Amis Bibliophiles bonjour,
Je reviens aujourd’hui sur le Molière acquis il y a quelque temps. L’édition est connue, c’est l’une des meilleures du 18ème, si ce n’est la meilleure, parue en 1773, avec les corrections de Bret et la suite de Moreau, chez la Compagnie des Libraires Associés, 6 volumes in-8. Ici, l’exemplaire qui nous intéresse est relié en maroquin rouge par Francisque Cuzin (1836-1890).
C’est une acquisition risquée, puisque si le vendeur précisait bien que l’exemplaire contenait le portrait et les 33 gravures de Moreau, ainsi que les pages doublées du tome 1er (pages 66-67 et 80-81), il ne mentionnait que celles-ci… alors que les photos complètant la description montraient des gravures résolument 19ème.
Comme toujours, quelques palpitations accompagnèrent l’ouverture du colis à sa livraison… Bon, pas bon? Erreur de collationnement? Les volumes sont bien emballés, et après les avoir alignés puis consultés rapidement, je constate qu’il y a bien deux suites de gravures dans l’ouvrage, celle de Moreau, très 18ème et aisément identifiable, et une trentaine d’autres gravures, résolument début 19ème. Ces gravures 19ème présentent des caractéristiques différentes, certaines sont identifiées « A Paris, chez Ant. Aug. Renouard, Rue Sain-André des ares », d’autres non.

Cette première signature me met évidemment sur la piste d’Antoine Auguste Renouard, et il s’avère nécessaire de collationner l’ouvrage pour en avoir une image précise.
1ère tâche: compter le nombre total de gravures hors texte: 65 au total. Si j’enlève les 34 annoncées dans l’édition de 1773, il en reste donc 31 à identifier.
2ème tâche: identifier et recompter les 33 gravures de Moreau, gravées par Baquoy (3), De Launay (2), Duclos (4), De Ghendt (2), Helman (1), Lebas (1), Legrand (1), Le Veau (4), Masquelier (1), Née (6), Simonet (7) et Moreau lui-même (1), et le portrait d’après Mignard et gravé par Cathelin.
Simple tant le style de Moreau est reconnaissable. Elles sont toutes là, 34, certaines avant la lettre.
3ème tâche: identifier les 31 autres gravures en partant de l’indice, Renouard. Hélas, je n’ai pas trouvé de liste détaillée des 30 gravures que Renouard avait fait graver d’après Moreau le jeune sur le thème des Oeuvres de Molière, et qui est parue en 1812-1813. Et dans tous les cas, j’ai une gravure de plus dans mon exemplaire. Ce qui frappe avant tout, c’est l’hétérogénéité des marques d’identification: un certain nombre d’entre elles sont identifiées « Renouard », d’autres non. 

En y regardant de plus près, on constate que les gravures de la suite de Renouard répondent à celles de l’édition de 1773 à trois exceptions:
Tome 1: 5 gravures de l’édition de 1773 dont un portrait, 5 de « Renouard » dont un portraitTome 2: 6 gravures de l’édition de 1773, 6 de « Renouard » Tome 3: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour La princesse d’Elide), 5 de « Renouard » (1 seule pour La princesse d’Elide)Tome 4: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Amphitryon), 5 de « Renouard » (1 seule pour Amphitryon)Tome 5: 5 gravures de l’édition de 1773, 5 de « Renouard »Tome 6: 6 gravures de l’édition de 1773 (2 pour Psiché), 5 de « Renouard » (1 seule pour Psiché)
Soit 34 pour l’édition de 1773 et 31 pour la suite de « Renouard ».
Le problème, c’est que selon mes informations, la suite de Renouard contient 30 gravures. J’en ai donc une de trop. Qui est-elle? D’où vient-elle? Pourquoi Renouard s’est il arrêté à 30?
J’ai d’abord pensé au portrait. Celui de 1773 étant de Mignard, celui du 19ème pouvait ne pas être « de » Renouard. Or il est bien identifié Renouard.


En reprenant les 31 gravures une par une, pour séparer celles identifiées clairement au nom de Renouard, j’ai réduit les possibilités à 11. En effet, sur les 31, 20 portent le nom Renouard d’une façon ou d’une autre (pas toujours la même d’ailleurs), 11 ne comportent aucune référence à Renouard. En comparant le style des 11 restantes: peu de différences. Je les ai donc reprises une par une pour identifier leur graveur.
Tome 1, p 474: elle porte la date 1813, gravée par BasqTome 2, p 34: elle porte la date 1813, gravée par RibaultTome 2, p 357: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 2, p 456: elle porte la date 1813, gravée par SimonetTome 3, p 515: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 4, p 50: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 342: pas de date, gravée par SimonetTome 4, p 469: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 230: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)Tome 5, p 559: pas de date, gravée par DeVilliers (ou Roger)Tome 5, p 654: pas de date, gravée par Royer (ou Roger)
La probabilité qu’une autre suite sur Molière soit produite par un autre que Renouard en 1813 me paraissant faible, j’ai éliminé les gravures portant cette date. Il n’en restait alors plus que 8. Sur ces 8, 7 ont été gravées soit par Royer (ou Roger), Basq, Simonet ou Ribault, graveurs qui sont également présents sur certaines des 20 premières gravures, identifiées Renouard. J’ai donc également éliminé ces 7 gravures, gravées par les graveurs ayant travaillé pour Renouard, mais non explicitement associées à lui.
Ne restait donc qu’une gravure, celle illustrant Les Amans Magnifiques et triplement identifiée: Moreau « junior » à gauche, DeVilliers fratres Aquaforti au milieu, et DeVilliers à droite.

C’est donc bien la 31ème gravure, celle qui ne fait pas partie de la suite de Renouard. La 65ème gravure, celle qui n’aurait jamais du se retrouver ici.
Il reste néanmoins plusieurs questions auxquelles je n’ai pas de réponse:
– Comment Renouard a-t-il choisi les gravures de sa suite: pourquoi seulement trente, pourquoi une seule pour Elide, Amphitryon et Psiché, là où on trouvait deux « Moreau »?- Pourquoi n’a-t-il pas voulu ou pu représenter Les Amans Magnifiques?- Qui est cet amateur (que je félicite) qui est allé chercher une autre gravure pour Les Amans Magnifiques pour pallier le manque?- Qui sont les DeVilliers?- Qui est B. Jouvin, dont l’ouvrage porte l’ex-libris?
