Un classique de la bibliophilie, les Chroniques: l’Histoire de saint Louis par Joinville

Amis Bibliophiles bonsoir,
Jean de Joinville, sénéchal de Champagne, familier du roi saint Louis est né en 1225. À compter de 1244, Louis IX, roi de France,  prépare le voyage en terre Sainte pour soutenir les royaumes d’Orient. Les chevaliers du royaume suivirent le roi par fidélité, ainsi fit Jean de Joinville : « je ne voullu onque retourner mes yeux vers Joinville pour ce que le cuer ne me attendrisist du biau chastel que je lessoie et de mes deux enfans ». Aussi cette septième croisade n’enthousiasma guère le reste de l’Europe. La flotte quitta Aigues-Mortes le 25 août 1248. Elle gagna Chypre et y passa l’hiver. Enfin elle appareilla de  Chypre en mai 1249 et se présenta devant Damiette quelques jours plus tard. L’armée réduite par les fortunes de mer, débarqua de vive force le lendemain. Sur mer, sur le Nil et tout le long de la côte, les français repoussèrent les sarrasins qui fuirent Damiette après pillage des maisons chrétiennes et incendie. La  ville ouverte fut occupée le lendemain. 
Edition princepsEdition princeps, le roi se croise
L’armée campa devant Damiette sur les deux rives du Nil et une île du delta.  Joinville déplore qu’elle se conduisit mal, pillant, violant, volant. Les chevaliers y donnèrent des fêtes et beaucoup s’endettèrent. L’armée dans l’attente des renforts  perdit un temps précieux dans cette nouvelle Capoue, harcelée par les Sarrasins. Quand elle se remit en marche, les armées du sultan d’Egypte étaient prêtes et les batailles devant Mansourah se soldèrent par une retraite catastrophique. Joinville fut fait prisonnier comme le Roi. Les principaux croisés furent libérés contre rançon et reddition de Damiette. Joinville et le roi se rapprochèrent.  Louis IX séjourna ensuite dans les royaumes d’Orient puis regagna  la France en 1254.  Joinville l’accompagna. Plus tard, en revanche, il refusa de participer  à l’expédition de Tunis.
La reine Jeanne Ière de Navarre épouse de Philippe Le Bel, lui commanda cette Histoire du Roi Louis IX. Joinville en termina l’écriture en 1309 au mois d’octobre et présenta son travail à Louis alors roi de Navarre, futur Louis X le Hutin. L’essentiel de son récit concerne les six années de la septième croisade. Ce livre nourrit l’iconographie historique de la nation avec des scènes aussi célèbres que celles de saint Louis rendant la justice sous un chêne ou lavant les pieds des pauvres. Témoin heureux à l’enquête en canonisation de saint Louis en 1282, Joinville mourut en 1317.
Joinville  est reconnu pour la simplicité et la spontanéité de son style. Il se met beaucoup en scène mais n’oublie pas qu’il n’est pas le héros. Il produit un « récit dicté par un homme candide et intelligent qui voit bien et sait raconter avec grâce »  dit Hauser. Par exemple, il avoue ingénument la joie et le désespoir de Blanche de Castille à la double nouvelle de la guérison de son fils et de son départ en croisade « Lors la Royne sa mère oy dire que la parole li estoit revenue, et elle en fist si grant joie comme elle pot plus. Et quant elle sot que il fu croisé, … elle mena aussi grant deu(i)l comme se elle le veist mort ».
Joinville Manuscrit Source gallica.bnf.fr  Bibliothèque nationale de FranceIl déclare ne pas vouloir mettre dans son livre ce qu’il n’a pas vu.  Ainssi le récit de Joinville est précieux pour son témoignage historique. Mais il se remarque également par sa précocité à utiliser le français pour cet usage. Il fait partie des grands précurseurs de la littérature française avant Froissart  (qui naît en 1337) mais  après Villehardouin.  Cependant si Villehardouin  sort l’histoire française des sagas légendaires écrites en latin, il demeura longtemps ignoré et n’atteignit aux honneurs de l’imprimerie que beaucoup plus tard.
Le manuscrit de la librairie de Charles V avait disparu au XVe  siècle. L’édition princeps de « L’histoire et chronique du très chrétien Roy S. Loys, IX du nom, et XLIIII. Roy de France. Escripte par feu messire Jehan, sire, seigneur de Ionville et seneschal de Champaigne…Et maintenant mise en lumière par Anthoine Pierre de Rieux » paraît chez Jehan et Enguilbert  de Marnef, à Poitiers en 1547. L’achevé d’imprimé date de1546, le privilège, du 20 janvier 1545. Le toulousain Guillaume La Perrière signe la préface  et  la publication est dédiée au Roi François Ier. Un manuscrit avait été retrouvé deux ans plus tôt par Antoine Pierre (selon la signature de la dédicace) à Beaufort-en-Vallée, au pays d’Anjou, parmi de vieux registres du roi René de Sicile. L’ordre du texte de cette édition princeps a été modifié par rapport au manuscrit et la langue actualisée. En 1561, le seul Enguilbert  de Marnef, donne une seconde édition, toujours à Poitiers.
Prise de Damiette, Source gallica.bnf.fr  Bibliothèque nationale de FranceEn 1617, Claude Mesnard livre, à Paris, en la boutique de Nivelle Sebastien Cramoisy, une nouvelle édition établie à partir d’un manuscrit tardif mais dépourvue des modifications de langage appliquées à l’édition princeps. Cependant, en 1666, Jacques Cottin publie à Paris « les mémoires de messire Jean, sire de Jonville », in-12 qui reprend, encore, le texte de 1547. 
Joinville 1761,Source gallica.bnf.fr  Bibliothèque nationale de FranceLe texte le plus proche de l’original fut publié en 1761 à partir du plus ancien manuscrit conservé. La miniature de la première page représente Joinville faisant hommage de son livre à Louis X, elle aurait été peinte vers 1330-1340. Le manuscrit entre dès avant 1373 dans la bibliothèque de Charles V. Il compte 392 pages de parchemin format in-4° en lettre de forme à deux colonnes. Vendu au duc de Bedford il entre ensuite dans la bibliothèque des ducs de Bourgogne. Abandonné, il est redécouvert dans les sous-sols de la chapelle royale de Bruxelles après la prise de la ville par les troupes du maréchal de Saxe  en 1746. Il gagne la Bibliothèque du Roi. Anicet Melot puis l’abbé Claude Sallier puis Jean Capperonnier, qui remplace ses deux collègues décédés prématurément,  s’attachent à la publication de ce manuscrit et à la réalisation du glossaire. Le livre est publié à Paris par l’imprimerie royale au format in-folio.
Aujourd’hui le manuscrit est conservé à la Bnf sous le numéro FR 13568. Le site gallica le propose en ligne ce qui permet à chacun de comparer le texte de son édition.
Lauverjat
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8447868p.r=Joinville+Saint+Louis.langFR

