Une méthode simple et agréable quand on aime que ce soit quelqu’un d’autre qui ait votre « collection » sous les yeux.
Mais trêve de bavardage, je vous vois vous impatienter. Quelles sont aujourd’hui les vedettes du PFC40? Et bien les voici:

Plus de détails ici: http://www.paulfrasercollectibles.com/Investing/PFC40-Autograph-Index/
Il n’y a qu’un seul français dans le PFC40, et c’est sans surprise l’Empereur Napoléon Bonaparte. On aura la satisfaction de constater qu’il est loin devant le petit Horatio Nelson.
L’Empereur à la cool, juste après être repassé devant Fidel CastroBref, n’oubliez pas de consulter le PFC40 avant d’écouter les battements de votre petit coeur de bibliophile.
Il ne nous reste plus qu’à espérer un CAC40 des livres anciens et rares, parce que je ne sais pas vous, mais moi, ça va me faire perdre le sommeil cette histoire! Comment-ça perdre de l’argent en achetant un livre, juste par passion? Nous mais vous me prenez pour un héritier ou quoi?
H

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.