Ce qui fait beaucoup de questions. J’ai déjà passé un très long moment à résoudre l’énigme des gravures (même si ça n’a l’air de rien), je vais m’arrêter là pour le moment.
H
Pour mémoire:
Renouard:
ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD par Brunet dans le Bibliophile Français (Tome Second, 1868)
Le bibliographe dont nous inscrivons le nom doit être envisagé à divers points de vue : il a vendu et publié des livres, il en a écrit, il en a réuni ; à notre connaissance, du moins, il est le seul qui offre l’assemblage de ces trois objets différents qui, depuis la jeunesse, ont rempli une carrière plus longue que celle qui est accordée à la presque totalité des mortels. Essayons de tracer une esquisse, incomplète sans doute, mais fidèle, nous en avons l’espoir, du triple aspect sous lequel se présente A.-A. Renouard.
Il naquit à Paris en 1765 ; son père était dans le commerce et lui-même, après avoir fait de très-bonnes études, fut destiné aux affaires ; mais ses goûts le portaient vers une autre direction. Très-jeune encore, il éprouvait pour les livres un attachement des plus vifs. Toutes ses économies étaient consacrées à acheter quelques volumes ; il se refusait, pour atteindre ce but, les plaisirs vers lesquels on se porte de préférence à vingt ans. Ses choix étaient intelligents, il guettait déjà des exemplaires sur peau de vélin, et lorsque vint, en 1788, la vente de la vaste et précieuse bibliothèque du prince de Soubise (où se trouvait en entier l’admirable collection de l’illustre président Auguste de Thou), Renouard y fit d’heureuses acquisitions. Observons d’ailleurs qu’à cette époque les raretés bibliographiques étaient accessibles aux fortunes les plus modestes ; on adjugeait pour quelques francs ces volumes aux armes de de Thou qui se payent aujourd’hui le centuple lorsqu’ils se montrent aux enchères. Les troubles de la Révolution arrêtèrent l’élan que la bibliophilie prenait en France ; au moment du 10 août et du 2 septembre, au milieu des terreurs de 1793, aux approches du 9 thermidor, on avait toute autre préoccupation que celle des exemplaires ayant appartenu à des amateurs célèbres ; les incunables, les vélins étaient oubliés ; les ventes avaient cessé.
Dès que la France put respirer, dès que les esprits eurent recouvré quelque tranquillité, Renouard s’amusa, comme distraction, à faire imprimer quelques volumes exécutés avec élégance et destinés à des amateurs délicats. Il était un admirateur instruit et fervent de l’antiquité ; il choisit de préférence des classiques, il débuta par quelques uns de ces écrits de philosophie morale où Cicéron a exprimé de nobles pensées que recouvre la diction la plus élégante. A cette époque il s’était placé à la tête d’une manufacture de gazes, mais des occupations de ce genre ne lui souriaient pas ; les volumes qu’il avait mis sous presse dans un but de passe-temps délicat, et non de spéculation, trouvaient des acheteurs empressés ; il prit le parti d’embrasser la profession qui lui souriait le mieux. Il devint libraire ; il établit une maison qui devint une des plus importantes de la capitale et qui prospéra rapidement. Il rouvrit avec les pays étrangers des relations qui s’étaient brisées au choc des guerres internationales et des discordes civiles ; il eut en Italie, en Allemagne, en Hollande, des correspondants actifs et intelligents ; il passa lui-même à plusieurs reprises les Alpes et le Rhin, malgré les lenteurs et les fatigues de voyages qu’on accomplit aujourd’hui avec une facilité rapide ; il fréquenta les foires de Leipzig ; sa probité sévère, son exactitude le mirent en possession de l’estime la mieux méritée. Ses magasins devinrent le rendez-vous des amateurs d’élite. Le goût était alors plus sérieux qu’aujourd’hui ; les facéties, les heures gothiques, les plaquettes françaises du XVe et du XVIe siècle, les poètes de la Renaissance, les reliures de Le Gascon, de Duseuil, de Pasdeloup, étaient loin d’exciter l’enthousiasme avec lequel on les envisage depuis quelques années, en se les disputant à coups de billets de banque. On demandait alors les plus belles éditions des classiques grecs et latins ; on se passionnait pour le grand papier : le Xénophon d’Oxford de 1705, l’Hésiode de 1730, l’Homère publié en 1800 par quelques jeunes patriciens anglais, le Tite-Live de Drakenborch, le Cicéron de d’Olivet, se payaient des prix qu’ils seraient loin d’obtenir ; les beaux volumes mis au jour à Parme par Bodoni étaient demandés avec avidité, et Renouards’était empressé de lier des relations avec cet habile typographe que, le premier, il fit connaître en France. Les bibliophiles d’alors n’étaient-ils pas plus sérieux que ceux de nos jours ? Les objets de leurs attachements ne répondaient-ils pas mieux aux aspirations du véritable connaisseur ? Faisons cependant une réserve en faveur des éditions originales de nos grands classiques français, de Molière, de La Fontaine, de La Bruyère, longtemps laissées dans l’oubli le plus complet, et qu’aujourd’hui on s’estime heureux d’obtenir au poids de l’or. C’est qu’en effet, comme l’a si bien dit Charles Nodier : « Qui pourrait dédaigner ces titres de notre gloire littéraire, dont les moindres variantes, inestimables aux yeux du goût, révèlent les secrets les plus intéressants de la composition et les développements du génie, éclairé par l’expérience et mûri par le temps (1) ? »
Tout en vendant les livres anciens ou étrangers qu’il savait se procurer avec intelligence, Renouard n’oubliait pas qu’il était éditeur. Il publia des ouvrages qui sont aujourd’hui passés de mode, mais qui eurent alors un immense succès : les Lettres Emilie, cet agréable badinage du spirituel Demoustier, Le Mérite des femmes de Legouvé, les Œuvres de Gessner. Il voulut d’ailleurs faire entrer ses éditions dans les bibliothèques des amateurs les plus difficiles; il les orna de gravures nombreuses, de portraits ; il appela à lui les artistes les plus distingués, d’abord Saint-Aubin, ensuite Moreau, si gracieux, si habile à reproduire les costumes de la fin du siècle dernier, à donner à de petites figures une élégance charmante. Il eut soin de faire tirer quelques exemplaires (souvent un seul) des beaux volumes qu’il confiait habituellement aux presses de l’habile Crapelet, son imprimeur habituel, et il se réservait pour lui-même ces exemplaires de choix, en y intercalant les dessins originaux. Peu d’éditeurs ont le goût ou les moyens de se permettre ces fantaisies auxquelles nous applaudissons de grand cœur. Mais Renouard était trop dévoué aux livres pour se borner à en acheter, à les revendre et à en fabriquer ; sa vocation le portait à en écrire, et les sujets qu’il devait embrasser ne pouvaient être douteux.