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Une spécialité parisienne : les livres d’heures imprimés

Une spécialité parisienne : les livres d’heures imprimés

Amis Bibliophiles bonjour,
À la fin du XVe siècle deux libraires parisiens proposent à leur clientèle des livres d’heures imprimés à même de concurrencer les livres d’heures manuscrits et enluminés, manuels de prières à usage des fidèles.
Antoine Vérard et Simon Vostre publient des Heures sur papier, mais le plus souvent sur peau de vélin, signe de richesse et de préciosité qui donne le change.
Heures à l’usage de Rome, Gillet Hardouyn, circa 1514, librairie Doucet cat N°2Simon Vostre s’attache les services de l’imprimeur Philippe Pigouchet qui de 1488 à 1515 aurait publié 188 éditions selon Pascal Fulacher. Antoine Vérard s’adresse de son côté à l’imprimeur Jean Dupré (de 1486 à 1513).
Le texte est composé en gothique textura.Très souvent les initiales et les fins de ligne sont cependant enluminées à la main en rouge, bleu et or.
Nos libraires misent sur l’abondance de l’illustration. Ces livres sont pourvus de grandes compositions à pleine page. Antoine Vérard en propose fréquemment 16 ou 19, c’est-à-dire une illustration plus abondante que les livres manuscrits enluminés communs qui en comptent 6 à 9. Le livre débute le plus souvent par l’almanach pour plusieurs années (17, 18, 20, 21 ans…), qui permet parfois seul de dater approximativement l’édition. Lui fait suite la planche de l’homme anatomique avec ses références aux quatre éléments et aux quatre tempéraments. On trouve ensuite le calendrier des saints, l’extrait des évangiles, les oraisons, les prières à la Vierge pour les heures canoniales de la journée, etc. Ces éditions sont « tout au long et s’en requérir » c’est-à-dire qu’elles ne sont pas abrégées et qu’il n’est nul besoin d’aller chercher ailleurs dans le texte la suite d’un texte abrégé.
Heures à l’usage d’Amiens, calendrier, détail, simon Vostre, 1502L’encadrement de toutes les pages fait appel à une multitude de vignettes gravées variées, saints, scènes de genre, scènes en fonction du calendrier, jeux d’enfants, scènes de chasse, signes du zodiaque, personnages fantastiques…
Il faut en particulier s’attarder sur les immanquables séries de vignettes de la danse des morts. Dans les marges se superposent les portraits en pied de tous les membres de la société entraînés chacun à son tour par le squelette de la mort. On retrouve ainsi le pape, le roi, le fou, le bourgeois, le gueux, le soldat et bien sûr leurs compagnes ou homologues féminins, la reine, la femme grosse, la paysanne, la religieuse, etc.

