Barthélémy d’Arcole, inspecteur des mirages patrimoniaux et des dérives bibliophiliques contemporaines.
Amis bibliophiles, bonjour.
Les livres ne disparaissent pas toujours dans la nuit.
Dans cette affaire, ils sortent à la lumière du jour, un par un, sans effraction, sans témoin, sans alarme. Ils quittent les bibliothèques publiques par les circuits ordinaires du travail savant, puis réapparaissent, parfois des mois plus tard, sur le marché international.
Au centre du dossier : Jean-Marc Peyre, commissaire de police, impliqué dans l’un des cas les plus documentés de vols internes de livres anciens en France à la fin du XXᵉ siècle.
Les ouvrages volés : ce que l’on sait précisément
Contrairement à de nombreuses affaires patrimoniales restées floues, plusieurs titres précis ont pu être identifiés grâce à des marques matérielles, à des cachets, à des cotes manuscrites et à des recoupements d’inventaires anciens.
L’ouvrage clé : Le voyage et nauigation, faict par les Espaignolz es Isles de Mollucque
Antonio Pigafetta, Paris, Simon de Colines.
Il s’agit de l’édition parisienne de 1526, texte fondamental sur la première circumnavigation de Magellan, d’une extrême rareté bibliographique. Au moment des faits, moins de dix exemplaires étaient recensés dans le monde dans cette configuration précise.
Les travaux professionnels ultérieurs ont établi que trois des sept exemplaires alors conservés dans des collections publiques françaises avaient été soustraits puis remis en circulation.
Ces trois exemplaires distincts ont été identifiés par :
- des cachets institutionnels partiellement grattés mais encore lisibles,
- des cotes manuscrites concordant avec des inventaires anciens,
- des annotations marginales signalées dans des catalogues internes.
Ces Pigafetta constituent la clé de voûte de l’enquête : ce sont eux qui ont permis de relier des disparitions jusque-là considérées comme indépendantes.
Autres ouvrages concernés
Les dossiers judiciaires mentionnent également :
- des récits de voyages des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,
- des traités de géographie imprimés à Lyon et à Paris,
- des textes historiques et juridiques anciens,
- des volumes issus de fonds provinciaux.
Parmi les institutions citées publiquement dans le cadre de l’affaire figurent notamment le musée de Chartres, la Bibliothèque Mazarine et des bibliothèques dépendant des armées.
Point commun :
des ouvrages rares mais non spectaculaires, de format maniable, à valeur élevée mais pas immédiatement identifiable par un œil non spécialiste.
Il ne s’agit pas de manuscrits enluminés flamboyants, il s’agit de livres transportables, revendables, insérables sans bruit dans le circuit commercial international.
Comment les livres sortaient?
Aucune effraction. Aucune violence.
Les ouvrages sortaient dans le cadre d’un accès légitime aux fonds : consultations, déplacements internes, opérations de classement ou de signalement.
Le système reposait sur des failles structurelles :
- inventaires incomplets ou anciens,
- absence de pointage systématique après manipulation,
- circulation interne mal tracée,
- confiance accordée aux personnes habilitées.
Au moment des faits, Jean-Marc Peyre est commissaire de police et a exercé comme officier de police judiciaire au sein du SRPJ de Versailles (1979–1981), avant d’être rattaché au SRPJ de Lille.
Ce statut renforce le paradoxe : l’accès est institutionnellement crédible. La suspicion, tardive.
Lorsqu’un livre manquait, l’hypothèse du vol venait en dernier. On parlait d’erreur de cote, de mauvais rangement, d’un prêt ancien mal documenté… Le temps faisait le reste.
Chronologie d’un pillage discret
Fin des années 1970
Jean-Marc Peyre fréquente régulièrement bibliothèques et réserves publiques dans le cadre de ses fonctions et de collaborations savantes.
Février 1983
Le conservateur du musée de Chartres dépose plainte pour des disparitions constatées dans les collections.
Cette plainte déclenche formellement l’ouverture d’une information judiciaire.
26 février 1983
Jean-Marc Peyre est inculpé dans le cadre de cette procédure.
Les investigations révèlent une extraction progressive, étalée sur plusieurs années.
1982–1983
Des ouvrages rarissimes, dont des Pigafetta, réapparaissent sur le marché international.
Des spécialistes reconnaissent des indices matériels correspondant à des exemplaires issus de collections publiques françaises.