De bonne heure, il avait été frappé d’une admiration sympathique pour la famille des Aldes Manuce ; c’était justice. Pendant près d’un siècle, ces illustres typographes ont rendu à l’intelligence humaine d’éclatants services ; Alde l’ancien mérite surtout l’hommage le plus sincère : réunissant autour de lui les plus érudits des Grecs qui fuyaient la tyrannie musulmane, il fut le premier à publier la majeure partie des grands écrivains de l’Hellénie. On ne possédait que des manuscrits plus ou moins défectueux ; la critique n’était pas encore éclose, la tâche était Rude ; Alde la poursuivit avec une infatigable activité et un dévouement à toute épreuve. Ce fut lui encore qui, s’avisant d’abandonner les caractères gothiques et l’in-folio si incommodes, livra aux lecteurs Virgile, Horace, Lucrèce dans le format portatif du petit in-8 et avec les types italiques amis de l’œil ; ses fils ; ses successeurs, marchèrent sur ses traces : les Commentaires de Paul Manuce sur Cicéron, ses Traités sur les Antiquités romaines, jouissent encore d’une juste estime. Alde Manuce, fils de Paul, écrivit sur les grammaires latine et italienne, retraça la vie de Côme de Médicis, s’exerça sur Térence, promena sur de nombreux objets son intelligence rapide et chercheuse.
Il n’existait jusqu’alors sur cette illustre famille que quelques notions dispersées et incomplètes ; rien de suivi, rien d’exact. Renouard voulut combler cette lacune; il s’était procuré toutes les éditions aldines ou peu s’en faut ; deux ou trois tout au plus étaient parvenues à lui échapper ; il savait que la loi rigoureuse, inflexible, imposée à tout bibliographe qui se pique d’exactitude, est de ne parler que de visu, de décrire exclusivement les livres qu’il a longtemps tenus dans ses mains, sur lesquels il s’est courbé. Fruit d’un travail consciencieux, les Annales de l’imprimerie des Aides, ou Histoire des trois Manuce, parurent en 1803, 2 volumes in-8 ; vingt-deux années plus tard une seconde édition, revue et augmentée, vit le jour en 1825 ; enfin, toujours préoccupé de ce sujet favori de ses études, profitant de ces découvertes qu’amènent la marche de la science et le zèle des chercheurs,Renouard eut la satisfaction de faire paraître en 1834 une troisième et dernière édition qui demeure le mot définitif de la science bibliographique à l’égard des Aides. Il sera difficile d’y joindre quelques informations d’une valeur réelle.
A peine Renouard avait-il mis la dernière main à son grand travail sur les Aldes, que des typographes d’un mérite égal à celui des grands Vénitiens attirèrent avec raison son attention ; Paris doit citer les noms des Estiennes avec autant de fierté que la reine de l’Adriatique peut mentionner les Manuces. Ecrire l’histoire de cette illustre et laborieuse famille, dresser l’inventaire exact et raisonné de ses travaux, c’était se maintenir dans le domaine de l’histoire de l’imprimerie au XVIe siècle, c’était rester fidèle à l’ordre des idées dans lesquelles se plaisait le patient et scrupuleux bibliographe. Maittaire avait déjà abordé ce sujet, mais l’Historia Stephanorum, publiée en 1726, incomplète et lourdement écrite dans une latinité qui n’aurait pas obtenu le suffrage de Cicéron, n’offrait que des matériaux qu’il était nécessaire de disposer dans un meilleur ordre. En 1837 on vit paraître la première édition des Annales de l’imprimerie des Estienne ; une réimpression augmentée et fort améliorée vit le jour en 1843. Un juge sévère, qui a qualifié d’excellent le travail sur les Aldes M. J.-Ch. Brunet, reconnaît que la notice sur Henri Estienne surtout se fait remarquer par « des détails neufs et d’un véritable intérêt. » Toutefois ces Annales, il faut le reconnaître, n’ont pas atteint le degré de perfection que présentent celles des Alde. Lorsqu’il les acheva,Renouard était presque octogénaire, et c’est une circonstance qu’il serait injuste de ne point prendre en considération.
D’autres recherches avaient occupé le zélé bibliographe ; il avait entrepris un catalogue raisonné des anciennes éditions des classiques grecs et latins ; des occupations multipliées ne lui permirent point de poursuivre avec activité et de terminer un ouvrage dont l’utilité eût été grande, et qu’il était bien en mesure de mener à bonne fin.
Envisageons-le maintenant au point de vue du bibliophile.
Pendant près de trente années, il saisit les occasions que lui présentèrent les ventes publiques et le mouvement d’un commerce actif afin de jeter les bases dune collection qui devint avec le temps une des plus importantes de Paris. Les éditions aldines, les classiques anciens, de beaux livres modernes en tout genre figuraient surtout dans ces armoires où resplendissait le maroquin. Les éditions qu’avait publiées le propriétaire s’y montraient sous la forme d’exemplaires sur peau de vélin ornés de dessins originaux. On distinguait aussi un choix exquis d’impressions elzéviriennes (plus de 50 volumes non rognés), de somptueux ouvrages relatifs aux arts, des pamphlets du temps de la Ligue, des libelles dirigés contre Louis XIV et les dames de sa cour, des singularités de divers genres, rencontrées, recueillies pendant bien des années d’attention incessante. Il l’a écrit lui-même : « Ma bibliothèque fut commencée en 1778 avec le premier écu que me donna mon père et dont je fis usage pour acheter un Horace ; j’avais alors treize ans. » Dans les premières années de la Restauration, le bibliographe anglais Dibdin ne manqua point, en visitant Paris, de venir saluer la bibliothèque formée par Renouard. « Je trouvai en lui un œil de lynx, une connaissance parfaite des livres; jamais sa tête, ses pieds, ses mains n’ont connu un instant de repos, lorsqu’il s’agit de l’objet qu’il ne perd point de vue. Son exemplaire sur vélin des Epistoke de Cicéron, imprimées par Valdapfer en 1471, est un bijou exquis, une perle sans aucun défaut ; le Lucien, édition princeps, est peut-être le plus bel exemplaire qui existe. »
Lorsqu’on a réuni une foule de livres précieux, on éprouve tout naturellement le désir de faire connaître ce qu’on possède ; il y a là la vanité bien excusable du propriétaire qui s’est donné beaucoup de peine et qui a dépensé beaucoup d’argent, le plaisir de parler de ce qu’on aime, l’espoir qu’on se livre à un travail susceptible de rendre quelques services à la science. Renouard ne résista pas à cette tentation ; il entreprit l’inventaire raisonné de ses livres ; il le fit imprimer en 1818 sous le titre de Catalogue de la bibliothèque d’un amateur, avec notes bibliographiques, critiques et littéraires. Ces quatre volumes offrent une lecture qui aura toujours pour les bibliophiles un attrait particulier ; on y trouve en foule ce que Nodier appelle « d’excellentes choses de peu d’importance, et des notions qui ont plus de charme qu’on ne pense, quoiqu’elles aient encore moins de gravité qu’on ne le dit. » Nombre d’anecdotes se mêlent à des détails utiles pour le bibliographe ; on remarque aussi quelques notes d’une certaine étendue et offrant de l’intérêt ; nous indiquerons celles qui regardent les expéditions par le moyen des licences à la fin du premier empire et l’attribution à Laurent Coster de l’invention de la typographie, système qui n’obtient nullement l’assentiment de Renouard. Il mentionne parfois avec une satisfaction évidente de quelle façon tel ou tel volume précieux est passé entre ses mains ; il se met en scène avec bonhomie, il éprouve à parler de ce qu’il chérit un plaisir qui se communique.