Officium Beate Mariae virginis, Paris, Jacques Kerver, 1574On considère habituellement que bon nombre de ces vignettes sont gravées sur métal, la précision du trait de gravure en est un indice, de même que leur tirage ne semble pas s’émousser avec le temps.

Le génie des éditeurs et leur préoccupation bien sûr, est d’avoir su rentabiliser ces productions luxueuses. Ils jouèrent évidemment sur la différence de coût entre un exemplaire manuscrit et un exemplaire imprimé, encore fallait-il que le tirage soit suffisant. Les Heures les plus fréquentes étaient à l’usage de Rome ou de Paris, c’est à dire qu’elles suivaient les rituels particuliers de Rome ou de Paris. Produire des Heures à l’usage de diocèses particuliers, moins peuplés et moins riches, par exemple Arras ou Bourges, risquait d’être peu rentable, le débouché étant réduit. Les éditeurs se contentèrent de faire imprimer quelques cahiers spécifiques des diocèses, qu’ils assemblèrent avec les cahiers ordinaires du rituel de Rome le plus souvent. La vérification de cette pratique est simple, les cahiers sont signés de l’initiale de l’usage R pour Rome, P pour Paris, Bo pour Bourges…Les Heures ainsi assemblées étaient complétées au colophon soit à la main soit par un repiquage typographique « heures à l’usage de Bourges » par exemple.
Heures à l’usage de Bourges, Vérard, 1508, l’homme anatomiqueHeures à l’usage de Bourges, Antoine Vérard 1508, colophonCette période faste d’impression des Heures parisiennes dura de 1480 à 1550 environ.
D’autres imprimeurs se lancèrent dans la publication de livres d’heures très tôt comme Thielman Kerver, en 1497, associé au graveur Georges Wolf, ou Gillet et Germain Hardouyn qui firent travailler l’imprimeur Guillaume Anabat, ou encore Guillaume Rouille à Lyon.Heures à l’ usage de Rome, Thielman Kerver 1498, cat Camille Sourget N°15Un peu plus tard, en 1525,  Geofroy Tory renouvelle complètement l’illustration pour la faire sortir de la tradition médiévale et entrer dans la Renaissance. Les figures et les encadrements, gravés sur bois, adoptent un style antique. Les vignettes d’encadrement sont remplacées par des portiques architecturés inspirés de l’antiquité. Le texte est composé en caractères romains. Les illustrations de Tory seront reprises par ses successeurs : Olivier Mallard puis Thielman Kerver fils et Jacques Kerver. Ces derniers mélangeront allégrement encadrements et figures d’inspiration gothique et antique et produiront des ouvrages moins harmonieux.
Le nombre d’éditions différentes fut considérable, estimé à 500 pour les vingt premières années du XVIe siècle. L’édition parisienne se vendait et s’exportait bien. On trouve, par exemple, des éditions à l’usage de Salisbury.Hore beate virginis Marie( à l’usage de Salisbury) Simon Vostre, 1520, Librairie Doucet, cat n°2Les collectionneurs de ces livres furent nombreux, le duc de Parme, Ambroise-Firmin Didot, le duc d’Aumale, Yéméniz…
Jusqu’ici les sources reposaient principalement sur Jacques-Charles Brunet (Manuel du libraire et de l’amateur de livres, tome V), Paul Lacombe (Catalogue des livres d’heures imprimés au XVe et XVIesiècle conservés dans les bibliothèques publiques de Paris, Paris, Imprimerie nationale, 1907), Hans Bohatta (Bibliographie des Livres d’Heures imprimés aux XVeet XVIe siècles. Vienne, Gilhofer et Ranschburg, 1924) et le catalogue du duc Robert de Parme (Livres de liturgie imprimés aux XVe et XVIe siècles, Paris, 1932). Désormais il n’est plus guère possible d’ignorer la publication d’Heribert Tenschert (Antiquariat Bibermühle), qui expose par le menu sa collection de 375 livres d’heures, en 9 volumes format à l’italienne et 2750 illustrations, en allemand. Ouvrage hélas fort coûteux. Cette collection, en partie visible au Grand-Palais lors du dernier salon, était d’ailleurs en vente de façon indissociable. Avis aux amateurs…

Lauverjat

1 Commentaire

  1. Du Verdier nous dit que de Rieux, loin de suivre le texte du manuscrit, l’altéra, le changea, le défigura et fit une histoire à sa mode.

    Bon, mais cela reste l’édition princeps du Joinville ! Belle acquisition que j’aurais aimé faire…

    Textor

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