Une « lectio magistralis » de Umberto Eco: considérations sur un bibliophile et ses livres.

Amis Bibliophiles bonjour,
Il ne suffit pas d’avoir Le Rime di Dante pour parler italien. Je ne parle donc pas italien, mais voilà je vous propose quand même de découvrir aujourd’hui une traduction, ma traduction, d’une « lectio magistralis » donnée par  l’écrivain Umberto Eco, l’un des grands bibliophiles de notre époque, à la Foire internationale du livre de Turin qui s’est tenue en mai 2011.

J’ai passé beaucoup de temps sur cette traduction, qui me semble correcte, passant même par des étapes intermédiaires en anglais et en allemand via google traduction (à qui croyez moi il reste de grands progrès à faire!). Texte intéressant, comme chaque fois qu’Umberto Eco s’exprime, à rapprocher, même s’il reste à la fois plus court et plus global, de celui de Christian Galantaris dans le n°1 de la Nouvelle Revue des Livres Anciens; et qui reste pour moi la référence. J’ai assisté à deux cours de M. Eco (de sémiotique) lors de mes études et j’ai essayé de conserver son ton si possible, même s’il parle probablement mieux français que moi… 🙂

« Il y a quelques années, à l’ouverture de la Foire du Livre de Turin, il y avait aussi une section de libraires anciens. Je ne sais pas si leur absence aujourd’hui est liée aux faibles ventes réalisées ou au fait que les visiteurs sont plutôt à la recherche de textes contemporains, mais ils ont disparu de la foire.C’est très décevant parce que je me souviens avoir vu des écoles entières s’attarder devant les rayonnages et devant les incunables et regarder avec émerveillement ces objets enchantés, ces chefs-d’œuvre de typographie.
Qu’est-ce que les bibliophiles?
On connaît Gerbert d’Aurillac, le pape Sylvestre II, pape de l’an mille, qui dévoré par son amour des livres échangea le manuscrit de la Pharsale de Lucain contre une sphère armillaire. Gerbert ne savait pas que Lucain avait été incapable de terminer son poème, parce que dans l’intervalle, Neron l’avait invité à se couper les veines.  Le manuscrit était donc incomplet lorsqu’il le reçu… Tout bibliophile qui découvre qu’un livre à peine acheté est incomplet en le collationnant le ramène chez le libraire. Gerbert, lui, pour garder le manuscrit, même incomplet, décida de n’envoyer que la moitié de la sphère armillaire.

