Une conversation imaginaire avec Umberto Eco

Claire Delmas, chercheuse en littérature, lectrice des signes, des bibliothèques et des questions laissées ouvertes pour la Guilde des Bibliopolicés.

Amis bibliophiles, bonjour.

J’ai rêvé d’Umberto Eco.

Il était là, assis devant moi, très calme, comme si notre conversation avait seulement été retardée de quelques années. Je n’étais plus l’étudiante qui l’écoutait jadis en conférence de sémiotique ; j’étais devenue chercheuse. Et voici que le rêve me rendait soudain ce que la timidité m’avait retiré alors : la liberté de lui poser enfin toutes les questions que je n’avais pas su lui adresser plus jeune.

Derrière lui, les livres ne posaient pas. Ils vivaient. Il y avait des dos un peu passés, des peaux inégalement heureuses, des volumes qui semblaient avoir traversé plusieurs bibliothèques sans perdre tout à fait leur humeur. Rien de muséal au sens mort du terme. On sentait moins la collection que la fréquentation. C’était une bibliothèque qui avait servi à penser, non à impressionner un photographe.

Eco me regardait avec un mélange de douceur et d’ironie, comme s’il savait d’avance que les questions les plus naïves sont souvent les plus exactes.

— Pourquoi choisit-on un livre ?

Il sourit, et ce sourire disait à lui seul que la question avait déjà traversé bien des bibliothèques avant de parvenir jusqu’à lui.

— Nous choisissons rarement un livre pour la raison que nous donnons, et presque jamais pour une seule raison. Nous disons : l’auteur, la date, la rareté, l’édition, la reliure, le prix, la provenance. Tout cela est vrai ; mais ce sont les raisons présentables, celles que l’on peut dire sans rougir devant un libraire, un collègue ou un rival. En profondeur, nous choisissons aussi un livre parce qu’il vient flatter une obsession, réparer un manque, confirmer une image de nous-mêmes, ou introduire dans notre vie un désordre dont nous pressentons qu’il nous sera utile.

Il joignit les mains.

— Le bibliophile est un excellent avocat de ses goûts. Il vous expliquera avec beaucoup de sérieux qu’il ne recherche que les exemplaires bien établis, les papiers de choix, les provenances nettes, les reliures cohérentes, les marges respectables, les exemplaires non rognés, si possible non lavés. Il aura souvent raison. Mais sous cette rhétorique de la qualité se cache autre chose : un roman personnel. Pourquoi tel amateur ne veut-il que du grand papier ? Pourquoi tel autre traque-t-il les cartonnages, ou les livres restés brochés ? Pourquoi cet homme si raisonnable perd-il le sommeil pour un in-octavo médiocre dès qu’on lui souffle qu’il aurait appartenu à un poète de troisième ordre ? Parce qu’il ne choisit pas seulement un objet. Il choisit une fable à habiter.

— Donc nous choisissons aussi les livres pour nous raconter quelque chose ?

— Bien sûr. Le problème n’est pas que le désir se mêle au jugement ; le problème serait de prétendre qu’il n’y a pas de désir. J’ai plus de sympathie pour un amateur qui avoue poursuivre un exemplaire parce qu’il lui rappelle sa jeunesse, ou parce que la nuance d’un maroquin lui donne l’impression absurde d’entrer dans une civilisation supérieure, que pour celui qui camoufle ses préférences sous le masque sévère de l’objectivité pure. Les passions bibliophiliques ont le droit d’être légèrement ridicules ; c’est même ce qui les rend supportables.

Il eut un léger rire.

— Méfiez-vous toujours des hommes qui parlent de leurs livres comme s’ils avaient été choisis par une commission de sages.

Je regardai derrière lui un petit volume dont le dos, mal refait, protestait encore contre la restauration qu’on lui avait infligée.

— Et doit-on forcément lire un livre pour avoir le droit de le garder ?

Cette fois, il leva les yeux avec une patience amusée.

— Non. Il faut cesser de concevoir la bibliothèque comme le tableau d’honneur de ses lectures achevées. Une bibliothèque n’est pas un relevé de consommation. C’est une réserve. Il y a des livres qu’on lit entièrement ; d’autres qu’on interroge par fragments ; d’autres qu’on consulte à l’occasion ; d’autres enfin qu’on garde parce qu’ils sont nécessaires à l’architecture générale de la pensée, même si l’on n’en lira jamais toutes les pages.

