Mathieu Lenoir, pourfendeur d’idées reçues, lecteur des usages présents et contradicteur attitré des confusions bibliophiliques pour la Guilde des Bibliopolicés.
Amis bibliophiles, bonjour.
Il existe, dans le petit théâtre du livre ancien, une figure assez commode, presque mythique, fantasmée : celle du vendeur malin. On l’imagine derrière son écran, l’œil vif, le doigt rapide, achetant en salle des ventes un lot que les autres n’auraient pas compris, puis le revendant presque aussitôt sur eBay ou Catawiki avec une marge confortable. Il aurait su voir. Il aurait su acheter. Il saurait revendre avec une marge confortable.
C’est une jolie histoire. Elle a un nom dans les conversations de salon bibliophilique, comme dans d’autres domaines d’ailleurs : la culbute. On la raconte avec un mélange d’envie, d’agacement et de connivence. On désigne du menton tel revendeur supposé prospère. On évoque tel lot acheté pour rien et reparu trois semaines plus tard à un prix triple. La culbute, dit-on, est partout.
C’est une jolie histoire, donc. Il se trouve simplement qu’elle est, dans la plupart des cas, fausse.
Car la petite fable du brocanteur numérique repose sur une idée assez ancienne du marché : l’existence d’un écart net entre deux mondes. D’un côté, la salle des ventes, avec ses lots mal décrits, ses cartons d’ouvrages inégalement photographiés, ses bibliothèques dispersées, ses amateurs distraits, ses experts débordés. De l’autre, la plateforme numérique, avec son public plus large, plus international, plus impulsif, capable de payer davantage un livre soudainement bien présenté, correctement photographié et entouré des mots qu’il faut.
Pendant un temps, cette différence a existé. Elle existe encore, mais moins souvent. La salle des ventes n’est plus cette pièce fermée où quelques initiés levaient la main pendant qu’un commissaire-priseur toussait dans son micro absent. Les catalogues sont en ligne, les photos circulent, les alertes fonctionnent, les prix se comparent. Les amateurs consultent Interencheres, Drouot, Interenchères, Catawiki, eBay, ViaLibri, et parfois tout cela avant le café. Les libraires surveillent. Les collectionneurs aussi. Les marchands encore plus.
Autrement dit, la bonne affaire n’a pas disparu. Elle s’est simplement beaucoup mieux cachée.
Le problème principal, cependant, n’est pas seulement la transparence accrue du marché. Le problème, ce sont les frais. Ces bons vieux frais, modestes en apparence, monstrueux en accumulation, qui transforment une marge rêvée en maigre consolation.
Faisons le compte, puisque personne ne semble vouloir le faire. Un livre est adjugé 100 euros au marteau. Frais acheteur, vingt-cinq pour cent : le voici à 125 euros. Le revendeur le remet sur eBay et obtient, après quelques jours d’enchères, 180 euros. Belle opération ? Voyons. Commission de la plateforme et frais de paiement, treize pour cent environ : 23 euros prélevés. Emballage soigné, carton renforcé, papier bulle, ruban : encore 3 euros. Frais d’expédition non couverts par l’acheteur, ou couverts incomplètement : 5 euros. Reste 149 euros encaissés. Soustraction faite des 125 du départ, le bénéfice brut atteint 24 euros. Vingt-quatre euros pour s’être déplacé en salle, avoir examiné le lot, rédigé la notice, photographié l’objet sous tous ses angles, mis en ligne l’annonce, répondu aux questions, emballé, expédié, et accepté le risque qu’un acheteur conteste, retourne ou disparaisse.
La « marge » est une illusion d’optique : ce n’est pas une marge, c’est un salaire horaire de manutentionnaire.
La caricature du revendeur paresseux, qui achète en salle, copie-colle une fiche de libraire et revend le lendemain avec un bénéfice insolent, existe sûrement. On en rencontre des traces. Certaines annonces reprennent, parfois sans vergogne, des notices de libraires, des formules bibliographiques, des références, des descriptions d’état, jusqu’à l’ordre même des adjectifs.