Je trouve cette histoire merveilleuse, car elle nous dit tout des bibliophiles. Gerbert ne voulait pas seulement lire le poème de Lucain – et cela nous en dit beaucoup sur l’amour de la culture classique dans ces siècles que nous persistons à croire obscurs… non il voulait le posséder. Il voulait posséder le manuscrit, le toucher, le sentir, chaque jour… Et un bibliophile qui, après avoir touché et senti un ouvrage se rend compte qu’il est incomplet, qu’il lui manque le colophon, a la sensation d’un coït interrompu.
Bien sûr il y a des bibliophiles qui collectent et achètent leurs ouvrages en personne, et même certains qui lisent les livres qu’ils accumulent. Mais même pour un rat de bibliothèque, cela en fait trop….
Le bibliophile, lui, même s’il fait attention au contenu, veut l’objet, et encore plus lorsque celui-ci est est en édition originale. Au point que certains bibliophiles – ce que je comprends si je ne l’approuve pas – ne coupent pas les pages des ouvrages qu’ils ont acquis pour ne pas les violer. Pour eux, couper les pages serait aussi sacrilège pour un collectionneur de montres que d’ouvrir une montre définitivement pour en voir le mécanisme.
Les amoureux de la lecture, les chercheurs ou les étudiants, préfèrent la lecture des ouvrages contemporains car ils affirment souvent que leurs commentaires dans les marges, les signes divers qu’ils y ont laissés leur rappelle leur lecture des années après….
Je possède Une « Philosophie au Moyen Age » de Gilson des années cinquante, qui m’accompagne depuis le jour de ma thèse. Le papier de cette époque était infâme, et aujourd’hui le livre part en morceaux dès que vous le touchez ou que vous essayez de tourner les pages. Si cet ouvrage n’était pour moi qu’un outil de travail, je pourrais me contenter d’acheter une nouvelle édition bon marché. Je pourrais même prendre deux jours pour recopier toutes mes notes, leurs couleurs et leur style qui ont changé au fil des ans et  des relectures. Mais je ne peux me résoudre à perdre cet exemplaire, avec son âge fragile qui me rappelle mes années de formation, et qui fait donc partie de mes souvenirs. (…)
Il y a les bibliophiles et il y a les bibliomanes. Voici un exemple pour vous aider à comprendre la différence. Le livre le plus rare du monde est aussi le « premier », la Bible de Gutenberg. Le dernier exemplaire vendu a été acquis par des acheteurs japonais en 1987 pour huit milliards – au taux de change à l’époque. Une autre édition vaudrait évidemment beaucoup moins.
Chaque collectionneur a un rêve récurrent. Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un livre à vendre, n’y connaissant rien.  Se rendre sur place, compter les lignes, voir qu’il y en a 42 et découvrir que c’est une Bible de Gutenberg, lui permettre d’échapper à l’avidité d’un libraire malhonnête qui lui en proposerait quelques milliers d’euros (et ce serait déjà heureux pour elle) en offrant 100 000 dollars pour rendre ses dernières années plus douces et repartir chez soi avec un trésor.
Mais après ? Un bibliomane la garderait secrètement pour lui, obnubilé par les voleurs potentiels et veillerait sur elle comme Arpagon, nuit après nuit, ou comme Picsou prenant un bain dans ses pièces de monnaie.Un bibliophile, lui, souhaiterait que tout le monde puisse voir cette merveille.  Il écrirait au maire de sa ville, lui proposerait de l’accueillir dans le hall principal de la bibliothèque municipale en échange des frais de surveillance et d’assurance et permettrait à chacun de la contempler.  Mais quel serait le plaisir de posséder une telle rareté sans pouvoir se lever à trois heures du matin pour aller la feuilleter ?  C’est le drame : avoir une Bible de Gutenberg serait comme ne pas l’avoir. Mais alors, pourquoi ce rêve utopique ? Et bien les bibliophiles rêvent parfois d’être bibliomanes (…)
Puis il y a le biblioclaste. Il y en a en fait de trois sortes : le biblioclaste fondamentaliste, le biblioclaste par négligence et celui par intérêt. Le fondamentaliste n’est pas l’ennemi des livres en tant qu’objet, il a peur de leur contenu et ne veut pas que d’autres les lisent. Ainsi par exemple le cas de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (dont on sait aujourd’hui que c’est un mythe) allumé par un calife qui estimait que tous les livres différents du Coran étaient soient inutiles parce que redondants, soit préjudiciables.
Le biblioclaste par négligence est à l’image de tant de bibliothèques italiennes, pauvres et délabrées, qui deviennent souvent des lieux de destruction des livres, car s’il existe bien un moyen de laisser se détériorer ou de détruire les livres, c’est bien en les faisant disparaître dans des recoins inaccessibles.
L’objectif du biblioclaste par intérêt, lui, est de détruire les livres en les vendant par morceaux, lorsque c’est beaucoup plus rentable que de les vendre complets. Pourquoi casser un livre complet? Dans un catalogue sur Internet j’ai trouvé une carte d’une des premières éditions de la Cosmographia de Sebastian Münster (1570) à 1200 $.