Un écrivain ingénieux, conteur charmant, bibliophile fervent, et qui plus tard occupa à l’Académie française une place qui lui revenait de droit, rendit compte, dans le Journal des Débats, de cette publication; empruntons-lui quelques lignes oubliées aujourd’hui: « Lucullus avait formé une volière où se trouvaient assemblés et vivants tous les oiseaux du monde connu ; mais, à quelque prix que ce fût, il n’avait pu se procurer le phénix. Chez M. Renouard, on compte des phénix par douzaines… Il passe avec une insouciance un peu superbe, avec l’indifférence du luxe blasé, sur une foule d’ouvrages qui mériteraient bien une note de rareté ou un témoignage de contentement. On n’entreprendrait pas d’attirer un moment l’attention du lecteur sur un catalogue de livres qui ne sont pas d’ailleurs destinés à être vendus, si le catalogue de M.Renouard était un catalogue comme un autre ; mais M. Renouard, qui se distingue par une infinité de bonnes et solides connaissances, a imprimé à ses livres le sceau de son utile et curieuse érudition, On éprouvera souvent le regret qu’il ne se soit pas abandonné à la facile abondance de ses souvenirs, et qu’il ait dédaigné de nous faire part d’une foule de choses très-familières à sa mémoire qui seraient des découvertespour nous ».
Presque tous les amateurs connaissant d’ailleurs le Catalogue de leur confrère, nous ne regardons pas comme nécessaire d’en parler avec plus de détail.
Peu de temps après la publication de son catalogue,Renouard prit le parti de détruire de ses propres mains une portion de l’édifice qu’il avait élevé. Nous ne rechercherons pas quels furent les motifs qui le conduisirent à une résolution à laquelle il ne se résigna certainement point sans de vifs regrets. Les préoccupations imposées à tout père de famille lui firent probablement reconnaître qu’un capital considérable et improductif de revenu était immobilisé dans cette foule de splendides volumes ; ce n’est qu’à d’opulents amateurs anglais, tels qu’il s’en trouve dans les familles des Spenser et des Devonshire, qu’il est permis de maintenir de générations en générations des bibliothèques d’une immense valeur.
Quoi qu’il en soit, la collection aldine fut expédiée à Londres où l’on se flattait d’obtenir des prix plus élevés qu’à Paris, et elle fut livrée aux chances assez favorables d’une auction. D’autres ouvrages furent cédés de gré à gré ou placés, nous le croyons, dans diverses ventes, et ce n’était pas la première fois que Renouard employait ce moyen pour vider ses armoires trop remplies. En 1804, en 1811, il avait mis en vente deux collections assez nombreuses d’ouvrages de prix ; il motive sa résolution dans les termes suivants : « Il est bien difficile de former une bibliothèque sans avoir de temps à autre à en écarter plus ou moins de volumes. Ces deux ventes se composèrent donc d’exemplaires remplacés par d’autres plus beaux ou par des éditions meilleures, et aussi de livres dont je me suis défaitpour ne pas augmenter indiscrètement et indéfiniment mes collections. »
Toutefois, la majeure partie des livres fut conservée ; Renouard y ajouta même quelques livres de plus ; il acquit notamment deux de ces monuments de la xylographie qui ont devancé l’impression en caractères mobiles : l’Ars memorandi et l’Ars moriendi.
« Il faut vivre à Paris, il ne faut pas y mourir, a dit un célèbre critique contemporain. Fidèle à ce principe,Renouard, parvenu à un âge avancé, s’éloigna du tumulte de la capitale ; il alla s’établir dans les paisibles bâtiments de l’ancienne abbaye de Saint-Valéry (Somme) ; c’est là qu’il attendit tranquillement le terme de sa longue et honorable carrière : la mort l’atteignit au mois de décembre 1853, dans sa quatre-vingt-huitième année. Ses livres furent rapportés à Paris, et ce fut en grande partie d’après les notes qu’il avait laissées que fut rédigé le catalogue de la vente annoncée pour les mois de novembre et de décembre 1854. Ce catalogue, plus considérable que la plupart des inventaires de ce genre, ne présente pas moins de 3700 articles, et les amateurs qui ne sont plus de la première jeunesse se souviennent très-bien de l’émotion qu’il produisit. On y retrouva avec plaisir de beaux volumes sur vélin, des dessins originaux qui étaient déjà signalés dans les quatre volumes de 1818, et qui depuis un demi-siècle avaient été retirés de la circulation.
On accueillit avec enthousiasme la Bible latine de Robert Estienne, 1541, 2 vol. in-8, exemplaire de Thou (adjugé à 561 fr.) ; la Bible grecque de 1590, in-folio, grand papier, dont la rareté est extrême (2650 fr.) ; le Virgile d’Aide, 1527, in-8 (1600 fr.) ; les Œuvres de Coquillart, Paris, Galiot du Pré, 1532 (501 fr.) ; les Marguerites de la Marguerite des princesses, Lyon, J. de Tournes, 1537, parfaite reliure de Pasdeloup en maroquin rouge (685 fr.).