Le savoir des autres devient une marchandise secondaire. On ne vend plus seulement un livre : on vend l’objet, on vend la phrase qui le décrit, on vend l’instant où il apparaît. Trois marchandises pour un seul volume, et trois occasions de se tromper.
Existent-ils vraiment, ces revendeurs prospères dont on parle dans les salons ? Quelques-uns, une poignée, toujours les mêmes, et qu’on connaît. Et qui sont loin d’être infaillibles. Les autres se contentent d’en avoir l’air. Il y a, dans le petit monde du livre ancien, toute une frange de personnages qui croient avoir compris une chose : qu’il suffit, pour passer pour libraire, d’en adopter le vocabulaire, l’aplomb, les références et la moue dédaigneuse devant un état moyen.
On les voit dans les salles des ventes, on les croise sur les plateformes, on les entend dans les salons. Ils parlent de leur stock comme s’ils en avaient un. Ils citent des prix entendus chez d’autres. Ils décrivent un livre avec les mots qu’ils ont lus la veille dans le catalogue d’un confrère. Ils ne sont ni libraires, ni amateurs, ni vraiment vendeurs. Ils sont autre chose : des amateurs qui jouent au libraire devant un public d’amateurs qui jouent au collectionneur (oui je sais, je suis tranchant, c’est moi, Mathieu Lenoir). Tout cela tourne, échange, s’admire, et finit par confondre le bruit du marché avec le marché lui-même. L’enrichissement, dans ce théâtre, n’est plus une opération économique : c’est un costume.
On a vu, ce printemps, un cas qui résume tout. Un Babin de 1854 — la rare réimpression Renouard de la Relation de l’état présent de la ville d’Athènes, publiée et annotée par Alexandre de Laborde — dans une fine reliure mosaïquée de Dupré, doublée de maroquin bleu et glissée dans son étui de chagrin. Une provenance familiale, un livre soigné, un objet d’amateur. Estimé six à huit cents euros chez Alde, il n’a pas trouvé preneur. Quelques semaines plus tard, le voici qui réapparaît sur eBay, mis en vente par une librairie parisienne sérieuse. Vingt-six enchères. Adjudication finale : trois cent soixante-trois euros, port en sus.

Refaisons les comptes, comme tout à l’heure, mais cette fois sur un cas réel. La librairie a probablement acquis le livre après la vente, autour de trois cents euros — c’est le prix d’un invendu négocié à la baisse.

Elle l’a remis sur eBay et a encaissé trois cent soixante-trois euros, plus quarante-cinq de port.
Sur ces quatre cent huit euros, ôtez treize pour cent de commissions de plateforme et de paiement, soit cinquante-trois euros ; ôtez l’emballage, le carton, le ruban. Reste, dans la meilleure hypothèse, entre 50 et 100 euros. Tout ça pour un déplacement à la salle, un examen du livre, une notice rédigée (ou pas), une demi-douzaine de photographies, une mise en ligne, des questions d’enchérisseurs, un emballage soigné, une expédition possible vers l’étranger. Le marché spécialisé l’avait jugé trop haut ; le marché numérique l’a jugé désirable ; et le revendeur, qui croyait faire une opération, a manqué sa cible. Et pourtant, le livre était désirable.
Le livre a changé de mains ; le système a prélevé sa part ; et la librairie a beaucoup travaillé pour s’offrir un déplacement professionnel. Si c’est cela que l’on appelle prospérer, je veux bien qu’on me le confirme.
Il faut donc cesser de prendre chaque revente visible pour une preuve d’enrichissement. Un livre affiché cher n’est pas un livre vendu cher. Un livre vendu cher n’est pas forcément un livre profitable. Et un vendeur actif n’est pas nécessairement un spéculateur triomphant. Il peut être un travailleur du différentiel minuscule, condamné à additionner des gains modestes, à absorber des erreurs, à immobiliser du stock, à supporter les retours et à sourire quand un acheteur lui explique, après réception, que le papier du XVIIIe siècle lui paraît un peu vieux.