La Cosmographia propose quarante-deux pages de vues de villes, 14 cartes en double page, plus quatre bois dans le texte. Sans compter que les prix peuvent varier selon que la carte ou la vue est pliée une ou plusieurs fois… en partant d’une prix de   simple, double, et plié plusieurs fois, et même 1000€ pour chaque carte en double page ou pour chaque vue, nous atteignons le chiffre de 50.000 euros. Alors qu’au même moment, dans des catalogues récents, on peut acheter des Cosmographies complètes pour 30000€ ou même une copie décente pour 20000€.
Donc, si cassez une Cosmographie de 1570 aujourd’hui, vous pouvez faire un bénéfice de 20000€. Bien sûr, il y aura de plus en plus d’exemplaires complets sur le marché, ceux-ci coûteront plus chers et ainsi de suite….
Le bibliophile rassemble des livres pour une bibliothèque. Une bibliothèque n’est pas une somme de livres, c’est un organisme vivant avec une vie propre. Une bibliothèque à domicile n’est pas seulement un endroit où vous rassemblez des livres, mais aussi un lieu qui les lit en notre nom. Laissez-moi vous expliquer. Je pense qu’il est arrivé à tous ceux qui ont à la maison un nombre relativement élevé des livres de vivre avec le remords de ne pas avoir lu certains d’entre eux…C’est encore plus  vrai avec une bibliothèque de livres rares, parfois écrits en latin ou même dans des langues inconnues, et un bel objet comme un livre ancien, même avec de jolies images, peut aussi être fort ennuyeux.
Mais chaque il arrive souvent qu’un jour nous prenions en main l’un de ces livres négligés, que nous commencions à le feuilleter pour réaliser que nous savions déjà tout ce qu’il disait. Ce singulier phénomène, dont beaucoup peuvent témoigner, n’a que trois explications possibles. La première est qu’en le manipulant, années après années, en le déplaçant pour le ranger ou pour en prendre un autre, ou en l’essuyant, il vous a transmis une partie du savoir qu’il renferme à travers ce simple contact de vos doigts. Nous l’avons lu tacitement, comme s’il était en braille.
Je ne crois pas aux phénomènes paranormaux, mais dans ce cas, le phénomène est normal, l’expérience quotidienne le prouve.
La seconde explication est qu’il est vrai que nous n’avons pas lu ce livre: mais à chaque à chaque fois que nous avons déménagé, il était là, il regardait ici, il s’ouvrait au hasard, sur une image, et imprégnait notre environnement.
La troisième explication est qu’au fil des années nous avons lu des livres qui parlaient de lui, ou du même sujet, de sorte que nous le connaissons sans l’avoir lu. Nous savons si c’est un ouvrage célèbre, de référence,  ou s’il est au contraire un livre de moindre importance dont on trouve également le contenu ailleurs.
En fait, je pense toutes ces explications sont justes. Elles se produisent simultanément et miraculeusement tout concourt à faire de nous faire connaître des livres que nous n’avons, juridiquement parlant, jamais lus.Bien sûr, le bibliophile, qui rassemble aussi des ouvrages contemporains est souvent à des dangers lorsqu’un imbécile vient à la maison, découvre ces rayonnages et prononce immanquablement : «Tant de livres ! Vous les avez tous lu ? ».
L’expérience quotidienne nous démontre que cette question est même posée par des gens au QI plus que satisfaisant. Face à cet outrage il y a à mon avis trois réponses standard :
La première est de surprendre le visiteur : «Je ne les ai pas lus du tout, sinon pourquoi les garder ici? ». Elle a cependant de désavantage de gratifier l’intrus en exaltant son complexe de supériorité et je ne vois pas pourquoi nous devrions lui faire cette faveur.
La deuxième réponse, à l’inverse, plonge l’intrus dans un état d’infériorité…: «Plus, monsieur, beaucoup plus! »
La troisième réponse est une variante de la deuxième et je l’utilise quand je veux plonger le visiteur dans le doute et l’effroi : « Non » dis-je « ceux que j’ai déjà lus, je les garde à l’Université, ceux-ci sont que je compte lire la semaine prochaine. » Comme ma bibliothèque a aujourd’hui 50 000 volumes mon invité s’esquive en général assez rapidement, prétextant des obligations.
La bibliothèque n’est pas seulement le lieu de votre mémoire, où vous gardez ce que vous lisez, mais aussi la place de la mémoire universelle, où si le besoin s’en fait sentir un jour, vous pouvez trouver ce que les autres ont lu avant vous. C’est un lieu aux limites confuses et vertigineuses, un cocktail de mémoires savantes. On pourrait ainsi résumer le contenu d’une bibliothèque virtuelle : « Messieurs les anglis, je me suis couché de bonne heure . Tu quoque, alea! Licht, mehr Licht ber alles. Ici c’est l’Italie où si vous tuez un homme mort… vous êtes arrêté. Frères d’Italie, encore un effort….Ce sont les cadets de Gascogne,… Trois hiboux sur la commode « .
Umberto Eco, traduction libre mais fidèle. Il n’est pas simple de traduire une idole 🙂
H