Cette riche collection, formée avec tant de goût, contenait bien d’autres trésors que des livres imprimés. Mentionnerons-nous un ravissant manuscrit sur vélin orné de nombreuses miniatures attribuées aux artistes auxquels on doit les Heures d’Anne de Bretagne ? Ce bijou fut payé 10,350 fr., et il devint la propriété du plus opulent des banquiers passés ou présents. Nous ne saurions oublier, en fait de manuscrits, deux volumes in-folio de lettres originales et autres pièces de la main de Boileau (adjugés à 4000 fr.).
En renonçant aux affaires, Renouard n’avait point entendu se livrer à un repos qui eût été un supplice pour lui, et tout en continuant ses recherches sur les Estiennes, il remplit pendant plusieurs années avec autant de zèle que d’intelligence les fonctions de maire du onzième arrondissement. Tant que ses forces le lui permirent, il voulut être utile ; nulle carrière n’a été plus laborieuse, plus honorable que la sienne ; nulle mémoire n’a droit à plus de sympathie de la part de tous les hommes éclairés qui aiment les livres, qui les apprécient et qui doivent à Renouard de véritables services.
Moreau:
Jean-Michel Moreau, dit Moreau le Jeune, né à Paris le 26 mars 1741 et mort le 30 novembre 1814, est un dessinateur et graveur français.
Très jeune, il illustre déjà un livre : Le voyage de Mantes, ou les vacances de 17.., de Jean-Baptiste Gimat de Bonneval, publié à Amsterdam en 1753. Il n’avait que 12 ans, le fait est donc notable, même si on peut voir dans ces gravures bien des lacunes artistiques!
Élève du Lorrain, qu’il accompagna en 1758 à Saint-Pétersbourg lorsque ce dernier devint le premier directeur des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, il revint, après y avoir brièvement enseigné le dessin, à Paris au bout de deux ans à la mort subite de celui-ci et suivit les leçons du graveur Jacques-Philippe Le Bas, reproduisant les peintures contemporaines et celles des maîtres anciens. Il devint bientôt, par la souplesse et l’étonnante fertilité de son talent, le dessinateur en renom des planches de toutes les éditions de luxe des classiques français.Au cours des années 1760, il a également fourni des dessins destinés à être gravés pour le Recueil d’antiquités du comte de Caylus, qui a pris soin de lui. Il a également fourni aux graveurs l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert des lavis et des dessins illustrant les processus artisanaux. Comme graveur, il a collaboré avec Boucher, Gravelot et une trentaine d’autres sur des illustrations pour une édition des Métamorphoses d’Ovide.
En 1765, il épouse la petite-fille du patriarche d’une famille d’éditeurs privilégiés du Roi, Pierre Prault. En 1770, il succède à Cochin comme dessinateur des menus plaisirs du roi en sur la recommandation de ce dernier, ce qui lui donne l’occasion de produire des épreuves célébrant le mariage du Dauphin et son couronnement. En 1781, la force de ces productions lui vaut en partie d’être nommé Dessinateur et Graveur du Cabinet du Roi, ce qui lui apporte une pension annuelle et un logement au Palais du Louvre.
Il a désormais besoin des services d’autres graveurs pour reproduire ses propres dessins comme les illustrations pour les Chansons de Jean-Benjamin de Laborde (1773), le recueil des œuvres de Rousseau (1773-82) et de Voltaire (imprimé à Bruxelles, 1782-9).
En 1778, son nom apparaît dans le registre de la loge maçonnique des Neuf Sœurs fondé deux ans auparavant par l’astronome Jérôme Lalande.
Au retour d’un voyage de six mois fait à Rome en 1785, Moreau le Jeune donna à ses compositions un caractère élevé et grandiose, qui contraste avec le genre un peu maniéré de ceux qui l’ont précédé. Il est agréé à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1780, puis reçu membre en 1788 et nommé graveur du cabinet du roi .
Favorable à la Révolution, il est nommé membre de la commission temporaire des arts en 1793 et, en 1797, professeur aux écoles centrales. À la Restauration en 1814, Louis XVIII lui donne un nouveau poste royal.
Les œuvres les plus connues de la carrière prolifique de Moreau le Jeune, dont l’œuvre dépasse les 2 000 pièces, sont les vingt-quatre illustrations transcrivant les costumes et les intérieurs à la mode dans les dernières années de l’Ancien Régime, ses contributions au Monument du costume physique et morale commandité par le financier et graveur amateur strasbourgeois Jean-Henri Eberts, Suite d’estampes pour servir à l’histoire des mœurs des François au dix-huitième siècle, 1776 et 1777, et douze autres dans la Troisième Suite d’estampes pour servir à l’Histoire des Mœurs et du Costume…, 1783, édité par son oncle par alliance, L.-F. Prault, et fréquemment réédité dans divers formats, notamment un recueil de 1789 sur un texte de Restif de la Bretonne.
La première douzaine de ces vignettes dépeint la vie contemporaine élégante tandis que la deuxième série contient quelques vignettes vertueuses fournissant un monde rural contrastant à la façon de Greuze.
Sa fille a épousé l’artiste Carle Vernet, fils de Joseph Vernet. Tombé dans l’oubli, Moreau le Jeune fut sorti de l’oubli à la fin du xixe siècle par les connaisseurs du xviiie siècle Edmond et Jules Goncourt.
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Votre libraire a raison: la france se veut un pays supérieur et cultivé… Mais se fait déculoter partout et vend pour le profit jusqu'à ces sources d'eau.
Et qui est le collaborateur de cette déculottée ? Belle hypocrisie tout de même car ce libraire moraliste ne s'est pas empêché de réaliser sa vente …
Quant à l'évolution du prix des livres anciens, je voudrais seulement apporter mon petit grain de fleur de sel de Guérande en citant cet aphorisme de Pierre Dac : Les prédictions sont toujours difficiles, surtout lorsqu'elles concernent le futur.
René
independamment du dépeçage, le livre en cuir est un matériel dégradable dans le temps, tout comme le papier.
Les incunables sont en meilleur état, quand ils n'ont pas été malmenés (!), que les livres des cents derniéres années.
Nous entrons dans un débat philosophique. Et les chinois et autres accédants à la nouvelle fortune, prennent le même chemin que les pays industrialisés depuis le même temps.
Votre libraire a raison: la france se veut un pays supérieur et cultivé… Mais se fait déculoter partout et vend pour le profit jusqu'à ces sources d'eau.
Anonyme consterné.