Ce qui dérange, au fond, c’est moins que certains revendent. Le commerce du livre ancien a toujours reposé sur des passages de main, des écarts d’information, des différences de regard. Le libraire achète moins cher qu’il ne revend ; c’est même l’une des rares vérités stables du métier. Ce qui agace davantage, c’est la prétention de certains vendeurs à se présenter comme découvreurs quand ils ne sont parfois que recycleurs ; comme experts quand ils ont emprunté la notice ; comme sauveurs de livres quand ils ont surtout repéré une photographie insuffisante.
Le marché numérique du livre ancien n’a pas supprimé les intermédiaires ; il les a multipliés. Entre la salle des ventes, la plateforme, le prestataire de paiement, le transporteur et l’acheteur capricieux, chacun prélève sa part. Le vendeur croit faire commerce de livres ; il fait souvent commerce de frais.
Voilà donc ce que devient cette belle prospérité supposée, examinée de près. Une opération laborieuse au profit étique, qui rémunère mal le temps, mal le risque, et pas du tout la rêverie qui l’entoure.
La marge existe ; elle est juste rarement pour celui qui la cherche. Elle est plus souvent pour le système qui organise la rencontre, prend sa commission au passage, et laisse aux deux autres le soin de se persuader qu’ils ont été plus rusés que lui.
Cote de bibliothèque : MB-17 — Marché bibliophilique, plateformes numériques, marges supposées et illusions de revente.
— Continuer la balade —
Article très intéressant, auquel il manque la réalité de la vente, vue par l’acheteur lui-même. Celui-ci ne cherche pas forcément la « Bonne Affaire », mais surtout « Le Livre » désiré depuis tant de temps.
L’intérêt de l’IA, les offres sinueuses à rebonds d’Ebay, Abebook,… qui proposent d’autres auteurs, thèmes,… qui vous permettent de connaître d’autres sujets,… orientent votre cerveau vers d’autres achats, d’autres centres d’intérêt, d’autres auteurs,… ne sont pas mentionnés. Il serait bon que le « vendeur » ait une réflexion d’ « acheteur ».
Ce n’est qu’une petite réflexion sur un sujet vaste et passionnant !
Le sentiment d’avoir fait « une bonne affaire » est le même pour l’acheteur, professionnel ou collectionneur. Que cela soit réel ou non, il est important d’avoir l’impression de ne pas s’être fait avoir en sur-payant un ouvrage. La différence c’est que le professionnel saura rapidement s’il a vu juste, lors de la revente, tandis que le collectionneur ne le saura jamais et vivra toute sa vie avec l’illusion d’avoir trouvé le merle blanc.
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Très bien et très juste dans l’ensemble et dans la conclusion. Une hypothèse qui me semble assez fréquente et n’a pas été envisagée, le libraire a le livre en stock, le présente par l’intermédiaire d’une SVV pensant que vu la reliure doublée, le sujet, le livre pouvait faire un écart…Le livre est ravalé, alors le libraire le récupère et le présente via un autre circuit ebay ou autre. Cas assez fréquents de livres qui passent d’une adresse acheté en bloc par un libraire à son stock, de son stock de librairie en SVV , se vendent ou retourne au stock du libraire si ravalés.
Assez d’accord avec toi, Daniel.
Je pense avoir eu le cas plusieurs fois ces derniers temps, de livres achetés à des libraires, après qu’ils aient été ravagés en Svv, à des montants tout à fait raisonnables. Je suppose que comme pour tout bon commerçant la rotation rapide du stock est en paramètre important. Et par ailleurs une marge brute de 100% est tout à fait normale dans tout commerce. Et pour l’atteindre il faut bien avoir des lots avec une marge exceptionnelle pour compenser ceux qui ne sont vendus qu’avec difficulté.