(http://www.repubblica.it/2007/05/sezioni/spettacoli_e_culbibliofili)

La lettre du bibliophile

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À lire ensuite

Portrait de Bibliophile : Jean-Marc

Portrait de Bibliophile : Jean-Marc

Amis Bibliophiles Bonsoir,

Je vous propose de découvrir un peu plus l’un des piliers du blog, Jean-Marc, qui est aussi le créateur de la bibliothèque dauphinoise : www.bibliotheque-dauphinoise.com.

Bonjour Jean-Marc, pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre bibliothèque?

Ingénieur, travaillant dans un grand groupe automobile (le même que celui du précédent portrait), rien ne me prédisposait à la bibliophilie.

Je suis arrivé à la bibliophilie par l’amour de la lecture. Depuis toujours, je lis et j’achète les livres que je lis. Peu à peu, je suis passé à la bibliophilie, mais j’en parlerai un peu plus loin.

Ma bibliothèque est donc le reflet de mon rapport au livre. On y trouve tous les livres d’occasion que j’ai achetés lorsque j’étais étudiant, les livres que j’ai achetés depuis, avec le passage progressif à la bibliophilie. Mon attachement au livre est tel que, pour moi, ces livres de poche d’occasion à 1 franc que j’achetais lorsque j’étais étudiant dans le début des années 80 ont presque autant de prix sentimental que les beaux livres que j’ai acquis depuis.
Quelqu’un qui aurait la patience de regarder tous les livres que je possède pourrait dessiner mon portrait et reconstituer, comme un archéologue, les différentes phases par lesquelles je suis passé au cours de ma courte vie de lecteur et même ma vie tout court, puisqu’il n’est pas de préoccupations ou d’intérêts personnels qui ne se soient un jour concrétisés dans un livre. Ce sont eux qui m’ont permis de découvrir la littérature et l’histoire, mes deux passions de lecteur. On y trouverait aussi un rayon de livres en espagnol, souvenir de mes quelques années en Espagne, ou des livres sur les Etats-Unis, ma destination préférée de voyage, qui ne s’est pas transformée en passion bibliophilique pour ce pays.

J’ai eu la chance il y a quelques années, avant le boom immobilier, de pouvoir acheter le studio voisin de mon appartement pour créer un pièce de plus. Je peux donc consacrer une pièce entière à ma bibliothèque, ce qui me permet de conserver mes livres dans de bonnes conditions de lumière et de température. Mais les livres envahissent mon appartement et j’ai maintenant un vrai problème de place. Et je ne parle pas de ceux que j’ai dû remiser dans la cave.

Depuis quand la passion de la bibliophilie s’est-elle emparée de vous? Comment vivez-vous votre bibliophilie?

Je suis arrivé à la bibliophilie par deux cheminements personnels. Le premier est celui dont j’ai parlé, l’amour de la littérature, de l’histoire, qui s’est concrétisé dans le livre, sous toutes ses formes, même les plus modestes. Le deuxième est un attachement aux Hautes-Alpes, à la montagne.

Lyonnais d’origine, parisien d’adoption depuis plus de vingt ans, je reste profondément attaché aux Hautes-Alpes, à Briançon plus particulièrement. Ma grand-mère et ma mère en sont originaires. Une maison de famille nous attache à ce pays où j’ai passé mes vacances depuis que je suis enfant. Cet attachement au pays et le goût de l’histoire m’ont amené à lire tout ce qui avait été écrit sur ce petit coin de pays. Peu à peu, avançant dans ma découverte de cette histoire régionale, je ne pouvais qu’en venir à tous les ouvrages anciens qui avaient été écrits sur cette région. Mais cette démarche restait incertaine. Il a fallu la rencontre avec un libraire ancien de Gap pour faire le saut vers la bibliophilie. Ce libraire, qui n’est plus en activité, m’a fait découvrir la bibliophilie, en me « décomplexant » vis-à-vis d’un monde qui me paraissait alors ésotérique et exclusif. Et par son âge et par son approche sans affectation de la bibliophilie, c’était le bon passeur pour me faire aller d’un amour du livre, un peu brouillon, à une approche plus exigeante qui est, me semble-t-il, le propre de la bibliophilie. En effet, dans le domaine du régionalisme, on peut toujours se contenter d’acheter des petites plaquettes en mauvaise état, pourvu que le contenu y soit. La bibliophilie consiste à essayer de trouver la même plaquette dans une belle condition, avec, pourquoi pas, un bel envoi ou quelques documents qui la complètent utilement. C’est toute la différence entre l’amour du livre, comme simple texte, et l’amour du bel objet livre, qui représente la bibliophilie.

Après ce premier contact, ce sont les rencontres avec de nombreux libraires qui m’ont permis peu à peu d’affiner et d’assurer mon goût. Ces contacts sont indispensables. A quelqu’un de jeune qui voudrait entrer en bibliophilie aujourd’hui en n’utilisant qu’Internet, je pense qu’il lui manquerait ce quelque chose qui ne se transmet que dans les échanges, le dialogue ou la confrontation.