— Dans le cas du livre ancien, la chose est encore plus évidente. Vous pouvez n’avoir jamais lu de bout en bout un traité de mnémotechnique de la Renaissance, un manuel de démonologie, un recueil de sermons baroques ou une cosmographie extravagante, et pourtant savoir exactement pourquoi ce livre compte dans votre bibliothèque. Il compte par sa place dans une constellation. Il compte aussi par son édition, par son adresse, par sa date, par une provenance, par une annotation, par une reliure déplacée, par une absence même, par la manière dont il oblige les autres livres à se réordonner autour de lui.

— Donc les livres non lus ne sont pas un reproche ?

— Non. Ils sont une carte du possible. Le lecteur vraiment vivant n’habite pas seulement ses conquêtes ; il habite aussi ses réserves. Les livres non lus vous rappellent que vous n’êtes pas terminé. Le malheur commence au moment où votre bibliothèque ne contient plus rien qui vous résiste.

Il se pencha un peu vers moi.

— Il y a d’ailleurs une différence entre ne pas avoir lu et ne rien savoir. Un homme peut ne pas avoir lu intégralement un ouvrage, et pourtant savoir très bien où il se situe, à quelle tradition il appartient, avec quels autres textes il parle, quelles sottises il perpétue, quelles splendeurs secondaires il abrite. Lire n’est pas seulement parcourir ligne après ligne ; c’est aussi situer, relier, comparer, hiérarchiser. Ceux qui l’ignorent confondent culture et kilométrage.

Puis, avec cette ironie tendre qui rendait la sévérité presque agréable :

— D’ailleurs, les gens les plus fiers d’avoir tout lu sont souvent les plus ennuyeux. Ils ont transformé la lecture en comptabilité. Ils ont terminé beaucoup de livres, mais ils n’ont plus devant eux aucune promesse. Une bibliothèque vivante doit conserver, entre ses rayons, un léger parfum d’avenir.

Je lui demandai alors :

— Qu’est-ce qu’une bibliothèque, au fond ?

Il répondit presque aussitôt.

— Une machine à penser. Mais prenez garde : une machine à penser, non à paraître. Les bibliothèques décoratives ont leur usage ; elles permettent à certaines médiocrités de se croire profondes et à certaines photographies d’avoir de la tenue. Mais une vraie bibliothèque travaille contre son propriétaire. Elle lui rappelle chaque jour que son savoir est local, partiel, provisoire. Elle rapproche des livres qui se contredisent, des siècles qui s’ignorent, des illusions qui se prennent pour des systèmes.

Il tourna légèrement la tête vers les rayons.

— Regardez ce que fait une bibliothèque de livres anciens lorsqu’elle est un peu vivante. Elle rapproche un sermon et un libelle, une cosmographie et un poème, un traité de démonologie et un manuel de rhétorique, un livre absurde et un livre admirablement juste. Elle conserve aussi des exemplaires qui ne sont pas impeccables, et c’est très bien. J’ai toujours pensé qu’une collection composée uniquement de volumes parfaits risquait de n’être qu’un cimetière bien tenu. Les bibliothèques fécondes gardent des survivants, non des pensionnaires de vitrine.

— Vous préférez donc les exemplaires imparfaits ?

— Je préfère les exemplaires éloquents. Un livre ancien trop parfait peut avoir l’air de n’avoir jamais rencontré personne. Un exemplaire avec une annotation juste, une restauration ancienne, une couture refaite, une reliure déplacée du XIXe siècle, un accident intelligent, parle souvent davantage. Je ne célèbre ni le massacre ni le rognage enthousiaste, mais je me méfie de l’innocence absolue. Les livres tout à fait vierges sont parfois des livres qui n’ont encore rencontré aucun destin.

Puis, avec une malice de connaisseur :

— Et entre nous, bien des bibliophiles parlent de pureté comme d’autres parlent de chasteté : avec un zèle qui révèle surtout la force de leur obsession.

Je crus voir, dans le rêve, un petit in-12 protester faiblement depuis son rayon.

— Pourquoi garder des livres qu’on ne lira peut-être jamais ? Pourquoi un grand lecteur vit-il entouré de livres qu’il ne maîtrise pas entièrement ? Pourquoi un bibliophile sérieux doit-il accepter que sa bibliothèque le dépasse ?

Il eut cette expression de plaisir discret qu’ont les grands esprits lorsqu’on parvient enfin à grouper correctement trois questions en une seule.