1993
Jean-Marc Peyre est condamné à cinq ans de prison ferme.
Seule une partie des ouvrages est récupérée. D’autres sont considérés comme définitivement perdus pour les collections publiques.
Où vont les livres?
Les ouvrages ne sont pas écoulés en lots. Ils sont dispersés, revendus isolément, parfois à l’étranger.
Dans cette affaire, des ventes organisées par Sotheby’s à Londres au début des années 1980 sont formellement documentées, notamment pour des exemplaires de Pigafetta.
Il faut être précis : aucune complicité institutionnelle n’a été judiciairement établie du côté des maisons de vente… mais l’affaire a soulevé une question durable : celle de la vérification des provenances, à une époque où les bases de données patrimoniales partagées n’existaient pas. Chaque volume, isolé de son contexte, pouvait sembler parfaitement légitime.
Ce que révèle l’affaire
L’affaire Peyre n’est pas spectaculaire, et c’est précisément ce qui la rend inquiétante.
Elle montre que :
- les livres disparaissent souvent sans bruit,
- les plus menacés sont les moins visibles,
- la confiance institutionnelle peut devenir un angle mort.
Ici, les livres n’ont pas été arrachés, ils ont été extraits progressivement, puis dissous dans le marché international. Ce dossier met en lumière une réalité structurelle : le patrimoine écrit repose autant sur des procédures que sur des personnes.
Lorsque la personne habilitée devient le vecteur de la sortie, le système s’effondre silencieusement.
Une leçon bibliophilique
Ce qui frappe dans cette affaire, ce n’est pas la violence, c’est la banalité administrative: le livre ne disparaît pas dans une vitrine fracassée, il disparaît dans un silence de registre… Et lorsqu’il réapparaît, parfaitement catalogué, décrit en anglais académique, relié avec élégance, il semble innocent.
La bibliophilie n’est pas seulement affaire de goût ou d’argent, elle est affaire de vigilance, car derrière chaque exemplaire rare peut se cacher une provenance troublée — et derrière chaque trou dans un rayon, une confiance mal placée.
IGLI-FD-2026-05
je ne connais pas, existe-t-il encore ? (et existait-il il y 25 ans ?)… mais c'est un quartier peu commerçant, ce n'est pas étonnant. En cherchant on voit qu'il y en a un en face de la Gare.
@ Calamar, Il était le long d'une grande rue en dehors de la ville. En venant de Fontaine (ou Plastic Omnium fabriquait des éléments de 206 ) on prenait cette avenue à un feu sur la gauche bien avant de redescendre et d'arriver à la vieille ville, je le visitais à chaque fois que je me déplaçais chez ce client,mais par habitude, cela est déjà loin et je suis bien incapable de donner l'adresse et de dire si il existe encore ? C'était coté Est de Belfort et pas dans le vieille ville.En regardant les mapps de google peut être vers Ave D'Altkirch en tous cas dans ce quartier.
Daniel B.
On a tous rêvé de trouver une Bible de Gutenberg dans le grenier d'un presbytère abandonné…
Le cas est (relativement) fréquent, un article de la Revue Française de l'Histoire du Livre d’il y a 2 ou 3 ans était consacré à une découverte similaire de livres (des 15 et 16ème, je crois,) trouvés dans la cache d’un mur par des ouvriers en Espagne.
Et, de mon coté, j’ai acheté dans une vente il y a une dizaine d’années plusieurs livres du XVIème qui auraient été dissimulés dans une niche du mur de la bibliothèque d’un château. (dixit le Commissaire-priseur). En reliure uniformes 16ème, aux plats ornés, l’intérieur n’avait pas trop souffert mais les cuirs ont du faire l’objet d’une restauration. Plusieurs portaient le même ex-libris : Jehan Lemoyne, marchand, ami proche de Ronsard. Ce personnage est cité dans un document notarié ( Madeleine Jurgens, Ronsard et ses ami ,1985, tome II, p 276)".
Textor
un bouquiniste à Belfort ? dans quel quartier ?
Cela devait être assez fréquent dans l'Est lors des guerres successives. Il y a dix, douze ans environ un bouquiniste de Belfort qui n'avait habituellement que du moderne et XIXe avait rentré un important lot de XVIIIe très poussiéreux aux cuirs secs mais en bon état. Ils avaient été trouvé derrière une cloison de doublage détruite lors de la restauration d'une maison.