Et comme les chiens ne font pas des chats : http://camillesourget.com/edition-originale-grand-meaulnes-bat-records/
Je crois que le débat est embrouillé par l'absence de catégorisation du marché du livre ancien. On ne pas, en toute rigueur, mélanger des pommes et des oranges.
Par contre je suis preneur de toute étude un peu sérieuse sur le sujet. Pas pour spéculer (pour moi ma bibliothèque est un actif immobilisé… pour longtemps) mais pour en savoir plus sur l'évolution de la bibliophilie.
Bonne soirée,
Olivier
Eric,
L'etude est en cours.
Je donnais juste quelques observations issues des courbes excel et des premiers classements par thématique sur la base des 200000 lots traités à ce jour. ( en fait moins, car il faut éliminer les "sans résultats" )
Ce que je donne sont mes premières observations, il me faut encore injecter Alde et Sotheby's, Versailles et Auxerres dans les tableaux – soit pret de 30000 lignes supplémentaires ( et comme je pense qu'il y a eu un tranfert du haut de gamme vers Alde, il est probable que ca modère un peu la conclusion )
En fait, LES conclusions, car comme nous sommes nombreux a le penser il y a des modes.
J'espère pouvoir produire une vraie publication d'ici 5 mois et la faire lire par plusieurs professionnels du livre, ainsi que si possible à un matheux de l'Ensae pour valider la méthode.
Si nous trouvons le temps nous prévoyons aussi quelques mini publications sur la pensée économique et politique de quelques anciens auteurs intéressants en ces temps de crise eco…
par le littéraire de la bande.
donc pas moi 😉
yohann
Tant que l'on est sur le sujet des fables, j'essaierai de faire un petit topo sur cette édition avec notamment une question quasi métaphysique qui me turlupine depuis pas mal de temps : comment reconnait-on les tirages (je ne parle pas du 1er/2eme tirage des gravures, mais du papier)? Je ne trouve que de l'approximatif dans les différentes bibliographies…
mais peut-être n'ai-je pas les bons ouvrages!
Wolfi
Corrections après vérifications (on ne peut tout savoir de mémoire) : 1755-1759, 4 vol in-fol.,1 frontispice et 275 figures par Oudry reprises par Cochin et interpretés par 42 graveurs, 209 culs-de-lampe par Le Sueur.
Le tome I fut présenté au roi par Jean-Louis Regnard de Montenault le 27 avril 1755, 3 jours avant la mort d'Oudry.
Je ne suis pas si sur que les prix soient à la baisse, j'achetais des livres vers 1985, un ingé débutant gagnait alors 10000 f/mois et une EO de Rameau Traité harmonie 1722 1500 f, un dictionnaire musique Rousseau in 8 année de l' EO 400 f, Raynal Mémoire philo deux indes 10 volumes IN8 300 f sans atlas, chez des libraires de province et Parisien.(Je n'achetais pas en salle des ventes). A ce jour je peux dire sans me tromper que ce sont au moins les même prix en euros soit multiplié par 6,5 en 25 ans.Hors si un livre en 85 coûtait 400 f et vaut 400 euros aujourd'hui, le salaire d'un cadre débutant qui était de 10000 f n'est pas à ce jour de 10000 euros mensuel! mais plutôt 2500 euros et encore…Je dirai donc que les livres sont au moins 4 fois plus cher qu'il y a 25 ans pour un bibliophile débutant.Il ne faut pas s'étonner que la bibliophilie soit difficile d'accès aux plus jeunes. Je m'excuse auprès des grands marketeurs et économistes qui lisent et participent au blog…qu'ils me pardonnent mes raisonnements de bistrot, mais ces raisonnements me parlent plus que les grandes études précitées de S. et Y. 🙂 Le livre reste sans doute un bon placement pour qui sait l'acheter judicieusement! :)…Je vais retourner à mon verre de rosé bien frais!…la chaleur me rend zing, pardon dingue :)…
Daniel B.
Effectivement, les dessins de Cochin sont très "fignolés", tout le contraire de ceux d'Oudry qui sont juste esquissés parfois.
Mais ces dessins de Cochin (j'en ai vu en vente 2/3 fois ces 15 dernières années), ont ils été vendus à la feuille dès le début?
Je ne retrouve nulle part leur trace…
276 planches à redessiner …. en combien de temps ?
En fait, les Fables ne sont plus illustrées par Oudry, mais par Cochin, sans oublier les culs-de-lampe par Lesueur, rarement signalés par les catalogues.
C'est Montenault qui, venant d'acheter les dessins d'Oudry, les fait redessiner par Cochin pour pouvoir les faire graver, afin de permettre l'édition célèbre en 4 volumes (Desaint et Saillant,1755-1760)
Ce commentaire a été supprimé par l’auteur.
Le point "culminant" de tout bibliophile est le texte+le maroquin d'époque+le tirage papier/gravures+la provenance.
Mépriser la "maroquinerie" sous prétexte que c'est cher est un non sens bibliophilique!
De même, tout ramener à l'argent parait bien réducteur, mais on ne peut malheureusement pas occulter le sujet (en tout cas pour moi, car mon budget n'est pas extensible à l'infini)!
Alors est ce que ça monte ou ça descend…
Chacun constate aisément que les grosses pièces se vendent à des prix de plus en plus conséquents.
De toute façon, ce qui est indéniable, c'est que l'offre décroit de façon inéluctable (il n'y a qu'à regarder les ventes anciennes), et les moyens financiers augmentent et se mondialisent.
Alors même s'il y a moins de collectionneurs qui s'orientent vers la bibliophilie, mécaniquement, le mouvement inflationniste parait inévitable.
Pour parler un peu bibliophilie, est ce que quelqu'un connait l'histoire des dessins de Cochin cette fois-ci qui ont servi à graver les planches du La Fontaine d'Oudry? Je vois que certains sont bien au courant des petites histoires…
Cordialement,
Wolfi
Bizarre cette vindicte de Michel contre l'analyse de Yohann et je passe sur les commentaires méprisants contre la "maroquinerie" et le point Godwin de la bibliophilie atteint (haro sur ceux qui achètent des reliures et pas le contenu qu'ils ne lisent jamais… attaque éculée et tellement peu nuancée!).