Pour finir, car je pourrais parler encore longtemps de tout ce qui m’a fait avancer dans ma découvert de cette passion, je citerai un livre qui a eu une très grande influence sur moi : « Le Manuel de Bibliophilie », de Christian Galantaris. Cela reste un des plus beaux textes, particulièrement bien écrit, sur la bibliophilie. Le dictionnaire qui le complète permet d’acquérir ces quelques éléments de base de la culture bibliophilique qui sont comme un passeport pour pénétrer ce monde qui est en même temps assez fermé mais aussi assez ouvert si on veille à utiliser la bonne clef.

Quels sont vos domaines de prédilection, ou votre approche est-elle éclectique et vous fonctionnez au coup de coeur?

Le coeur de ma bibliothèque est constitué des ouvrages sur les Hautes-Alpes. On y trouve des exemplaires de bibliophilie, mais aussi beaucoup d’ouvrages de documentation et, bien entendu, les ouvrages récents qui méritent d’être gardés pour le futur. Il s’agit donc d’une démarche systématique et ordonnée. Comme il n’existait pas de bibliographie sur ce département, je l’ai créée. Je pensais trouver quelques centaines d’ouvrages et j’en ai déjà référencé plus de 2600, en incluant évidemment toutes les plaquettes et tirés à part, qui sont incontournables dans une bibliothèque régionale.

La Meije, à la limite entre les Hautes-Alpes et l’Isère, est un des pluscélèbres voir mythiques sommets (3987 m) des Alpes.
Pour faire référence à un débat du blog d’il y a quelques mois, la bibliophilie est pour moi indissociable de l’érudition et de la recherche documentaire. Ce n’est que comme cela que je peux être assuré d’identifier tous les ouvrages susceptibles de m’intéresser. En effet, parfois, certains textes sont cachés dans des ouvrages où on ne penserait pas les trouver. Sans cela, je n’aurais peut-être jamais su que le livre de J. Forbes, sur la Norvège : « Norway and its glaciers », contient une texte qui est une des premières descriptions du massif des Ecrins, avec une lithographie qui est la première représentation de ce sommet.

A partir de ce noyau, j’ai étendu ma recherche au Dauphiné, autour de quelques thèmes : histoire du Dauphiné, Grenoble, protestantisme, « patois », etc. Cela me permet d’avoir une démarche plus bibliophilique. Comme Les Hautes-Alpes est un département pauvre, sans grandes familles, ni châteaux, il est rare de trouver des exemplaires en très bonne condition ou de belle provenance. S’intéresser au Dauphiné le permet. De plus, cela me permet de remonter plus loin dans le temps. Une bibliothèque sur les Hautes-Alpes contient essentiellement des livres des XIXe et XXe siècles, car il y a très peu de livres parus avant cette date. Une bibliothèque sur le Dauphiné permet de remonter aux XVIIe et XVIIIe siècles, voire au XVIe, mais cette région est moins riche que d’autres à cet égard.

Ouvrage de 1736 sur les apparitions de la vierge, au Laus, près de Gap

J’ai aussi quelques ouvrages généraux sur les Alpes et la montagne, mais de façon moins systématique. Dans ce domaine, j’ai une démarche plus éclectique.

Tous les livres que j’achète font l’objet d’un fiche, que je complète avec tous les renseignements que je peux trouver sur l’ouvrage. Je me constitue ainsi un corpus de documentation qui m’a amené, il y a deux ans, à créer un site, www.bibliotheque-dauphinoise.com, sur lequel je décris des ouvrages sur les Hautes-Alpes et le Dauphiné. Pour le moment, il y a un peu plus de 130 notices, mais j’espère pouvoir encore beaucoup l’enrichir. C’est aussi pour faire partager ma passion pour cette région et ses livres. Ce site devait correspondre à un besoin car j’ai à peu près 1500 visites par mois et j’ai déjà eu de nombreux contacts, dont certains très intéressants. Ce site est d’ailleurs doublé d’un blog, dans lequel je donne l’actualité de mon site : www.bibliotheque-dauphinoise.blogspot.com

A titre d’anecdote, comme je suis aussi passionné de généalogie (je me suis découvert cousin de Bertrand !), j’ai trouvé dans ma parenté un auteur d’ouvrages de philosophie et de mathématiques, le père Para du Phanjas (1724-1797) et un libraire de Lons-le-Saunier, Joseph Escalle, qui a été un éditeur assez actif dans la première moitié du XIXe siècle. Je collectionne ainsi les ouvrages de cet auteur et de ce libraire. Ils n’ont, en apparence, aucun rapport avec le reste de ma bibliothèque, mais, peu importe, car je sais ce qui les lie aux autres.

