Des ex-libris surinterprétés sur les livres anciens

Barthélémy d’Arcole,
Inspecteur principal à l’Inspection Générale des Livres Inopportuns (IGLI),
service des Provenances Abusives et des Enthousiasmes Non Justifiés.

Amis bibliophiles, bonjour.

Rapport d’observation n° IGLI-EL/11 – Sur l’usage excessif d’étiquettes anciennes comme substitut de jugement

Introduction générale (obligatoire mais négligée)

À la suite de signalements répétés émanant de lecteurs perplexes, de libraires gênés et de commissaires-priseurs pris d’un doute tardif, l’IGLI a ouvert une enquête sur un phénomène désormais bien identifié : la tendance croissante à attribuer aux ex-libris des vertus qu’ils n’ont jamais revendiquées.

Le présent rapport n’a pas pour objet de nier l’intérêt des provenances, mais d’en observer les usages excessifs, les emballements rhétoriques et les effets secondaires sur le discernement bibliophilique.
Il s’adresse aux amateurs sujets à l’émotion héraldique soudaine.

Cas n°1 — L’ex-libris qui déclenche une admiration réflexe

Dossier IGLI-EL-1762-ADM

Ouvrage moral du XVIIIᵉ siècle, impression honnête, texte interchangeable. Mais, collé avec assurance :
Ex libris Maître Étienne-Louis Fournier, avocat au Parlement de Grenoble.

La notice adopte aussitôt un ton grave. On évoque une “bibliothèque constituée”, un “homme de loi cultivé”. L’enquête IGLI révèle que Fournier possédait 1 847 volumes acquis majoritairement par lots, sans distinction de sujet.

Conclusion : le livre n’a pas été choisi, il a été absorbé.

Cas n°2 — L’homme de lettres supposé

Dossier IGLI-EL-1819-HL

Recueil de poèmes mineurs, vers appliqués, inspiration absente. Ex-libris : Auguste Delorme, homme de lettres.

Vérification administrative : Delorme publia deux billets anonymes dans La Gazette de Moulins, l’un sur la pluie persistante, l’autre sur la fermeture d’un café.

Conclusion : le titre précède l’œuvre, parfois de très loin.

Cas n°2 bis — L’armoirie qui neutralise toute prudence

Dossier IGLI-EL-ARM-1728

Livre secondaire du début du XVIIIᵉ siècle. Mais reliure frappée d’une grande armoirie dorée, parfaitement exécutée, complexe, symétrique, profondément héraldique. La notice s’extasie : “reliure armoriée de grand caractère”.

Enquête IGLI : armoiries de Armand-Guillaume de La Roche-Froissard, gentilhomme réel, surtout connu pour avoir fait relier indistinctement toute sa bibliothèque avec le même fer, afin “d’unifier les rayonnages”.

Conclusion : le blason impressionne, le texte patiente.

Cas n°3 — Le percepteur éclairé par la quantité

Dossier IGLI-EL-1854-LUX

In-octavo fatigué, reliure tardive raide. Ex-libris : Jules-Henri Bouteiller, percepteur à Limoges. L’enquête révèle que Bouteiller achetait tous les lots dépassant dix volumes, pour “rentabiliser le déplacement”.

Conclusion : l’éclairage était surtout logistique.

Cas n°4 — L’ex-libris purement décoratif

Dossier IGLI-EL-1902-VID

Ex-libris imprimé : EX LIBRIS A. MARTIN.

Aucune date. Aucun dessin. Aucun contexte. La notice mentionne néanmoins “avec provenance”.

Conclusion : il y a quelque chose, donc c’est sérieux.

Cas n°5 — La proximité intellectuelle imaginaire

Dossier IGLI-EL-1871-PROX

Traité scientifique courant, sans annotation. Ex-libris de Charles-Émile Duroc, professeur suppléant de sciences naturelles. Duroc enseignait la botanique, mais détestait lire.

Conclusion : la proximité entre Duroc et l’ouvrage fut essentiellement géographique.

Cas n°6 — La provenance par alliance lointaine

Dossier IGLI-EL-1938-FAM

Traité de droit rural. Ex-libris manuscrit : Jean-Baptiste X, beau-frère de Marcel Pagnol. Le lien est exact. Le rapport avec le livre est nul.