Il est toujours possible de citer quelques exemples de livres qui flambent en salle mais l'analyse de Yohann est assez juste. D'abord concernant la pseudo analyse Sourget qui se fonde sur un échantillon de livres aujourd'hui à la mode (cela a été dit) et dont les prix ont beaucoup augmenté. Cette mode passera probablement et reviendra peut-être. Pourquoi ne prend-il pas comme exemple les livres à figures XVIIIe? Les Elzévir? Les romantiques illustrés? On s'est battu pour ces livres il y a quelques décennies ou un siècle et on se bat beaucoup moins aujourd'hui…
Autre exemple, prenez le catalogue Rochebilière, grand bibliophile mais peu argenté, c'est précisément toutes ces éditions originales françaises en plusieurs états qu'il a pu réunir dans la deuxième moitié du XIXe alors que les riches bibliophiles se battaient pour d'autres livres…
Enfin, quand à l'évolution "baissière" du marché (ces appréciations boursières nous éloignent bien de la passion mais elles ont aussi leur intérêt…), elle est évidente et la diminution du nombre de bibliophiles aussi. Cela n'affecte probablement pas le prix de très beaux livres qui continuent de monter mais sur la masse… Un dernier exemple : il y a 50 ans, un jeune avocat ou médecin était volontiers bibliophile aujourd'hui, s'il se pique d'art, il achète des photographies ou des originaux de BD…. Je caricature un peu mais c'est globalement vrai. Il suffit par ailleurs de regarder les statistiques évoquant le temps passé à lire par les Français depuis 40 ans.
S.D.
Oudry contribuerait donc à assurer la retraite des cheminots anglais? Marrant. Ça donne envie d'en savoir plus.
Si les fonds de pension n'investissaient que dans ce genre de placements le monde ne serait pas ce qu'il est en ce moment.
En même temps ça ferait monter les prix…
Pervers ce système… 😉
Bonne soirée
Olivier
Célèbre histoire de dépeçage :
Les dessins à la plume et au pinceau, à l'encre noire et au lavis, avec des rehauts de blanc à la gouache, sur papier bleu, d'environ 30 x 25 cm. réalisés par Jean-Baptiste Oudry vers 1730 pour les Fables de La Fontaine, avaient été répartis en 2 volumes par l'artiste pour les vendre vers 1751 à l'amateur d'art Montenault. Ils passèrent ensuite entre plusieurs mains avant d'arriver dans celles de Raphaël Esmerian en 1946 qui les revendit en 1973 : le premier volume a été acquis par la Caisse de retraite des chemins de fer britanniques,…. le second a été démembré et les dessins vendus séparément…
Pour ce qui est du dépeçage on ne peut être que contre, pour la fuite du patrimoine et l’épouvantail Chinois ou Américain, j'ai une opinion bien différente. Il faut considérer l'ensemble de la masse des livres anciens, par définition fini, comme un patrimoine mondial…Comme exemple, j'ai encore en tête le cas d'une vingtaine d'antiphonaires imprimés du XVIIe au XIXe, qui dormaient dans l'arrière salle humide d'un presbytère, où les curés successifs les avaient remisés, avec des gouttières qui tombaient sur les plats et dont un certain nombre étaient déjà à jeter! Je les avais presque achetés, et au nom de la conservation du patrimoine du village la vente ne s'est finalement pas faite. Ces livres auraient été bien mieux aux quatre coins du monde chez des collectionneurs ou dans des fonds de grandes bibliothèques américaines ou chinoises que sous les gouttières de nos arrières salles françaises. Si la mondialisation du marché présente des inconvénients pour les livres à gravures et atlas qui sont parfois détruits quand ils sont déjà incomplets, elle participe à mon avis à la sauvegarde du patrimoine livresque.Par définition un collectionneur qui achète un livre va vouloir le conserver, le valoriser et éventuellement le transmettre en bonne condition.
Une consolation ,j'ai poussé l'association paroissiale à les changer de place en attendant une décision définitive. :))
Daniel B.
Eric, ce qui revient cher aujourd'hui à Bécherel, c'est le prix des crèpes que (presque) tous les libraires vendent dans leurs échoppes.
T
Les études sur les frontispices sont rares et dispersées. On peut commencer par lire Gérard de Lairesse, "Le Grand Livre des peintres" (Paris, Moutard, 1787, t. I, p.252-259) et Thierry Sarmant, "Les Frontispices des livres de médailles" (in Bibliothèque de l'Ecole des chartes,2000, t.158, p.69-95).
Mais vous savez certainement tout cela.
Ce commentaire a été supprimé par l’auteur.
Les incunables ont la cote en baisse? tant mieux, on pourra en acheter plus pour le même prix !
De surcroit, je trouve que c'est normal: qui lit encore le latin abrégé des universitaires du moyen age ? C'est tout simplement du chinois.
Quant aux chinois, c'est une habitude culturelle qu'ils ont de manger des mets pré-découpés, rien de choquant à ce qu'ils demandent qu'on leur détache les gravures … La pratique du dépeçage a toujours existé. Il faudrait que Yohann puisse nous dire qu'elle en a été l'effet sur la cote. A mon avis, elle l'a fait monter en retirant des ouvrages du circuit.
Textor
correctif : un malentendu peut-etre sur alien : il ne s'agit pas d'un personne mais d'un cas statistique n'evoluant comme l'ensemble auquel il appartient.
rien de critique vis à vis des banquiers naturellement.
y
?!
Je vous ai fait du tord dans une autre vie ?
ici ou la ? 😉
ma bibliophilie, cher Monsieur est emprunte d'economie car c'est un domaine intéressant d'une part, et d'autre part quand je fais le choix de partir en vacances ou d'acheter un livre, oui, c'est bien une décision économique que je soupèse attentivement.
Et puis on achète ce qu'on veut
"on" vous connais pas, mais l'on vous souhaite tout de mm une bonne soirée.
y
Cela fait sourire… Je ne vais plus sur ebibliophilie, notamment parce que c'est truffé d'erreurs et que je n'aime pas le côté maroquinerie, sans parler du reste…
Mais vous devez avoir raison, après tout vous avez scanné des catalogues et Lazard a fait une étude. Vous êtes ingénieur, waouh, ils ne sont que banquiers, et n'hésitent jamais à prendre le risque de ruiner une réputation bien établie.
Je ne suis pas fan ou client de Patrick Sourget, mais pour qui fréquente un peu les salles, le constat est évident… Après je vous laisse à vos scans, je commence à mieux comprendre ce qui se raconte ici et là. Et quand ce que vous écrivez ici et là, sous une bibliophilie systématiquement emprunte de conditions économiques, on comprend encore mieux. Bonne maroquinerie, bonnes reliures aux armes (la panacée, peu importe le texte), bon scan et chapeau bas.
Michel.