« Histoire des plantes de Dauphiné » (1786-1789), par Dominique Villars, botaniste haut-alpin

Pour finir, j’ai une autre bibliothèque, plus personnelle, autour de quelques auteurs que j’aime ou qui comptent pour moi. C’est le hasard des trouvailles, essentiellement dans les salons, qui me fait acheter de beaux exemplaires des textes que j’aime. Ce n’est pas une démarche construite comme celle de ma bibliothèque régionale.

Où achetez vous vos livres.? Internet, salons, libraires?

J’achète essentiellement chez les libraires. Sur un domaine précis comme le mien, il y a quelques libraires spécialisés qui restent incontournables. Il est même nécessaire de les connaître, car, pour approfondir la connaissance de ce domaine, l’échange et le partage d’informations sont indispensables. Je fréquente aussi beaucoup les salons. C’est l’occasion unique de voir beaucoup de livres, d’enrichir sa connaissance, de former son goût au contact des beaux exemplaires, de se bâtir son échelle de valeur des prix et, aussi, l’occasion de connaître de nouveaux libraires. Sur certains salons, j’ai eu des échanges enrichissants (au passage, j’en profite pour dire que je ne partage pas la méfiance, voir la défiance, de certains vis-à-vis des libraires). Je fréquente évidemment deux salons plus particulièrement consacrés à mon thème : Le salon du Livre de Montagne, de Passy (Haute-Savoie) qui est devenu le rendez-vous incontournable des amateurs du livre de montagne, ancien et récent et le Salon du Régionalisme alpin de Grenoble.

Depuis quelques années, j’achète en salle de ventes. J’ai débuté lors de quelques ventes « historiques » à Grenoble de bibliothèques dauphinoises, dans le début des années 2000. C’est l’occasion de voir passer des ouvrages rares, qui ressortent sur le marché à ce moment là. Malheureusement, la lutte est féroce et les prix très soutenus. Lors de ces ventes, j’ai acheté des ouvrages que je n’ai vus qu’à cette occasion. Sinon, toutes les semaines, je parcours l’ensemble des ventes sur la Gazette de Drouot, puis sur Internet. Mon plus grand plaisir est de dénicher, au milieu d’une vente, un ouvrage isolé que je recherche. Récemment, dans une liste de 600 livres, au milieu de livres de cuisine et autres ouvrages divers et variés, il y avait une histoire manuscrite inédite de la ville de Gap. Je suis allé à Drouot, je l’ai eu à bon prix, sans bataille d’enchères. Je n’ose pas imaginer la bataille lors d’une vente à Grenoble ! Cet exemple est le plus marquant, mais j’ai souvent eu de telles occasions, en particulier dans des ventes en province. Malheureusement, mon emploi du temps ne me permet guère d’aller à Drouot. Je dépose des ordres et je n’ai pas eu de trop mauvaises surprises. En plus, j’aime beaucoup l’ambiance des ventes. C’est unique, et un peu stressant quand vous convoitez un ouvrage !

J’achète peu sur Internet. Ça a surtout été l’occasion de connaître de nouveaux libraires. Quant à ebay, je suis régulièrement, j’y ai acheté des « petites » choses, qui sont souvent à des prix très intéressants par rapport à la librairie (je pense à ces petites plaquettes que l’on trouve à 10 € sur ebay et que certains libraires vous vendent 50 € ou même 100). Pour les ouvrages plus recherchés, je n’ai jamais trouvé de choses particulièrement intéressantes et les prix sont alignés sur le marché.

Quel est le ou les livres qui vous font rêver? Et les livres que vous possédez déjà et qui vous sont particulièrement chers?

Il y a les livres que je désire, car je sais qu’ils existent, et ceux dont je rêve. Ceux que je désire sont ces quelques ouvrages introuvables : « Les Essais » d’Antoine Froment, premier ouvrage sur Briançon paru en 1639, ou « L’Histoire de la glorieuse rentrée des Vaudois dans leurs vallées » du pasteur Henri Arnaud, paru en 1710. Je sais qu’il en existe des exemplaires. J’espère en trouver un jour. Les livres dont je rêve n’existent peut-être pas : ce serait un exemplaire de l' »Histoire des Haute-Alpes », du baron Ladoucette (1848), exemplaire personnel de l’auteur qui l’aurait fait relier par Bozérian, avec ses armes sur les plats et qu’il aurait truffé de documents et de notes en vue d’une quatrième édition, que la mort l’aurait empêché de publier. Ce serait une « Histoire du Diocèse d’Embrun » aux armes du dernier archevêque d’Embrun. Là dessus, je pourrais laisser courir mon imagination, pour décrire ces hypothétiques exemplaires.