— Parce qu’une bibliothèque doit être plus vaste que son propriétaire. Sans cela, elle se réduit à un portrait. Or les portraits, même bien peints, pensent assez peu. Une vraie bibliothèque contient plus de chemins que vous n’en suivrez. Elle ménage des angles morts, des détours, des réserves, des continents dont vous ne reconnaîtrez que quelques côtes. C’est précisément pour cela qu’elle produit de la pensée. Elle ne vous confirme pas ; elle vous oblige. Si votre bibliothèque ne vous dépasse pas, elle ne vous sert déjà plus beaucoup.

— Même pour un bibliophile ?

— Surtout pour lui. Le petit collectionneur veut posséder ; le bibliophile sérieux consent à être débordé. Il sait que ses rayons contiennent une part d’inconnu. Il accepte que certains livres soient là avant d’être compris. Il comprend qu’un catalogue peut lui apprendre quelque chose, qu’un livre refusé vingt ans plus tôt devient soudain nécessaire, qu’un exemplaire longtemps négligé prend un jour sa revanche. Une bibliothèque est aussi une école de patience.

Je sentis alors que la pièce devenait plus légère, comme si le rêve lui-même se mettait à feuilleter.

— Et l’érudition ? N’ôte-t-elle pas un peu le plaisir ?

Il eut un geste presque agacé, mais joyeusement agacé.

— Non. L’érudition n’ôte pas le plaisir ; elle le civilise. L’émotion brute existe. Mais le plaisir le plus fin naît souvent de la reconnaissance. Un bibliophile averti jouit d’un détail typographique, d’une adresse fictive, d’un papier qui dit l’économie d’une époque, d’une reliure qui ment un peu, d’une provenance qui corrige le fantasme du vendeur, d’une page de titre mal remise, d’un fleuron déplacé, d’une note marginale qui vaut parfois un traité. Pourquoi voudriez-vous qu’un plaisir plus informé soit un plaisir moindre ?

Il se pencha davantage.

— Le contraire du plaisir n’est pas le savoir. Le contraire du plaisir, c’est la pédanterie. L’érudit véritable reste sensible au charme. Il n’oublie jamais qu’un livre ancien est à la fois une pensée, une fabrication, une circulation, une survie et parfois une comédie. Si vous ôtez la comédie, vous ôtez beaucoup.

— Vous aimez donc aussi la malice des livres ?

— Énormément. Les bibliothèques sérieuses devraient toujours contenir un peu d’ironie. Sans quoi elles deviennent sacerdotales, et l’on sait ce qu’il advient des lieux trop sacerdotaux : on n’y pense plus, on y officie.

Je sus alors qu’il ne me restait qu’une question.

— Que doit apprendre un bibliophile de sa propre bibliothèque ?

Cette fois, le sourire d’Eco se fit plus grave.

— La modestie intellectuelle. Une bibliothèque n’est pas faite pour vous persuader que vous savez ; elle est faite pour vous montrer, avec une patience souvent impitoyable, ce que vous ignorez encore. Elle vous apprend la disproportion. Elle vous rappelle qu’entre quelques livres bien connus et le continent réel du savoir, il y a une distance qu’aucune réussite personnelle n’abolira.

Il croisa les mains.

— Le bibliophile vaniteux regarde ses rayons comme un propriétaire regarde ses terres. Le bibliophile intelligent les regarde comme un homme regarde une mer dont il ne connaît que quelques ports.

Puis revint la malice.

— Une belle reliure, un bel exemplaire sur Hollande, une provenance flatteuse, un catalogue annoté de votre main avec arrogance : tout cela peut produire une ivresse de propriétaire. Mais le vrai lecteur, lui, sort parfois de sa bibliothèque un peu diminué — et c’est très bien. Il se sent plus petit, certes, mais dans un monde plus vaste. Cette légère humiliation est l’une des formes les plus élégantes du progrès.

Le rêve reculait déjà. Les rayons derrière lui reprenaient leur silence, ce silence dense des bibliothèques anciennes qui n’est jamais vide, mais peuplé de voix en attente.

Je me réveillai avec cette idée, qui valait à elle seule la nuit entière : nous ne choisissons pas les livres pour fermer notre intelligence sur quelques certitudes bien reliées, mais pour lui ménager davantage de portes. Et la meilleure bibliothèque n’est ni la plus flatteuse, ni la plus pure, ni même la plus chère ; c’est celle qui, par ses livres anciens, ses exemplaires imparfaits, ses survivants, ses promesses non tenues encore, ses séductions douteuses et ses splendeurs secondaires, continue de nous rendre plus curieux que sûrs de nous.

GUILDE · ECO.III.12 · SONG.4

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