Cher Michel,
je vous remercie pour votre aimable commentaire.
Vous trouverez sur http://www.ebibliophilie.com l'EO de la methode dans la partie antérieure à 1950 : 9 cas prix centrés sur 150 frc or – prix Morgand Fatout.
Le moindre de mes ouvrages de littérature en maroquin vaut dans le Morgand Fatout 10x ce prix.( et aujourd'hui presque rien – comme ces petits boileau 1722 en maroquin d'époque, a 800fr/1000fr dans le Morgand, invendus chez Artcurial recemment – 500e de memoire ? )
J'insiste donc pour dire que ces ouvrages n'étaient pas recherchés , ou tout au moins, beaucoup moins qu'aujourd'hui, à l'exemple de Boileau qui était à la mode à l'époque et ne l'est plus aujourd'hui.
Idem pour la plupart des EO.
Les livres de fêtes étaient recherchés : Strasbourg 1744 : 1350frcs or, 12000/17000e aujourd'hui, soit au mieux de la stagnation.
Alors oui, d'accord, ces livres étaient recherches, mais on était pas prêt à payer pour …
😉
Il y a des modes, et rien n'y fait.
Ce qui est recherché aujourd'hui ne le sera pas forcement plus tard.
Et le seul moyen de dire si cela baisse ou monte est d'étudier des échantillons très larges.
Les assurances pourraient certainement donner de précieuses indications.
Pour ma part, je pense que le marché est baissier sur une tendance longue, car les élites sont de moins en moins issus de cursus littéraires. Et comme toujours quelques alien feront mentir la tendance globale.
Mais ce n'est pas un mot grossier, que de penser que le marché baisse, et c'est bien la plus belle preuve de passion que de continuer à acheter en étant convaincu de perdre de l'argent – pas de deception possible dans ces circonstances.
y
Nous cherchons donc un ouvrage à 37 planches à 3000 euros. A priori un sujet qui a un rapport avec la Chine (ou pas)… Hum hum.
C'est une drôle de notion du livre que de le penser au prix de la gravure mais que pensait Malraux du temple khmer dont il ramenait en rapine un bas-relief?
Une nouvelle ironie de l'histoire? Quand je vois les ventes d'art asiatique se multiplier et les sommes astronomiques atteintes (22 millions il y a peu à Toulouse pour une frise exceptionnelle il est vrai) je me dis que la roue tourne…
De quoi réfléchir pour la nuit,
Bonne soirée
Olivier
"L'etude Sourget portait sur des ouvrages qui n'étaient pas recherchés au XIX."
Ne dites pas n'importe quoi, vérifiez avant d'écrire: le 1er livre présenté dans l'étude Sourget et dont on suit les cours est l'EO du Discours de la Méthode. Le deuxième est le Samuel de Champlain, le 3ème est l'EO du Bourgeois Gentilhomme.
Pouvez-vous vraiment soutenir que ces ouvrages n'étaient pas recherchés au 19ème? Allons…
Michel
ah j'oubliais : on ne peut pas spéculer sur les livres car les frais d'intermediation y sont trop élevés ( entre 20 à 40% vendeurs/acheteurs )
L'etude Sourget portait sur des ouvrages qui n'étaient pas recherchés au XIX.
Si je prends aujourd'hui Apple, Google, Facebook etc… et que je base mon etude sur ces sociétés, suis je droit de dire qu'on est gagnant à tous les coups en bourse ?
D'ailleurs depuis 10 ans, c'est exactement l'inverse qui est vrai.
Sinon, je suis d'accord, 10ans c'est trop court, mais le seul moyen de faire une vrai étude sur un échantillon suffisamment large.
Mais encore une fois : ce n'est pas parce qu'on est astrophysicien qu'on ne peut pas apprécier une nuit étoilée : apprécie les livres, et je trouve mon plaisir à analyser un marché par la mm occasion.
Yohann
C'est un libraire qui a pignon sur rue, il est donc peu probable qu'il ait tenté quelque chose d'aussi stupide. D'ailleurs, un peu de jugeote et on comprend vite que c'est peut-être la seule chose à ne jamais dire à un bibliophile pour lui vendre un livre. En ce qui me concerne, je n'achèterai plus rien à ce libraire.
La cote des bons livres, en maroquin aux armes ou pas, continue de monter. L'étude la Librairie Sourget, supportée par Lazard de mémoire, l'avait d'ailleurs démontré. Et surtout, une période de 10 ans est trop courte pour estimer ce genre de choses… Si on veut spéculer à court terme, il vaut mieux acheter des matières premières.
Reste à savoir si c'est pour cela qu'on achète un livre. Moi non. Donc j'accepte l'idée de perdre de l'argent, autant le perdre ainsi d'ailleurs plutôt qu'à la chasse ou sur les greens (même si j'aime le golf).
H
Et si c'était tout simplement un coup de bluff sophistiqué de la part d'un commerçant :
1 – d'autres sont intéresses
2 – évitez la destruction d'un œuvre
3 – les chinois se paient notre patrimoine : allez y défendez vous.
a bientot
ps : maintenant si des chinois s’intéressent à notre patrimoine, c'est quand mm mieux que si tout le monde l'oublie ( je suis en train de travailler des statistiques d’évolution de prix des livres : eh bien ce n'est pas terrible ! : ça n’arrête pas de chuter depuis 10 ans, incunables plus que tout le reste, seuls les maroquins aux armes entre 1750-1800 et ceux de 1650 a 1700 s'en sortent un peu… ( d'ailleurs pour moi c'est bien malheureux car je n'arrive pas à me les offrir, ou alors si peu )
a bientot
Yohann
d'ebibliophilie.com
Le dépeçage de livre me choque profondément.
Quand on voit sur le catalogue Emérian le recueil de dessins d'Oudry relié en maroquin bleu d'époque (exemplaire De Bure, Solar, Taylor, Pereire, Roederer et Esmerian) achété par un fonds de pension américain et dispersé à la feuille…
En 1973, un certain nombre de libraires parisiens s'étaient entendus pour l'acheter à plusieurs. Peine perdue!
On retrouve de temps en temps quelques dessins :http://www.christies.com/LotFinder/lot_details.aspx?from=searchresults&intObjectID=4454103&sid=ba099673-1d9f-4af1-8a9f-c362b047e7ab
Je crois bien que le Roland Furieux de la vente Esmerian avec les dessins originaux de Cochin a subi le même sort.
Désespérant tout ça!
Allez bonne fin de we quand même!
Wolfi