J’ai souvent retourné la deuxième question en tous sens. Je n’arrive pas à choisir les livres qui me sont particulièrement chers. Autrement dit, ils me sont tous chers. J’ai une forme d’attachement très irrationnel à tous les livres que je possède. C’est probablement pour cela que je ne suis pas encore arrivé à me séparer d’un seul ouvrage, alors que j’ai quelques doublons. J’en profite pour dire que j’aime aussi bien les beaux exemplaires, bien reliés, que les quelques ouvrages de qualité médiocre, imprimés sur du mauvais papier par des imprimeurs locaux malhabiles, brochés, qui sont très courants dans le régionalisme. Si je peux m’exprimer ainsi, il en émane une épaisseur humaine, directement sortie des épreuves qu’ils ont dû traverser pour arriver jusqu’à nous. J’aime autant la « Notice sur la décadence du canton de Saint-Etienne-en-Dévoluy », de J.-P. Collin, imprimée sur du mauvais papier, mais rarissime, que les « Ephémérides des Hautes-Alpes », reliées par Gruel, aux armes.

Vous savez que les lecteurs du blog aiment les histoires, auriez-vous une anecdote à nous raconter, sur une trouvaille, un livre, autre chose qui touche à la bibliophilie?

Malgré Internet, les catalogues, les listes, il faut chiner et encore chiner. Il y a quelques années, au salon de Saint-Sulpice, sur un stand qui avait un minuscule rayon de régionalisme (peut-être 50 cm), car ce n’était pas sa spécialité, j’ai trouvé la perle rare. J’ai regardé par acquis de conscience, car dans ce cas, on y trouve toujours la même chose. Miracle ! j’y ai déniché un petit ouvrage rarissime : « Ephémérides des Hautes-Alpes », de l’abbé Gaillaud, la première édition de 1864, dans une reliure en plein maroquin de Gruel, aux armes du marquis de la Mazelière. Une telle trouvaille est inespérée.

Reliure aux armes de Gruel, sur les « Ephémérides desHautes-Alpes », de l’abbé Gaillaud (1864).

Autre trouvaille. J’ai acheté il y a quelques années le « Dictionnaire biographique des Hautes-Alpes » de l’abbé Allemand (1910). L’exemplaire comportait un ex-libris manuscrit, avec la signature du curé de Chorges. Quelques années plus tard, mes parents m’ont donné une copie du sermon prononcé lors du mariage de mes grands-parents à Briançon. La signature était la même. Ainsi, ce livre appartenait au curé qui avait marié mes grands-parents. Cela peut paraître anecdotique, mais cela donne une valeur « sentimentale » à l’ouvrage.

Enfin, vous êtes un visiteur fidèle du blog… qu’en attendez-vous? »

Depuis le jour où j’ai découvert ce blog, en septembre 2007, je suis un fidèle. Je m’y connecte tous les jours, je lis tous les messages et tous les commentaires. C’est pour moi un lieu d’échanges, un lieu de rencontres d’autres bibliophiles, avec la diversité de leurs goûts, de leurs approches, de leurs passions. Je suis frappé par la diversité des personnalités, des âges (rien à voir avec la population que l’on croise dans les salons ou les salles de vente). J’ai particulièrement apprécié que ce blog se prolonge par des rencontres « in the real life ». Les deux repas auxquels j’ai participé sont des bons souvenirs.

Merci Jean-Marc, à très vite sur le blog.

H

35 Commentaires

  1. J'ai croisé cet après-midi la nonagénaire en question qui avait pris rendez-vous avec un expert près la BNF et attendait sa venue en me regardant feuilleter quelques curiosités bibliophiliques. J'ai failli lui demander : Vous avez quoi dans votre sac, Madame, une Bible à 42 lignes ?

    @Manuela Votre français est délicieux !
    T

  2. Hantise et rêve des libraires : Faire la connaissance d’une femme nonagénaire ayant un [très beau et très rare] livre à vendre, n’y connaissant rien.