Conclusion : on n’achète pas un texte, on adopte une parenté.

Cas n°7 — Le collectionneur élevé au rang de sage

Dossier IGLI-EL-1891-ACC

Ex-libris : Édouard Lefranc, collectionneur parisien. Lefranc acheta tout entre 1870 et 1895, y compris des ouvrages en triple exemplaire.

Conclusion : accumuler n’est pas comprendre, mais cela rassure.

Cas n°8 — Le storytelling à faible coût

Dossier IGLI-EL-1846-STO

Notice invoquant Louis-Auguste Béraud, amateur de belles-lettres. Béraud n’a laissé ni annotation, ni critique.

Conclusion : le nom sonne mieux que l’analyse.


Conclusion générale de l’IGLI

Un ex-libris :

  • n’améliore pas un texte,
  • ne redresse pas une reliure,
  • ne remplace pas un jugement.

Il indique une possession. Tout le reste relève de l’imagination.


Annexe IGLI

Petit florilège d’ex-libris qui n’expliquent rien

I. Armoiries puissantes sur livres insignifiants
Traité de conservation des navets, 1713, relié aux armes de Monseigneur Armand-Hyacinthe de Montferrand de La Tour, Chambellan honoraire.
Le texte est oublié. Le blason domine.

II. Armoiries authentiques sur textes absurdes
Dissertation sur la pousse du persil, 1764, aux armes de Charles-Augustin, marquis de Belin-Fontenay, académicien périphérique.

III. Armoiries inventées mais très convaincantes
Roman médiocre, reliure frappée d’armes imaginées par Prosper-Didier Roux, relieur ambitieux vers 1890.
Personne n’a posé de question.

IV. Armoiries plus coûteuses que le livre
Petit in-12 moraliste, reliure fastueuse aux armes de Louis-Gaston de Villiers-Saint-Aubin, baron tardif.
La reliure compense l’ennui.

V. Armoiries répétées sur absolument tout
Bibliothèque entière frappée des mêmes armes, y compris un traité de coliques équines.
Propriétaire : Armand-Guillaume de La Roche-Froissard.

Conclusion opérationnelle et recommandations de l’IGLI

L’IGLI constate, sans surprise, que le recours excessif à la provenance constitue un mécanisme de compensation largement répandu. Lorsqu’un ouvrage peine à susciter l’enthousiasme par son texte, son impression ou son état matériel, l’ex-libris vient opportunément combler le vide, tel un meuble ancien placé devant une fissure murale.

Ce procédé, observé aussi bien chez certains libraires soucieux d’agrémenter une notice que chez des bibliophiles désireux de justifier a posteriori un achat incertain, ne relève pas de la fraude caractérisée, mais d’une optimisation narrative devenue réflexe.

Face à ce syndrome, l’IGLI formule les recommandations suivantes :

  1. Pour les bibliophiles
    Lire au moins le titre, et si possible la page de garde, avant de se laisser émouvoir par une armoirie ou un nom ancien.
    Se souvenir qu’un livre ennuyeux ayant appartenu à quelqu’un d’important demeure, sauf exception, un livre ennuyeux.
  2. Pour les libraires et rédacteurs de notices
    Tenter, dans la mesure du possible, de décrire le livre avant son ancien propriétaire.
    Éviter de présenter une provenance comme un argument autonome lorsque l’ouvrage n’en fournit aucun autre.
  3. Pour les deux parties
    Se poser la question suivante, simple mais efficace :
    “Si ce livre n’avait appartenu à personne, m’intéresserait-il encore ?”

L’IGLI rappelle enfin que l’ex-libris n’est pas une faute, mais qu’il devient problématique lorsqu’il se substitue entièrement au jugement. La provenance doit éclairer le livre, non l’éclipser.

Toute confusion persistante entre possession passée et intérêt présent devra être considérée comme un trouble bénin du discernement bibliophilique, ne justifiant aucune sanction, mais appelant une vigilance accrue — et, dans certains cas, un léger sourire.


Cote IGLI :
IGLI — EL-SUR/11-COMPL

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