    Rien que d'y penser, je culpabilise ;-))

    Et vous, vous feriez quoi ? Le bibliophile achèterait-il plus cher que le libraire ?

  3. Félicitations pour la traduction! Je pense que Umberto Eco c'est un des bibliophiles le plus importante (en italie) et je pense que c'est dommage que la foire du livre de Turin il y a plus une section consacrée au livre ancien. Malheureusement, en particulier en Italie n'a pas une éducation qui permet de jeter la semence, que vous connaissez bien, qui est la recherche continue pour le livre rare, le feu d'etre un bibliophile
    (J'espère que vous voudrez bien excuser mes erreurs en français)
    Manuela

  4. A rapprocher de la conférence prononcée par Ecco le 10 mars 1981 pour l'installation de la bibliothèque de Milan dans le Palais Sormani, publiée par l'Echoppe en 1986: 40 arches et 1160 vergé avec un frontispice de Vieira da Silva.
    frs

  5. Curieux, je la trouve bien cette lecture d'Eco, mais sans plus. Votre enthousiasme ne serait-il pas provoqué par la personnalité de l'auteur plus que par le fond ?

    Petite astuce pour que Hugues se mette à l'abri des ennuis :

    http://www.wylio.com/ et taper Umberto Eco. Choisir la photo et l'appli wylio, qui ne pioche que dans le CC prépare la photo avec les mentions légales.

    Fini la menace des menottes !

  6. Merci beaucoup, Hugues, et bravo, vraiment.

    Je vais faire la mouche du coche:
    Ne faut-il pas lire: "Bien sûr, il y aura de MOINS en MOINS d'exemplaires complets…" (passage sur la Cosmographia).

  7. Très sympa ce texte. Je m'y suis reconnu ! Pour moi, les livres anciens sont plus des antiquités que des livres. Ils ne sont pas faits pour être lus en entier, mais consultés, touchés, feuilletés. Pour la "vraie" lecture, il vaut mieux acheter le même livre neuf (ou un livre sur un thème identique, neuf) que l'on peut "torturer" tranquillement, lire sur la plage (ou dans les WC!!) mettre des annotations en marge etc…

  8. La source est un blog italien auquel j'ai demandé l'autorisation. Il m'a confirmé que c'était une lecture publique.

    Pour ce qui est de la photo, je ne prends pas les mauvaises habitudes des bibliothécaires, je ne cite que rarement les sources, n'ayant évidemment pas le moyen de la financer 🙂

    Hugues
    P.S.: Léo, si vous avez des photos de Eco libres de droit, ou si vous voulez être le mécène du blog, n'hésitez pas. De même si Umberto vient se plaindre chez vous, dans ce cas envoyez le moi, ça sera très sympa.

  9. J'y étais en effet! 🙂

    Et une autre fois mon école lui a ouvert ses portes dans le cadre d'un cours aux élèves de 3ème année. J'en ai un souvenir bizarre: d'une part je ne savais pas qu'il était bibliophile à l'époque (mais l'étais-je, moi?), d'autre part j'ai eu l'occasion de lui parler et de me ridiculiser ainsi que d'autres élèves en répondant à une de ses questions à l'assemblée. Cela portait sur la fourchette, dont je sais depuis qu'elle ne sert pas à manger 🙂

    Hugues

  10. J'y étais en effet! 🙂

    Et une autre fois mon école lui a ouvert ses portes dans le cadre d'un cours aux élèves de 3ème année. J'en ai un souvenir bizarre: d'une part je ne savais pas qu'il était bibliophile à l'époque (mais l'étais-je, moi?), d'autre part j'ai eu l'occasion de lui parler et de me ridiculiser ainsi que d'autres élèves en répondant à une de ses questions à l'assemblée. Cela portait sur la fourchette, dont je sais depuis qu'elle ne sert pas à manger 🙂

    Hugues

  11. Bon petit texte d'Eco, merci de l'avoir traduit pour nous.

    Cependant, pour les pages de la Cosmographia, on sait bien que ce marché des gravures était éphémère, très orienté vers les Etats-Unis et qu'aujourd'hui les bois mutilés de Munster n'intéressent plus grand monde sauf à quelques euros. Donc Eco n'a pas tout à fait raison.

    Quant au phénomène des livres que l'on connait bien sans jamais les avoir lu, c'est très juste et Pierre Bayard l'a magnifiquement expliqué dans ce livre : http://leseditionsdeminuit.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2514

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